Paris

Part 2

Chapter 23,765 wordsPublic domain

Il prit le parti de la suivre. Elle avait disparu dans un des vestibules béants, et il monta derrière elle un escalier sombre et fétide, aux marches à demi rompues, rendues si glissantes par des épluchures de légumes, qu'il dut s'aider de la corde graisseuse, grâce à laquelle on se hissait. Mais toutes les portes étaient closes, il frappa inutilement à plusieurs, il n'obtint à la dernière que des grognements étouffés, comme si quelque animal désespéré était enfermé là. Redescendu dans la cour, il hésita, puis s'engagea dans un autre escalier. Et, cette fois, il fut assourdi par des cris perçants, des cris d'enfant qu'on égorge. Il monta au bruit, il finit par se trouver devant une chambre grande ouverte, dans laquelle un enfant, laissé seul, attaché sur sa petite chaise, sans doute pour qu'il ne tombât pas, hurlait sans reprendre haleine. Il redescendit de nouveau, bouleversé, le sang glacé par tant de dénuement et d'abandon.

Mais une femme rentrait, rapportant trois pommes de terre dans son tablier; et, comme il la questionnait, elle regarda sa soutane avec méfiance.

--Laveuve, Laveuve, je ne peux pas dire. Si la concierge était là, elle vous dirait peut-être... Vous comprenez, il y a cinq escaliers, on ne se connaît pas tous, et puis ça change si souvent... Voyez tout de même là, au fond.

Cet escalier du fond était plus abominable que les autres, les marches déjetées, les murs gluants, comme trempés d'une sueur d'angoisse. A chaque palier, les plombs soufflaient une haleine de peste, et de chaque logement sortaient des plaintes, des querelles, un affreux dégoût de misère. Une porte battit, un homme apparut, traînant une femme par les cheveux, pendant que trois mioches pleuraient. A l'étage supérieur, ce fut, dans une pièce entrevue, la vision d'une fille chétive et toussant, la gorge flétrie déjà, qui promenait violemment un poupon, pour le faire taire, désespérée de n'avoir plus de lait. Puis, ce fut encore, dans un logement d'à côté, la vue poignante de trois êtres, à demi vêtus de haillons, sans sexe ni âge, qui, au milieu de la nudité absolue de la chambre, mangeaient gloutonnement, à la même terrine, une pâtée dont les chiens n'auraient pas voulu. Ils levèrent à peine la tête, grondèrent, ne répondirent pas aux questions.

Pierre allait redescendre, lorsque, tout en haut, à l'entrée d'un couloir, il tenta une dernière fois de frapper à une porte. Une femme ouvrit, dont les cheveux dépeignés grisonnaient déjà, bien qu'elle ne dût pas avoir plus de quarante ans; et ses lèvres pâlies, ses yeux meurtris, dans sa face jaune, exprimaient une lassitude extrême, un air d'effacement et de continuelle crainte, sous l'acharnée misère. Elle se troubla, à la vue de la soutane, elle balbutia, inquiète:

--Entrez, entrez, monsieur l'abbé.

Mais un homme, que Pierre n'avait pas vu d'abord, un ouvrier d'une quarantaine d'années aussi, grand, maigre, chauve, un roux décoloré, les moustaches et la barbe rares, eut un geste de violence, la sourde menace de jeter le prêtre à l'a porte. Il se calma, s'assit près d'une table boiteuse, affecta de tourner le dos. Et, comme il y avait là encore une fillette blonde, de onze à douze ans, la figure longue et douce, avec cet air intelligent et un peu vieux que la grande misère donne aux enfants, il l'appela, la tint entre ses genoux, sans doute pour la protéger du contact de la soutane.

Pierre, le coeur serré par cet accueil, sentant le profond dénuement de cette famille, à la pièce nue et sans feu, à la détresse morne de ces trois êtres, se décida pourtant à poser sa question.

--Madame, vous ne connaissez pas dans la maison un vieil ouvrier du nom de Laveuve?

La femme, tremblante maintenant de l'avoir fait entrer, puisque cela paraissait déplaire à son homme, essaya d'arranger les choses, timidement.

