Paris

Part 17

Chapter 173,797 wordsPublic domain

Dès son réveil, Guillaume attendait donc avec fièvre les journaux, frémissant chaque fois à l'idée qu'il allait apprendre l'arrestation de Salvat. La violente campagne qui s'y faisait, les inepties et les férocités qu'il y trouvait, le jetaient hors de lui, dans son attente énervée. On avait arrêté des suspects, au hasard du coup de filet, toute la tourbe soupçonnée d'anarchie, d'honnêtes ouvriers et des bandits, des illuminés et des fainéants, le plus extraordinaire pêle-mêle que le juge d'instruction Amadieu s'efforçait de transformer en une vaste association de malfaiteurs. Et Guillaume, un matin, avait même lu son nom, cité à propos d'une perquisition chez un journaliste révolutionnaire de grand talent, dont il était l'ami. Son coeur bondissait de révolte, mais n'était-il pas prudent de patienter encore, au fond de cette calme retraite de Neuilly, puisque, d'une heure à l'autre, la police pouvait envahir la petite maison de Montmartre, et l'y arrêter, si elle l'y trouvait?

Dans cette sourde angoisse continue, les deux frères, étroitement enfermés, menaient l'existence la plus solitaire et la plus douce. Pierre lui-même évitait maintenant de sortir, passait là ses journées. On était aux premiers jours de mars, un printemps hâtif donnait au petit jardin un charme jeune, d'une tiédeur délicieuse. Mais Guillaume, depuis qu'il avait quitté le lit, s'était installé surtout dans l'ancien laboratoire de leur père, transformé en vaste cabinet de travail. Tous les papiers, tous les livres de l'illustre chimiste s'y trouvaient encore, et le fils venait d'y découvrir des études commencées, toute une lecture passionnante, qui le retenait du matin au soir. A son insu, c'était grâce à ce travail qu'il supportait patiemment sa réclusion volontaire. Assis de l'autre côté de la grande table, Pierre lisait aussi le plus souvent; mais que de fois ses yeux se levaient du livre, se perdaient dans la rêverie sombre, dans le néant où il retombait toujours! Durant des heures, les deux frères demeuraient ainsi côte à côte, sans prononcer une parole, absorbés, noyés de silence. Pourtant, ils se savaient ensemble, ils en avaient la conscience attendrie, l'assurance heureuse et confiante. Parfois, leurs regards se rencontraient, ils échangeaient un sourire, ils n'éprouvaient pas le besoin de se dire autrement combien ils s'étaient remis à s'aimer. C'était l'ardente affection de jadis qui renaissait en eux, et toute cette maison de leur enfance, et leur père et leur mère qu'ils sentaient revivre dans l'air si calme qu'ils respiraient. La baie vitrée s'ouvrait sur le jardin, vers Paris, et ils ne sortaient de leurs lectures, de leurs longues songeries, brusquement inquiets parfois, que pour prêter l'oreille au grondement lointain, à la clameur plus haute de la grande ville.

Des fois aussi, ils s'interrompaient, s'étonnaient d'entendre un pas continu, au-dessus de leurs têtes. C'était Nicolas Barthès qui s'oubliait là, dans la chambre d'en haut, depuis que Théophile Morin l'avait amené, le soir de l'attentat, demandant asile. Il n'en descendait guère, se risquait à peine dans le jardin, de crainte, disait-il, qu'on ne l'aperçût et qu'on ne le reconnût, d'une maison lointaine, dont un bouquet d'arbres masquait les fenêtres. Cette hantise de la police pouvait faire sourire, chez le vieux conspirateur. Son pas, là-haut, de lion en cage, cette obstinée promenade de l'éternel prisonnier qui avait passé les deux tiers de sa vie au fond de tous les cachots de France, pour la liberté des autres, n'en ajoutait pas moins, dans la petite maison silencieuse, une mélancolie attendrissante, le rythme même de tout ce qu'on espérait de bon et de grand, de tout ce qui ne viendrait sans doute jamais.

