Paris

Part 20

Chapter 203,882 wordsPublic domain

Après son acte de colère, Eve était tombée sur un fauteuil, brisée, éperdue. Et toute son horreur des querelles revenait, dans son besoin de vie heureuse, d'égoïste jouissance à être caressée, flattée, adorée. Tandis que Camille, menaçante, dévorante, se montrait enfin à nu, l'âme dure et noire, sans pardon, ivre de sa cruauté. Il y eut un silence suprême, pendant lequel on entendit de nouveau la voix gaie de Duvillard, venant du cabinet voisin.

Doucement, la mère s'était mise à pleurer, lorsque Hyacinthe, le fils, remonté en courant, tomba dans le petit salon. Il regarda les deux femmes, il eut un geste d'indulgent mépris.

--Hein? vous êtes contentes, qu'est-ce que je vous disais? Comme si vous n'auriez pas mieux fait de descendre tout de suite!... Vous savez que tout le monde vous demande, en bas. C'est imbécile. Je viens vous chercher.

Peut-être Eve et Camille ne l'auraient-elles pas suivi encore, dans le tremblement où elles étaient, le besoin qu'elles avaient de se blesser et de souffrir davantage. Mais Duvillard et Fonsègue sortaient du cabinet, ayant fini leur cigare, parlant de descendre, eux aussi. Et Eve dut se relever, sourire, les yeux secs, pendant que Camille, devant une glace, arrangeait ses cheveux, essuyait avec la corne de son mouchoir la petite goutte rouge qui perlait à sa tempe.

En bas, dans les trois vastes salons, décorés de tapisseries et de plantes vertes, la foule était déjà considérable. On avait drapé les comptoirs de soie rouge, ce qui encadrait les marchandises d'un éclat, d'une gaieté sans pareille. Et il n'était pas de bazar qui aurait pu lutter avec les mille objets entassés là, car on y trouvait de tout, depuis des esquisses de maîtres et des autographes d'écrivains célèbres, jusqu'à des chaussettes et à des peignes. Ce pêle-mêle lui-même était un attrait, sans compter le buffet, où de belles mains blanches servaient du champagne, ni les deux loteries, un orgue et une charrette anglaise attelée d'un poney, dont un essaim de jeunes filles charmantes, lâchées à travers la cohue, vendaient les billets. Mais, comme Duvillard y avait bien compté, le grand succès de la vente allait être surtout dans le petit et délicieux frisson que les belles dames éprouvaient en passant sous le porche, où avait éclaté la bombe. Les grosses réparations étaient terminées, les murs et les plafonds pansés, refaits en partie. Seulement, les peintres n'étaient pas venus encore, les terribles blessures apparaissaient comme des cicatrices récentes, aux parties crayeuses de pierre et de plâtre neufs. Des têtes inquiètes, ravies pourtant, sortaient des voitures, dont le défilé continu ébranlait le pavé sonore de la cour. Et, après l'entrée, dans les trois salons, devant les comptoirs de vente, les conversations ne tarissaient pas. «Ah! ma chère, avez-vous vu, c'est effrayant, effrayant, toutes ces balafres, la maison entière a failli sauter; et dire que ça peut recommencer, pendant que nous sommes là. Vraiment, il faut du courage pour venir; mais cette OEuvre est si méritoire, il s'agit d'un nouveau pavillon à construire. Et puis, les monstres verront que, tout de même, nous n'avons pas peur.»

Lorsque la baronne Eve descendit enfin occuper son comptoir avec sa fille Camille, elle y trouva les vendeuses en pleine fièvre déjà, sous la direction de la princesse Rosemonde, qui, en ces sortes d'occasions, était extraordinaire de ruse et de rapacité. Elle volait les clients avec impudence.

--Ah! vous voilà! cria-t-elle. Défiez-vous d'un tas de marchandeuses qui sont ici pour faire de bons coups. Je les connais, elles guettent les occasions, bousculent les étalages, attendent qu'on perde la tête et qu'on ne s'y reconnaisse plus, pour payer moins cher que dans les vrais magasins... Je vais les saler, moi, vous allez voir.