--Laveuve, Laveuve, non... Dis, Salvat, tu entends? Est-ce que tu connais, toi?

Salvat se contenta de hausser les épaules. Mais la petite fille ne put tenir sa langue.

--Ecoute donc, maman Théodore... C'est peut-être le Philosophe.

--Un ancien ouvrier peintre, continua Pierre, un vieillard malade, qui ne peut plus travailler.

Madame Théodore, du coup, fut renseignée.

--Alors, c'est ça, c'est bien ça... Nous l'appelons le Philosophe, un surnom qu'on lui a donné dans le quartier. Tout de même, rien n'empêche qu'il ne s'appelle Laveuve.

D'un de ses poings levés au plafond, vers le ciel, Salvat sembla protester contre l'abomination d'un monde et d'un Dieu qui laissaient crever de faim les vieux travailleurs, tels que des chevaux fourbus. Mais il ne parla pas, il retomba dans un silence sauvage et lourd, dans la sorte de méditation affreuse où il se trouvait, lorsque le prêtre avait paru. Il était mécanicien, et il regardait obstinément, posé sur la table, son sac à outils, un petit sac de cuir, où quelque chose faisait bosse, une pièce à reporter sans doute. Il devait songer au long chômage, à sa recherche vaine d'un travail quelconque, pendant ces deux derniers mois de terrible hiver. Ou peut-être songeait-il aux représailles prochaines et sanglantes des meurt-de-faim, dans la rêverie incendiaire qui allumait ses grands yeux bleus, singuliers, vagues et brûlants. Tout d'un coup, il s'aperçut que sa fille avait pris le sac, tâchait de l'ouvrir, pour voir. Il eut un frémissement, et enfin il parla, la bouche bonne et amère, cédant à la brusque émotion qui le pâlissait.

--Céline, veux-tu bien laisser ça! Je t'ai défendu de toucher aux outils.

Il prit le sac, le déposa derrière lui, contre le mur, avec de grandes précautions.

--Alors, madame, demanda Pierre, ce Laveuve habite à cet étage?

Madame Théodore, d'un regard craintif, consulta Salvat. Elle n'était pas pour qu'on bousculât les curés, quand ils se donnaient la peine de venir, parce qu'il y avait parfois à gagner des sous avec eux. Et, lorsqu'elle comprit que Salvat, retombé dans sa noire rêverie, la laissait agir à sa guise, elle s'offrit tout de suite.

--Si monsieur l'abbé le veut bien, je vais le conduire. C'est justement au fond du corridor. Mais il faut savoir, parce qu'il y a encore des marches à monter.

Céline, voyant là un amusement, s'échappa des genoux de son père, accompagna le prêtre, elle aussi. Et Salvat resta seul dans la chambre de pauvreté et de souffrance, d'injustice et de colère, sans feu, sans pain, hanté de son rêve ardent, les yeux de nouveau fixés sur le sac, comme s'il y avait eu là, avec les outils, la guérison du monde.

En effet, il fallut gravir quelques marches; et, derrière madame Théodore et Céline, Pierre se trouva dans une sorte d'étroit grenier, sous le toit, une soupente de quelques mètres carrés, où l'on ne pouvait se tenir debout. Le jour n'entrait que par une lucarne à tabatière; mais, comme la neige bouchait la vitre, on dut laisser la porte grande ouverte, pour y voir clair. Ce qui entrait, c'était le dégel, la neige qui fondait et qui, goutte à goutte, coulait, inondait le carreau. Après ces longues semaines de froid intense, la noire humidité noyait tout de son frisson. Et là, sans une chaise, sans même un bout de planche, dans un coin du carreau nu, sur un tas de loques immondes, Laveuve gisait, tel qu'une bête à demi crevée parmi un tas d'ordures.

--Tenez! dit Céline de sa voix chantante, le voilà, c'est le Philosophe!

Madame Théodore s'était penchée, pour écouter s'il vivait toujours.