Les visites étaient rares, qui tiraient les deux frères de leur solitude. Depuis que la blessure de Guillaume se cicatrisait, Bertheroy venait moins souvent. Le plus assidu restait Théophile Morin, dont le discret coup de sonnette, tous les deux jours, tintait le soir, à la même heure. Il avait pour Barthès le culte qu'on a pour un martyr, bien qu'il ne partageât pas ses idées. Il montait passer une heure près de lui, et sans doute l'un et l'autre parlaient peu, car pas un bruit ne sortait de la chambre. Lorsqu'il s'asseyait un instant dans le laboratoire, avec les deux frères, Pierre était frappé de son air de grande lassitude, les cheveux et la barbe d'un gris de cendre, la face éteinte, usée par le professorat. Et il ne voyait les yeux résignés se rallumer comme des braises, que lorsqu'il lui parlait de l'Italie. Un jour qu'il lui avait nommé Orlando Prada, le grand patriote, son compagnon de victoire, dans la légendaire expédition des Mille, il était resté stupéfait du brusque incendie d'enthousiasme qui faisait flamber son visage mort. Ce n'étaient que des éclairs, le vieux professeur bientôt reparaissait; et l'on ne retrouvait alors en lui que le compatriote et l'ami de Proudhon, devenu plus tard un disciple étroit d'Auguste Comte. De Proudhon, il gardait la révolte du pauvre contre le riche, le besoin d'une répartition équitable de la fortune. Mais les temps nouveaux l'effaraient, il ne pouvait aller, par doctrine et par tempérament, jusqu'au bout des moyens révolutionnaires. Comte lui avait ensuite donné des certitudes inébranlables dans l'ordre intellectuel, il s'en tenait à la logique, à la claire et décisive méthode du positivisme, hiérarchisant toutes les connaissances, rejetant les inutiles hypothèses métaphysiques, convaincu que par la science seule se résoudrait le problème humain, social et religieux. Seulement, dans sa modestie, dans sa résignation, cette foi restée solide n'allait pas sans une secrète amertume, car rien ne semblait marcher raisonnablement à son but, Comte lui-même avait fini par le plus trouble des mysticismes, les grands savants étaient pris de terreur devant la vérité, les barbares enfin menaçaient le monde d'une nuit nouvelle, ce qui le rendait presque réactionnaire en politique, résigné d'avance à la venue du dictateur qui remettrait un peu d'ordre, pour que l'instruction de l'humanité s'achevât.

Les autres visiteurs, parfois, étaient Bache et Janzen, qui arrivaient toujours ensemble, et la nuit seulement. Ils s'attardaient, certains soirs, dans le vaste cabinet de travail, à causer avec Guillaume, jusqu'à des deux heures du matin. Bache surtout, gras et paterne, ses petits yeux tendres à demi noyés dans la neige des cheveux et de la grande barbe, parlait d'une façon lente, onctueuse, interminable, dès qu'il exposait ses idées. Il ne faisait que saluer courtoisement Saint-Simon, l'initiateur, qui avait posé le premier la loi de la nécessité du travail, à chacun selon ses oeuvres. Mais, lorsqu'il en venait à Fourier, sa voix s'attendrissait, il disait toute sa religion. Celui-ci était le vrai Messie attendu des temps modernes, le Sauveur dont le génie avait jeté la bonne semence du monde futur, en réglementant la société de demain, telle qu'elle s'établirait certainement. La loi d'harmonie était promulguée, les passions libérées enfin et sainement utilisées en allaient être les rouages, le travail rendu attrayant devenait la fonction même de la vie. Rien ne le décourageait: qu'une commune commençât à se transformer en phalanstère, le département entier suivrait bientôt, puis les départements voisins, puis la France. Il acceptait jusqu'à l'oeuvre de Cabet, dont l'Icarie n'était point si sotte. Il rappelait la motion qu'il avait faite, en 1871, lorsqu'il siégeait à la Commune, pour que les idées de Fourier fussent appliquées à la République française; et il paraissait convaincu que les troupes de Versailles, en étouffant dans le sang l'idée communaliste, avaient retardé d'un demi-siècle le triomphe du communisme. Maintenant, quand on reparlait des tables tournantes, il affectait de rire, ce qui ne l'empêchait pas d'être demeuré au fond un spirite impénitent. Depuis qu'il était conseiller municipal, il flottait d'une secte socialiste à une autre, selon qu'elles se rapprochaient plus ou moins de sa foi ancienne. Et il était tout entier dans ce besoin de foi, dans ce tourment du divin, qui, après lui avoir fait chasser Dieu des églises, le lui faisait retrouver dans le pied d'un meuble.