Eve, qui était une vendeuse exécrable, et qui se contentait de trôner dans son comptoir, dut s'égayer avec les autres. Elle affecta de faire, doucement, quelques recommandations à Camille, que celle-ci écouta en souriant, d'un air d'obéissance. Mais la triste et misérable femme succombait sous l'émotion, dans la pensée d'angoisse de rester là jusqu'à sept heures, à souffrir devant tout ce monde, sans soulagement possible. Et ce fut pour elle un répit que d'apercevoir l'abbé Pierre Froment, qui l'attendait, assis sur une banquette de velours rouge, près du comptoir. Les jambes rompues, elle s'assit à côté de lui.

--Ah! monsieur l'abbé, vous avez reçu ma lettre, vous êtes venu... J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, et cette nouvelle, j'ai voulu vous laisser le plaisir de la donner vous-même à votre protégé, à ce Laveuve, que vous m'avez recommandé si chaudement... Toutes les formalités sont remplies, vous pouvez nous l'amener demain à l'Asile.

Stupéfait, Pierre la regardait.

--Laveuve... Il est mort!

A son tour, elle s'étonna.

--Comment, il est mort!... Mais vous ne m'en avez rien dit! Si je vous contais tout le mal qu'on s'est donné, tout ce qu'il a fallu défaire et refaire, et les discussions, et les paperasses! Vous êtes sûr qu'il est mort?

--Oh! oui, il est mort... Il y a un mois qu'il est mort.

--Un mois qu'il est mort! Nous ne pouvions pas savoir, vous ne nous avez plus donné signe de vie... Ah! mon Dieu! quel ennui qu'il soit mort, cela va nous forcer à tout défaire encore une fois!

--Il est mort, madame, j'aurais dû vous en prévenir, c'est vrai. Mais, que voulez-vous? il est mort!

Et ce mot de mort qui revenait, l'aventure de ce mort dont elle s'occupait depuis un mois, la glaçait, achevait de la désespérer, comme le mauvais présage de la mort froide où elle se sentait descendre, dans le linceul de son dernier amour. Tandis que Pierre, malgré lui, souriait amèrement de tant d'ironie atroce. Ah! charité boiteuse, qui vient lorsque les gens sont morts!

Le prêtre resta sur la banquette, quand la baronne dut se lever, en voyant arriver le juge d'instruction Amadieu, très pressé, ayant hâte de faire acte de présence et d'acheter un menu objet, avant de retourner au Palais. Mais le petit Massot, le reporter du _Globe_, qui rôdait autour des comptoirs, l'aperçut, fondit sur lui, en mal de renseignements. Il l'enveloppa, le soumit à la question, pour savoir où en était l'affaire de ce Salvat, cet ouvrier mécanicien qu'on accusait d'avoir déposé la bombe sous le porche. N'était-ce qu'une invention de la police, comme le disaient certains journaux? ou bien était-ce vraiment la bonne piste? la police allait-elle enfin l'arrêter? Et Amadieu se défendait, répondait avec raison que l'affaire ne le regardait pas encore, qu'elle ne deviendrait sienne que si ce Salvat était arrêté et si on lui confiait l'instruction. Seulement, dans son air d'importance finaude, dans sa correction de magistrat mondain aux yeux d'acier, perçaient toutes sortes de sous-entendus, comme s'il était au courant déjà des moindres détails et qu'il eût promis de grands événements pour le lendemain. Des dames faisaient cercle, un flot de jolies femmes, enfiévrées de curiosité, se bousculant pour entendre cette histoire de brigand, qui leur mettait la petite mort à fleur de peau. Amadieu s'esquiva, lorsqu'il eut payé vingt francs, à la princesse Rosemonde, un étui à cigarettes qui valait bien trente sous.

Massot, en reconnaissant Pierre, était venu lui serrer la main.

--N'est-ce pas? monsieur l'abbé, ce Salvat doit être loin, s'il a de bonnes jambes et s'il court toujours... La police me fera toujours rire.

Mais Rosemonde lui amenait Hyacinthe.

--Monsieur Massot, vous qui allez partout, je vous prends pour juge... Le Cabinet des Horreurs, à Montmartre, la taverne où Legras chante ses Fleurs du pavé...

--Un endroit délicieux, madame. Je n'y mènerais pas un gendarme.

--Ne plaisantez pas, monsieur Massot, c'est très sérieux. N'est-ce pas qu'une femme honnête peut y aller, quand un monsieur l'accompagne?

Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna vers Hyacinthe.

--Ah! vous voyez bien que monsieur Massot ne dit pas non. Vous m'y conduirez ce soir, c'est juré, c'est juré!