--Oui, il respire, je crois qu'il dort. Oh! s'il mangeait seulement tous les jours, il se porterait bien. Mais, que voulez-vous? il n'a plus personne, et quand on marche sur ses soixante-dix ans, le mieux serait d'aller se jeter à l'eau. Dans son métier de peintre en bâtiment, dès cinquante ans parfois, on ne peut plus travailler sur les échelles. Lui, d'abord, a trouvé des travaux de plain-pied à faire. Puis, il a eu la chance d'avoir des chantiers à garder. Et c'est fini, on l'a congédié de partout, voici deux mois qu'il est venu tomber dans ce coin, pour y mourir. Le propriétaire n'a point osé encore le jeter à la rue, bien que ce ne soit pas l'envie qui lui en manque... Nous autres, n'est-ce pas? nous lui apportons parfois un peu de vin, des croûtes. Mais, quand on n'a rien soi-même, comment voulez-vous qu'on donne à un autre?

Epouvanté, Pierre regardait cet effroyable reste, ce que cinquante années de travail et de misère, d'injustice sociale, avaient fait d'un homme. Il finissait par distinguer la tête blanche, usée, déprimée, déformée. Toute la débâcle du travail sans espoir sur une face humaine. La barbe inculte, embroussaillant les traits, l'air d'un vieux cheval qu'on ne tond plus, avec les mâchoires de travers, depuis que les dents étaient tombées. Des yeux vitreux, un nez qui sombrait dans la bouche. Et surtout cet aspect de bête déjetée par les fatigues du métier, éclopée, écroulée, bonne uniquement pour l'abattoir.

--Ah! le pauvre être! murmura le prêtre frémissant. Et on le laisse mourir de faim, tout seul, sans une aide! et pas un hospice, pas un asile ne l'a recueilli!

--Dame! reprit madame Théodore de sa voix dolente et résignée, les hôpitaux sont faits pour les malades, et il n'est pas malade, il s'achève simplement, à bout de forces. Puis, il n'est pas toujours commode, on est venu encore dernièrement, pour le mettre dans un asile; mais il ne veut pas être enfermé, il répond grossièrement à ceux qui le questionnent, sans compter qu'il a la mauvaise réputation de boire et de mal parler des bourgeois... Ah! Dieu merci, il sera délivré bientôt!

Pierre s'était penché, en voyant les yeux de Laveuve s'ouvrir tout grands, et il lui parla avec tendresse, il raconta qu'il venait de la part d'un ami lui apporter quelque argent, pour s'acheter ce dont il aurait le plus besoin. D'abord, à la vue de la soutane, le vieillard avait grondé de gros mots. Mais, tout de même, dans son extrême faiblesse, il gardait la goguenardise de l'ouvrier parisien.

--Je boirai volontiers un coup alors, dit-il d'une voix distincte, et avec un bout de pain, s'il y a de quoi, car voilà deux jours que je n'en connais plus le goût.

Céline s'offrit, et madame Théodore l'envoya chercher un pain et un litre de vin, avec l'argent de l'abbé Rose. Puis, en attendant, elle dit à Pierre comment Laveuve avait dû entrer à l'Asile des Invalides du travail, une bonne oeuvre dont les dames patronnesses étaient présidées par la baronne Duvillard; mais l'enquête réglementaire avait abouti sans doute à un tel rapport, que l'affaire en était restée, là.

--La baronne Duvillard, je la connais, je vais aller la voir aujourd'hui! s'écria Pierre, dont le coeur saignait. Il est impossible qu'on laisse plus longtemps un homme dans une situation pareille.

Et, comme Céline revenait avec le pain et le litre, ils installèrent à eux trois Laveuve, le remontèrent sur son tas de loques, le firent boire et manger, puis laissèrent près de lui le reste du vin et du pain, un grand pain de quatre livres, en lui recommandant d'attendre pour le finir, s'il ne voulait pas étouffer.

--Monsieur l'abbé devrait me donner son adresse, dans le cas où j'aurais quelque chose à lui faire savoir, dit madame Théodore, lorsqu'elle se retrouva devant sa porte.