Janzen, lui, était aussi muet que son ami Bache était bavard. Il ne lâchait que de courtes phrases, mais elles cinglaient comme des fouets, elles coupaient comme des sabres. Ses idées, ses théories en restaient un peu obscures, d'autant plus que sa difficulté à s'exprimer en français, reculait ce qu'il disait dans une sorte de brume. Il était de là-bas, très loin, Russe, Polonais, Autrichien, Allemand peut-être, on ne savait pas au juste, en tout cas un sans-patrie, promenant par-dessus les frontières son rêve de fraternité sanglante. Lorsque, très froid, sans un geste, avec sa face de Christ pâle et blond, il laissait tomber un de ses mots terribles, qui faisait place nette comme un coup de faux dans un pré, il n'en ressortait guère que la nécessité de raser ainsi les peuples pour ensemencer de nouveau la terre d'un peuple jeune et meilleur. A chaque opinion de Bache, le travail rendu agréable par des règlements de police, le phalanstère organisé ainsi qu'une caserne, la religion restaurée en un déisme panthéiste ou spirite, il haussait doucement les épaules. A quoi bon de tels enfantillages, des raccommodages hypocrites, lorsque la maison croulait et que le seul parti honnête était de la jeter à terre, pour reconstruire de toutes pièces, avec des matériaux neufs, la solide maison de demain? Sur la propagande par le fait; par les bombes, il se taisait, il avait un simple geste d'espoir infini. Il l'approuvait évidemment. Dans l'inconnu de son passé, la légende qui faisait de lui un des auteurs de l'attentat de Barcelone, mettait un éclat d'affreuse gloire. Un jour que Bache, en lui parlant de son ami Bergaz, ce vague coulissier, compromis déjà dans une affaire de vol, l'avait nettement traité de bandit, il s'était contenté de sourire, en disant, de son air tranquille, que le vol n'était qu'une restitution forcée. Et, chez cet homme instruit, affiné, dont la vie de mystère cachait peut-être des crimes, mais pas un acte d'improbité basse, on sentait un théoricien implacable, têtu, résolu à mettre le feu au monde, pour le triomphe de l'idée.