Et elle se sauva, elle retourna vendre un paquet d'épingles dix francs à une vieille dame, pendant que le jeune homme se contentait de dire, de sa voix désabusée:

--Elle est idiote, avec son Cabinet des Horreurs.

Massot, philosophiquement, haussa les épaules. Il fallait bien qu'une femme s'amusât. Puis, lorsque Hyacinthe se fut éloigné, traînant son mépris pervers, parmi les belles filles qui vendaient les billets de loterie, il se permit de murmurer:

--Ce petit-là, tout de même, aurait grand besoin qu'une femme fît de lui un homme.

Et, s'interrompant, s'adressant de nouveau à Pierre:

--Tiens! Dutheil!... Que disait donc Sanier, ce matin, que Dutheil coucherait ce soir à Mazas?

En effet, Dutheil, très pressé, très souriant, fendait la foule, afin de rejoindre Duvillard et Fonsègue, qui causaient toujours, debout près du comptoir de la baronne. Et, tout de suite, il agita la main, en signe de victoire, pour dire qu'il avait réussi dans la délicate mission dont il s'était chargé. Il ne s'agissait de rien moins que d'une manoeuvre hardie, destinée à hâter l'entrée de Silviane à la Comédie-Française. Elle avait eu l'idée d'amener le baron à la faire dîner, au Café Anglais, avec un critique influent, qui, disait-elle, forcerait l'administration à lui ouvrir toute grande la porte, dès qu'il la connaîtrait. Et l'invitation n'était pas facile à faire accepter, car le critique passait pour grognon et sévère. Aussi Dutheil, repoussé d'abord, déployait-il depuis trois jours toute sa diplomatie, mettant en jeu les plus lointaines influences. Il rayonnait, il avait vaincu.

--Mon cher baron, c'est pour ce soir, sept heures et demie. Ah! sapristi, j'ai eu plus de mal que pour enlever le vote d'une émission à lots!

Et il riait, avec sa jolie impudence d'homme de plaisir, que sa conscience d'homme politique gênait si peu, très amusé par cette allusion à la dénonciation nouvelle de _la Voix du Peuple_.

--Ne plaisantez pas, dit tout bas Fonsègue, qui voulut s'égayer, lui, à le terrifier un peu. Ça va très mal.

Dutheil devint pâle, vit le commissaire de police et Mazas. Ça le prenait par crises, comme les coliques. Mais, dans son manque ingénu de tout sens moral, il se rassurait, se remettait à rire aussitôt. Que diable! la vie était bonne.

--Bah! répliqua-t-il gaiement, en clignant l'oeil du côté de Duvillard, le patron est là.

Celui-ci, content, lui avait serré les mains, l'avait remercié, en disant qu'il était un gentil garçon. Et, se tournant vers Fonsègue:

--Dites donc, vous en êtes, ce soir. Oh! il le faut, je veux quelque chose d'imposant, autour de Silviane. Dutheil représentera la Chambre, vous le journalisme, moi la finance...

Il s'interrompit brusquement, en voyant arriver Gérard, qui, sans hâte, l'air sérieux, s'ouvrait un discret passage, au travers des jupes. Il l'appela du geste.

--Gérard, mon ami, il faut que vous me rendiez un service.

Puis, il lui conta la chose, l'acceptation si désirée du critique influent, le dîner qui allait décider de l'avenir de Silviane, le devoir où étaient tous ses amis de se grouper autour d'elle.

--Je ne peux pas, répondit le jeune homme embarrassé, je dîne chez ma mère, qui était un peu souffrante ce matin.

--Votre mère est trop raisonnable pour ne pas comprendre qu'il y a des affaires d'une gravité exceptionnelle. Retournez vous dégager, contez-lui une histoire, dites-lui qu'il y va du bonheur d'un ami.

Et, comme Gérard faiblissait:

--Enfin, mon cher, j'ai besoin de vous, il me faut un homme du monde. Le monde, vous savez, c'est une si grande force, au théâtre. Si notre Silviane a le monde avec elle, son triomphe est assuré.

Gérard promit, puis resta là un instant, à causer avec son oncle, le général de Bozonnet, très égayé par cette cohue de femmes, où il flottait, dans la bousculade, tel qu'un vieux navire désemparé. Après avoir remercié madame Fonsègue de sa complaisance à écouter ses histoires, en lui achetant pour cent francs un autographe de monseigneur Martha, il s'était perdu parmi l'essaim des jeunes filles, rejeté de l'une à l'autre. Et il revenait, les mains chargées de billets de loterie.