Pierre n'avait pas de carte de visite, et tous trois rentrèrent, dans la chambre. Mais Salvat n'y était plus seul. Debout, il causait bas, très vite, de très près, bouche à bouche, avec un jeune homme d'une vingtaine d'années. Celui-ci, fluet, brun, les cheveux taillés en brosse et la barbe naissante, avait des yeux clairs, un nez droit, des lèvres minces, dans une face pâle de vive intelligence, semée de quelques taches de rousseur. Sous sa jaquette usée, il grelottait, le front dur et têtu.

--C'est monsieur l'abbé qui veut me laisser son adresse, pour l'affaire du Philosophe, expliqua madame Théodore doucement, contrariée de trouver là du monde.

Les deux hommes avaient regardé le prêtre, puis s'étaient regardés, l'air terrible. Brusquement, ils ne dirent plus un mot, dans le froid de glace qui tombait du plafond.

Salvat, avec de nouvelles et grandes précautions, alla prendre son sac à outils, contre le mur.

--Alors, tu descends, tu vas encore chercher du travail?

Il ne répondit pas, il n'eut qu'un geste de colère, comme pour dire qu'il ne voulait plus du travail, puisque le travail, depuis si longtemps, n'avait plus voulu de lui.

--Tout de même, tâche de rapporter quelque chose, car tu sais qu'il n'y a rien... A quelle heure rentreras-tu?

D'un nouveau geste, il sembla répondre qu'il rentrerait quand il pourrait, jamais peut-être. Et, des larmes, malgré son effort d'héroïsme, étant montées à ses vagues yeux bleus, où brûlait une flamme, il saisit sa fille Céline, l'embrassa violemment, éperdument, puis s'en alla, son sac sous le bras, suivi de son jeune compagnon.

--Céline, reprit madame Théodore, donne ton crayon à monsieur l'abbé, et tenez! monsieur, mettez-vous là, vous serez mieux pour écrire.

Puis, lorsque Pierre se fut installé devant la table, sur la chaise que Salvat avait occupée:

--Il n'est pas méchant, continua-t-elle pour excuser son homme de n'être guère poli, mais il a eu trop d'embêtements dans l'existence, ça l'a rendu un peu braque. C'est comme ce jeune homme que vous venez de voir, monsieur Victor Mathis, en voilà encore un qui n'est pas heureux, un jeune homme très bien élevé, très instruit, et dont la mère, une veuve, a juste de quoi manger du pain. Alors, on comprend, n'est-ce pas? que ça leur tourne sur la tête et qu'ils parlent de faire sauter tout le monde. Moi, ce ne sont pas mes idées, mais je leur pardonne, oh! bien volontiers.

Troublé, intéressé par tout ce qu'il sentait d'inconnu et d'effrayant autour de lui, Pierre ne se hâta pas d'écrire l'adresse, écoutant, poussant aux confidences.

--Si vous saviez, monsieur l'abbé, ce pauvre Salvat! un enfant abandonné, sans père ni mère, qui a couru les chemins, qui a dû faire d'abord tous les métiers pour vivre. Puis, il est devenu mécanicien, et un très bon ouvrier, je vous assure, très adroit, très travailleur. Mais il avait déjà ses idées, il se querellait, voulait embaucher les camarades, si bien qu'il ne pouvait rester nulle part. Enfin, à trente ans, il a fait la bêtise de partir pour l'Amérique avec un inventeur, qui l'a exploité là-bas, à ce point qu'au bout de six ans il est revenu malade et sans un sou... Il faut vous dire qu'il avait épousé ma soeur cadette, Léonie, et qu'elle était morte, avant son départ pour l'Amérique, en lui laissant la petite Céline âgée d'un an. Moi, j'étais alors avec mon mari Théodore Labitte, un maçon; et ce n'est pas pour me vanter, mais j'avais beau me tuer les yeux à la couture, il me battait à me laisser morte sur le carreau. Il a fini par me planter là, en filant avec une jeunesse de vingt ans, ce qui m'a causé plus de plaisir que de peine... Et, naturellement, quand Salvat, à son retour d'Amérique, m'a retrouvée seule, avec sa petite Céline, qu'il m'avait confiée à son départ et qui m'appelait maman, nous nous sommes mis ensemble par la force des choses. Nous ne sommes pas mariés, mais, n'est-ce pas? monsieur l'abbé, c'est tout comme.