Certains soirs, lorsque Théophile Morin se rencontrait avec Bache et Janzen, et que tous les trois et Guillaume s'oubliaient à causer très tard dans la nuit, Pierre les écoutait désespérément, du coin d'ombre où il se tenait immobile, sans jamais prendre part aux discussions. Il s'était passionné, les premières fois, en homme qui, meurtri par ses négations, affolé par son besoin de vérité, songeait à établir le bilan des idées du siècle, à étudier toutes celles qui s'étaient produites, pour tâcher d'en dégager le chemin parcouru, le bénéfice acquis. Mais, dès les premiers pas, à les entendre tous les quatre discuter sans conciliation possible, il s'était rebuté, éperdu de nouveau. Après les échecs de son enquête à Lourdes, à Rome, dans cette troisième expérience qu'il faisait avec Paris, il comprenait bien que c'était tout le cerveau du siècle qui se trouvait en question, les vérités nouvelles, l'évangile attendu, dont la prédication allait changer la face de la terre. Et, brillant de trop de zèle, il passait d'une foi à une autre, rejetant celle-ci, pour en accepter une troisième. D'abord, s'il s'était senti positiviste avec Théophile Morin, évolutionniste et déterministe avec son frère Guillaume, le communisme humanitaire de Bache l'avait ensuite attendri par son rêve fraternel d'un prochain âge d'or. Il n'était pas jusqu'à Janzen qui ne l'avait ébranlé un instant, si convaincu, d'une fierté si farouche, dans son rêve théorique, de l'individualisme libertaire. Puis, il avait perdu pied, il n'avait plus vu que les contradictions, les incohérences chaotiques de l'humanité en marche. Ce n'était qu'un amoncellement continu de scories, où il se perdait. Fourier avait beau être issu de Saint-Simon, il le niait en partie; et, si la doctrine de celui-ci s'immobilisait dans une sorte de sensualisme mystique, la doctrine de celui-là semblait aboutir à un code d'enrégimentement inacceptable. Proudhon démolissait sans rien reconstruire. Comte, qui créait la méthode et mettait la science à sa place en la déclarant l'unique souveraine, ne soupçonnait même pas la crise sociale dont le flot menaçait de tout emporter, finissait en illuminé d'amour, terrassé par la femme. Et ces deux-là, aussi, entraient en lutte, se battaient contre les deux autres, à ce point de conflit et d'aveuglement général, que les vérités apportées par eux en commun, en restaient obscurcies, défigurées, méconnaissables. Et de là l'extraordinaire gâchis de l'heure présente, Bache avec Saint-Simon et Fourier, Théophile Morin avec Proudhon et Comte, ne comprenant plus rien à Mège, le député collectiviste, l'exécrant, le foudroyant, lui et le collectivisme d'Etat, comme ils foudroyaient d'ailleurs toutes les sectes socialistes actuelles, sans bien se rendre compte qu'elles étaient pourtant issues de leurs maîtres. Ce qui semblait donner raison au terrible et froid Janzen, quand il déclarait que la maison était irréparable, qu'elle croulait dans la pourriture et dans la démence, et qu'il fallait l'abattre.

Une nuit, après le départ des trois visiteurs, Pierre, resté avec Guillaume, le vit s'assombrir et marcher à pas lents. Sans doute il venait lui-même de sentir l'écroulement de tout. Et il continua de parler, sans même se rendre compte que son frère seul l'écoutait. Il dit son horreur de l'Etat collectiviste de Mège, l'Etat dictateur rétablissant plus étroitement l'antique servage. Toutes les sectes socialistes, qui s'entre-dévoraient, péchaient par l'arbitraire organisation du travail, asservissaient l'individu au profit de la communauté. C'était pourquoi, forcé de concilier les deux grands courants, les droits de la société, les droits de l'individu, il avait fini par mettre toute sa foi dans le communisme libertaire, cette anarchie où il rêvait l'individu délivré, évoluant, s'épanouissant, sans contrainte aucune, pour son bien et pour le bien de tous. N'était-ce pas la seule théorie scientifique, les unités créant les mondes, les atomes faisant la vie par l'attraction, l'ardent et libre amour? Les minorités oppressives disparaissaient, il n'y avait plus que le jeu libéré des facultés et des énergies de chacun, arrivant à l'harmonie dans l'équilibre toujours changeant, selon les besoins, des forces actives de l'humanité en marche. Il imaginait ainsi un peuple sauvé de la tutelle de l'Etat, sans maître, presque sans loi, un peuple heureux dont chaque citoyen, ayant acquis par la liberté le complet développement de son être, s'entendait à son gré avec ses voisins, pour les mille nécessités de l'existence; et de là naissait la société, l'association librement consentie, des centaines d'associations diverses, réglant la vie sociale, toujours variables d'ailleurs, opposées, hostiles même; car le progrès n'était fait que de conflits et de luttes, le monde ne s'était créé que par le combat des forces contraires. Et c'était tout, plus d'oppresseurs, plus de riches et de pauvres, le domaine commun de la terre, avec ses outils de travail et ses trésors naturels, rendu au peuple, le légitime propriétaire, qui saurait en jouir justement, logiquement, lorsque rien d'anormal n'entraverait plus son expansion. Alors seulement la loi d'amour agirait, on verrait la solidarité humaine, qui est, entre les hommes, la forme vivante de l'attraction universelle prendre toute sa puissance, les rapprocher, les unir en une famille étroite. Beau rêve, rêve très noble et très pur de la liberté totale, de l'homme libre dans la société libre, auquel devait aboutir un esprit supérieur de savant, après avoir parcouru les autres sectes socialistes, toutes entachées de tyrannie. Le rêve anarchique est sûrement le plus haut, le plus fier, et quelle douceur de s'abandonner à l'espoir de cette harmonie de la vie qui, d'elle-même, livrée à ses forces naturelles, créerait le bonheur!