--Ah! mon gaillard, je ne te conseille pas de te risquer parmi ces jeunes personnes. Ton dernier sou y resterait... Mais, tiens! voici mademoiselle Camille qui t'appelle.

Celle-ci, en effet, depuis qu'elle avait aperçu Gérard, attendait, lui souriait de loin. Et, lorsque leurs regards se rencontrèrent, il dut aller à elle, bien qu'au même moment il eût senti sur lui les yeux désespérés d'Eve, qui l'appelaient, le suppliaient, eux aussi. Tout de suite Camille, se sentant surveillée par sa mère, exagéra son amabilité de vendeuse, profita des petites licences que la fièvre charitable autorisait, glissa dans les poches du jeune homme de menus objets, en mit d'autres dans ses deux mains, qu'elle serra entre les siennes, et cela dans un éclat de jeunesse, avec de grands rires frais, qui, là-bas, torturaient l'autre, la rivale.

Souffrant trop, Eve voulut intervenir, les séparer. Mais, justement, Pierre l'arrêta au passage, pris d'une idée qu'il désirait lui soumettre, avant de quitter la vente.

--Madame, puisque ce Laveuve est mort et que vous vous êtes donné une telle peine pour le lit qui est libre, veuillez donc n'en pas disposer, avant que j'aie vu notre vénérable ami, l'abbé Rose. Je le vois ce soir, et lui qui connaît toujours tant de misères, il serait si heureux d'en soulager une, de vous amener un de ses pauvres!

--Mais certainement, balbutia la baronne, je serai bien heureuse... Comme vous voudrez, j'attendrai un peu... Sans doute, sans doute, monsieur l'abbé...

Elle tremblait de tout son misérable être souffrant, elle ne savait plus ce qu'elle disait. Et elle ne put vaincre sa passion, elle lâcha le prêtre, elle ignora même qu'il fût resté là, lorsque Gérard, cédant à l'imploration douloureuse de son regard, réussit à s'échapper des mains de la fille, pour rejoindre enfin la mère.

--Comme vous vous faites rare, mon ami! dit-elle tout haut, avec un sourire. On ne vous voit plus.

--Mais, répondit-il de son air aimable, j'ai été souffrant... Oui, je vous assure, un peu souffrant.

Lui, souffrant! Elle le regardait, bouleversée de maternité inquiète. Dans sa haute et fière mine, son visage correct de bel homme lui parut en effet blêmi, cachant moins, sous la noblesse de la façade, l'irréparable délabrement intérieur. C'était vrai, qu'il devait souffrir, dans sa bonté native, de sa vie inutile et manquée, de tout l'argent qu'il coûtait à sa mère pauvre, des nécessités qui finissaient par le pousser à ce mariage avec cette fille riche, cette infirme, qu'il s'était mis à plaindre. Et elle le sentit si faible lui-même, en proie à une telle tourmente, pareil à une épave, que son coeur déborda, en une supplication ardente, à peine murmurée, au milieu de cette foule qui pouvait entendre.

--Si vous souffrez, ah! que je souffre!... Gérard, il faut nous voir, je le veux!

Gêné, il balbutia lui-même:

--Non, je vous en prie, attendons.

--Gérard, il le faut, Camille m'a dit vos projets. Vous ne pouvez refuser de me voir. Je veux vous voir.

Alors, frémissant, il tâcha encore d'échapper à la cruelle explication.

--Mais, là-bas, où vous savez, c'est impossible. On connaît l'adresse.

--Eh bien! demain, à quatre heures, dans ce petit restaurant du Bois, où nous nous sommes déjà rencontrés.

Il dut promettre, ils se séparèrent, Camille venait de tourner la tête et les regardait. Un flot de femmes assiégeaient le comptoir, et la baronne se mit à vendre, de son air de déesse mûre, nonchalante, pendant que Gérard rejoignait Duvillard, Fonsègue et Dutheil, très excités par l'attente de leur dîner du soir.