Elle avait pourtant éprouvé une gêne, et elle reprit, pour montrer qu'elle n'était point sans parents convenables:

--Moi, je n'ai pas eu de chance, mais j'ai une autre soeur, Hortense, qui a épousé un employé, monsieur Chrétiennot, et qui habite un joli appartement du boulevard Rochechouart. Nous étions trois, d'un second lit, Hortense, la plus jeune, Léonie qui est morte, et moi, l'aînée, qui m'appelle Pauline... Et j'ai encore, du premier lit, un frère, Eugène Toussaint, plus âgé que moi de dix ans, mécanicien lui aussi, qui travaille depuis la guerre dans la même maison, l'usine Grandidier, à cent pas d'ici, rue Marcadet. Le malheur est qu'il a eu une attaque dernièrement... Moi, j'ai perdu les yeux, je me les suis brûlés à travailler pendant des dix heures par jour à la couture. Maintenant, je ne puis seulement faire un raccommodage sans que des larmes m'aveuglent. J'ai cherché des ménages, et je n'en trouve plus, la mauvaise chance s'acharne contre nous. Alors, voilà, nous manquons de tout, une misère noire, souvent des deux et trois jours sans manger, une vie de chien qui se nourrit au hasard de ce qu'il rencontre; et, avec ça, ces deux derniers mois de gros froids qui nous ont gelés, à croire des fois, le matin, que nous ne nous réveillerions plus... Que voulez-vous? moi, je n'ai jamais été heureuse, battue d'abord, à présent finie, balayée dans un coin, vivant je ne sais même pas pourquoi.

Sa voix s'était mise à trembler, ses yeux rouges se mouillaient, et Pierre la sentit ainsi pleurante dans l'existence, brave femme sans volonté, comme effacée déjà de la vie, en ménage sans amour, au hasard des événements.

--Oh! je ne me plains pas de Salvat, dit-elle encore. C'est un brave homme, il ne rêve que le bonheur de tous; et il ne boit pas, il travaille quand il peut... Seulement, il est certain que, s'il s'occupait moins de politique, il travaillerait davantage. On ne peut discuter avec les camarades, aller dans les réunions, et être à l'atelier. Il est fautif en cela, c'est évident... Ça n'empêche qu'il a raison de se plaindre, on ne s'imagine pas un pareil acharnement du malheur, tout s'est abattu sur lui, tout l'a écrasé. Un saint lui-même en deviendrait fou, et l'on comprend qu'un pauvre, qu'un malchanceux finisse par en être enragé... Depuis deux mois, il n'a rencontré qu'un bon coeur, un savant, installé là-haut, sur la butte, monsieur Guillaume Froment, qui lui a donné quelque travail, de quoi avoir parfois de la soupe.

Très surpris d'entendre le nom de son frère, Pierre voulut poser certaines questions; puis, un sentiment singulier, un malaise de discrétion et de peur, le fit se taire. Il regarda Céline, qui avait écouté, debout devant lui, muette, de son air grave et chétif. Et madame Théodore, en le voyant sourire à l'enfant, eut une dernière réflexion.

--Tenez! c'est surtout l'idée de cette petite qui le jette hors de lui. Il l'adore, il tuerait tout le monde, quand il la voit se coucher sans souper. Elle est si gentille, elle apprenait si bien, à l'école communale! Maintenant, elle n'a plus même de chemise pour y aller.

Pierre, qui avait enfin écrit son adresse, glissa une pièce de cinq francs dans la main de la fillette; et, désirant couper court aux remerciements, il se hâta de dire:

--Vous saurez où me trouver, si vous avez besoin de moi, pour Laveuve. Mais je vais m'occuper de son affaire dès cet après-midi, et j'espère bien que, ce soir, on viendra le chercher.

Madame Théodore n'écoutait pas, se confondait en bénédictions; tandis que Céline, saisie de voir cent sous dans sa main, murmurait:

--Oh! ce pauvre papa, qui est parti à la chasse des sous! Si l'on courait lui dire qu'il y a de quoi pour aujourd'hui?