Pierre avait en partie entendu. Il connaissait les dessous de cette maison, les tortures, les misères physiologiques et morales, que cachait l'éclat de tant de richesse et de puissance. Ce n'était qu'une plaie sans cesse accrue, envenimée et saignante, tout un mal rongeur, dévorant le père, la mère, la fille, le fils, déliés du lien social. Et, pour quitter les salons, Pierre faillit se faire étouffer dans la cohue des acheteuses, qui manifestaient, en faisant un triomphe de la vente. Là-bas, au fond de l'ombre, Salvat galopait, galopait, se perdait, tandis que Laveuve, le mort, était comme le soufflet d'ironie atroce à l'illusoire et tapageuse charité.

II

Ah! quelle paix délicieuse, chez le bon abbé Rose, dans le petit rez-de-chaussée qu'il habitait rue Cortot, sur un étroit jardin! Pas un bruit de voiture, pas même le souffle de Paris qui grondait de l'autre côté de la butte Montmartre, le grand silence et le calme endormi d'une lointaine ville de province.

Sept heures sonnaient, le crépuscule s'était fait doucement, et Pierre était là, dans l'humble salle à manger, attendant que la femme de ménage mit la soupe sur la table. L'abbé, inquiet de le voir à peine depuis un grand mois qu'il s'enfermait avec son frère, au fond de Neuilly, lui avait écrit la veille, en le priant de venir dîner, afin de causer tranquillement de leurs affaires; car Pierre continuait à lui remettre de l'argent pour leurs aumônes communes, ils avaient gardé ensemble, depuis leur asile de la rue de Charonne, des comptes de charité, qu'ils réglaient de temps à autre. Après le dîner, ils causeraient de cela, ils examineraient s'ils ne pourraient pas faire mieux et davantage. Et le bon prêtre rayonnait, de cette belle soirée, si paisible, si tendre, qu'il allait passer ainsi, à s'occuper de ses chers pauvres, son seul amusement, l'unique plaisir auquel il revenait, par passion, comme à une faiblesse coupable, malgré tous les ennuis que sa charité inconsidérée lui avait causés déjà.

Pierre, heureux de lui donner ce plaisir, se calmait lui aussi, trouvait un soulagement, un repos de quelques heures, dans ce dîner si simple, dans toute cette bonté qui l'enveloppait, si loin de son affreuse tourmente de chaque jour. Il se rappela la place libre à l'Asile des Invalides du travail, la promesse que la baronne Duvillard lui avait faite d'attendre qu'il eût demandé à l'abbé Rose s'il ne connaissait pas quelque grande misère, digne d'intérêt; et il en parla tout de suite à celui-ci, avant de se mettre à table.

--Une grande misère, digne d'intérêt, ah! mon cher enfant, elles le sont toutes! Pour faire un heureux, surtout lorsqu'il s'agit des vieux ouvriers sans travail, on n'a que l'embarras du choix, l'angoisse de se demander lequel va être élu, lorsque tant d'autres resteront dans leur enfer.

Pourtant, il cherchait, se passionnait, se décidait, malgré la lutte douloureuse de ses scrupules.

--J'ai votre affaire. C'est certainement le plus souffrant, le plus misérable et le plus humble, un vieillard de soixante-douze ans, un menuisier qui vit de la charité publique, depuis les huit à dix ans qu'il ne trouve plus de travail. Je ne sais pas son nom, tout le monde le nomme le grand Vieux. Et, souvent, il reste des semaines sans paraître à ma distribution du samedi. Il va falloir que nous nous mettions à sa recherche, si l'admission presse. Je crois bien qu'il couche parfois à l'Hospitalité de nuit de la rue d'Orsel, quand le manque de place ne le force pas à se terrer derrière quelque palissade... Voulez-vous que, ce soir, nous descendions rue d'Orsel?

Ses yeux brillaient, c'était pour lui la grande débauche, le fruit défendu, cette visite à la basse misère, à l'extrême détresse tombée au cloaque, qu'il n'osait plus faire, dans sa pitié débordante d'apôtre, tellement on la lui avait reprochée, imputée à crime.

--Est-ce dit, mon enfant? Rien que cette fois encore! Il n'y a que ce moyen, d'ailleurs, si nous voulons trouver le grand Vieux. Vous en serez quitte pour rester avec moi jusqu'à onze heures... Et puis, je désirais vous montrer cela, vous verrez que d'épouvantables souffrances! Peut-être aurons-nous la chance de soulager quelque pauvre être.

Pierre souriait de cette ardeur juvénile, chez ce vieil homme aux cheveux de neige.

--C'est dit, mon cher abbé. Je vais être bien heureux de passer la soirée entière avec vous, et cela me fera du bien, de vous suivre encore cette fois dans une de nos anciennes battues, dont nous revenions le coeur si gros de douleur et de joie.

La femme de ménage apportait la soupe. Mais, au moment où les deux prêtres s'attablaient, il y eut un discret coup de sonnette, et l'abbé donna l'ordre de faire entrer, lorsqu'il sut que c'était une voisine, madame Mathis, qui venait chercher une réponse.

--La pauvre femme, expliqua-t-il, elle avait besoin d'une avance de dix francs, pour dégager un matelas, et je ne les avais pas; mais je me les suis procurés... Elle loge dans la maison, toute une misère discrète, des rentes si petites, qu'elles ne peuvent lui suffire.

--Mais, demanda Pierre, qui se souvint du jeune homme entrevu chez les Salvat, est-ce qu'elle n'a pas un grand fils de vingt ans?

--Oui, oui... Je la crois née de parents riches, en province. Elle s'est mariée, m'a-t-on dit, avec un maître de piano qui lui donnait des leçons, à Nantes, et qui l'a enlevée, puis installée à Paris, où il est mort, tout un triste roman d'amour. En vendant les meubles, en réunissant les épaves, à peine deux mille francs de rente, la jeune veuve a pu mettre son fils au collège, vivre elle-même décemment. Et il a fallu un nouveau coup pour l'abattre, l'écroulement de sa petite fortune, placée en valeurs douteuses; ce qui a réduit ses rentes à huit cents francs au plus. Elle a deux cents francs de loyer, il faut qu'elle se suffise avec cinquante francs par mois. Depuis dix-huit mois, son fils l'a quittée, pour ne pas être à sa charge, et il tâche de gagner sa vie de son côté, sans y réussir, je crois.

Madame Mathis entrait, une petite femme brune, à la face triste et douce, effacée. Toujours vêtue d'une même robe noire, elle parlait à peine, vivait dans la retraite, d'une timidité inquiète de pauvre créature sans cesse battue par l'orage. Lorsque l'abbé Rose lui eut remis les dix francs, discrètement enveloppés, elle rougit, remercia, promit de les rendre dès qu'elle toucherait son mois, car elle n'était point une mendiante, elle ne voulait pas rogner la part de ceux qui avaient faim.

--Et votre fils Victor, demanda l'abbé, a-t-il trouvé un emploi?

Elle hésita, ignorant ce que faisait son fils, restant des semaines maintenant sans le voir. Et elle se contenta de répondre:

--Il est très bon, il m'aime bien... C'est un grand malheur que notre ruine soit venue, avant son entrée à l'Ecole Normale. Il n'a pu passer l'examen... Au lycée, il était un élève si appliqué, si intelligent!

--Vous avez perdu votre mari, lorsque votre fils avait dix ans, n'est-ce pas?

Elle rougit de nouveau, crut que l'histoire était connue des deux prêtres qui l'écoutaient.

--Oui, mon pauvre mari n'a jamais eu de chance. Les déboires l'avaient aigri, ses idées s'étaient exaltées, et il est mort en prison, à la suite d'une bagarre dans une réunion publique, où il avait eu le malheur de blesser un agent... Pendant la Commune, autrefois, il s'était battu. C'était pourtant un homme très doux et qui m'adorait.

Des larmes étaient montées à ses yeux. L'abbé Rose, attendri, la congédia.

--Enfin, espérons que votre fils vous donnera du contentement et qu'il pourra vous rendre tout ce que vous avez fait pour lui.

Et madame Mathis s'en alla, s'effaça discrètement, avec un geste d'infinie tristesse. Elle ignorait tout de son fils, mais elle tremblait devant l'acharnement de l'obscure destinée.

--Je ne pense pas, dit Pierre à l'abbé, quand ils furent seuls, que la pauvre femme doive compter beaucoup sur son fils. Je n'ai vu ce garçon qu'une fois, il a dans ses yeux clairs la sécheresse et le coupant d'un couteau.

--Vous croyez? se récria le vieux prêtre, avec sa naïveté de brave homme. Il m'a semblé très poli, un peu pressé de jouir peut-être; mais ils sont tous impatients, dans la jeunesse d'aujourd'hui... Voyons, mettons-nous à table, la soupe va être froide.