Et le prêtre, déjà dans le couloir, entendit la femme répondre:

--Il est loin, s'il marche toujours. Il reviendra bien peut-être.

Comme Pierre s'échappait de l'affreuse et douloureuse maison, la tête bourdonnante, le coeur ravagé de tristesse, il eut l'étonnement de revoir Salvat et Victor Mathis, arrêtés et debout, dans un coin de la cour immonde, aux odeurs pestilentielles de cloaque. Ils étaient descendus continuer là l'entretien interrompu dans la chambre. Ils causaient de nouveau bas et très vite, bouche à bouche, tout à la violence dont leurs yeux brûlaient. Mais ils entendirent le bruit des pas, ils reconnurent l'abbé; et, soudainement froids et calmes, sans ajouter un mot, ils échangèrent une rude poignée de main. Victor remonta vers Montmartre. Salvat hésita, de l'air d'un homme qui consulte le destin. Puis, allant au hasard farouche, redressant sa taille maigre de travailleur las et affamé, il tourna dans la rue Marcadet, marcha vers Paris, son sac à outils sous le bras.

Un instant, Pierre eut l'envie de courir, de lui crier que sa fillette le rappelait, en haut. Mais le même malaise l'avait repris, de la discrétion, de la peur, la sourde certitude que rien n'arrêterait la destinée. Et lui-même n'était plus calme, n'avait plus sa détresse glacée et désespérée du matin. En se retrouvant dans le brouillard frissonnant de la rue, il sentit sa fièvre, la flamme de charité que la vue de l'effroyable misère, toujours renaissante, venait de rallumer en lui. Non, non! c'était trop de souffrance, il voulait lutter encore, sauver Laveuve, rendre un peu de joie à tant de pauvres gens. L'expérience nouvelle se posait avec ce Paris qu'il avait vu si voilé de cendre, si mystérieux et si troublant, sous la menace de l'inévitable justice. Et il rêvait d'un grand soleil de santé et de fécondité, qui ferait de la ville l'immense champ de fertile moisson, où pousserait le monde meilleur de demain.

II

Il y avait, ce matin-là, comme presque tous les jours, déjeuner intime chez les Duvillard, quelques amis qui s'invitaient plus qu'on ne les invitait. Et, dans la glaciale journée de dégel et de brume, le royal hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, près du boulevard de la Madeleine, était fleuri des fleurs les plus rares, la passion de la baronne, qui changeait les hautes pièces somptueuses, encombrées de merveilles, en serres tièdes et odorantes, où le triste jour blême de Paris devenait une caresse d'une infinie douceur.

Les grands appartements de réception étaient au rez-de-chaussée, sur la vaste cour, précédés d'un petit jardin d'hiver qui servait de vestibule vitré, et dans lequel deux laquais en livrée gros vert et or se tenaient constamment. Une célèbre galerie de tableaux, évaluée à des millions, occupait tout le côté nord. Et l'escalier d'honneur, d'une richesse également fameuse, montait à l'appartement occupé d'habitude par la famille, un grand salon rouge, un petit salon bleu et argent, un cabinet de travail aux murs recouverts de vieux cuirs, une salle à manger tendue de vert pâle, meublée à l'anglaise, sans compter les chambres à coucher, ni les cabinets de toilette. L'hôtel, bâti sous Louis XIV, avait gardé toute une grandeur de noblesse, comme conquis et asservi au goût jouisseur de la bourgeoisie triomphante, régnant depuis un siècle par la toute-puissance nouvelle de l'argent.

Midi n'était pas sonné, le baron Duvillard se trouva, contre son habitude, être le premier, en avance, dans le petit salon bleu et argent. C'était un homme de soixante ans, grand et solide, au nez fort, aux joues épaisses, à la bouche large, charnue, avec des dents de loup restées belles. Mais il était devenu chauve de bonne heure, il teignait ses rares cheveux, il se rasait complètement, depuis que sa barbe avait blanchi. Ses yeux gris disaient son audace, son rire sonnait sa conquête. Et toute sa face exprimait la possession de cette conquête, la royauté du maître sans scrupule, qui usait et abusait du pouvoir volé et gardé par sa caste.