Quand Guillaume se tut, il sembla sortir d'un songe, il regarda Pierre avec quelque effarement, dans la crainte d'en avoir trop dit, de l'avoir blessé. Pierre, ému, un instant conquis, venait de sentir se dresser en lui l'objection pratique terrible, destructive de tout espoir. Pourquoi l'harmonie n'avait-elle pas agi aux premiers jours du monde, à la naissance des sociétés? Comment la tyrannie avait-elle triomphé, livrant les peuples aux oppresseurs? Et, si l'on réalisait jamais ce problème insoluble de tout détruire, de tout recommencer, qui donc pouvait promettre que l'humanité, obéissant aux mêmes lois, ne repasserait pas par les mêmes chemins? Elle était en somme aujourd'hui ce que la vie l'avait faite, et rien ne prouvait que la vie ne la referait pas ce qu'elle était. Recommencer, ah! oui! mais pour autre chose! Et cette autre chose était-elle vraiment dans l'homme, n'était-ce pas l'homme lui-même qu'il aurait fallu changer? Certes, repartir d'où l'on en était, pour continuer l'évolution commencée, quelle lenteur et quelle attente! Mais quel danger, quel retard même, si l'on revenait en arrière, sans savoir par quelle route on regagnerait le temps perdu, au milieu du chaos des décombres!

--Couchons-nous, dit Guillaume en souriant. Suis-je bête de te fatiguer avec toutes ces choses qui ne te regardent pas!

Pierre allait se passionner, ouvrir son être, en montrer les affreux combats. Mais une pudeur encore le retint, son frère ne connaissait de lui que le mensonge du prêtre croyant, fidèle à sa foi. Et, sans répondre, il gagna sa chambre.

Le lendemain soir, vers dix heures, Guillaume et Pierre lisaient dans le grand cabinet de travail, lorsque Janzen se fit annoncer, avec un ami, par la vieille servante. C'était Salvat. Et cela fut très simple.

--Il a voulu vous voir, expliqua Janzen à Guillaume. Je l'ai rencontré, il m'a supplié de l'amener ici, quand il a su votre blessure et votre inquiétude... Ce n'est guère prudent.

Guillaume, surpris, s'était levé, dans l'émotion que lui causait une pareille démarche; tandis que Pierre, bouleversé par l'entrée de cet homme, le regardait, sans bouger de sa chaise.

--Monsieur Froment, finit par dire Salvat, debout, timide et gêné, cela m'a fait bien de la peine, quand on m'a dit l'embêtement où je vous ai mis, car je n'oublierai jamais que vous avez été bon pour moi, un jour que tout le monde me jetait à la porte...

Il se dandinait sur une jambe, il faisait passer son vieux chapeau rond d'une main dans l'autre.

--Alors, j'ai tenu à venir vous dire moi-même que, si je vous ai pris une cartouche de votre poudre, un soir où vous tourniez le dos, c'est là, dans toute l'histoire, la seule chose dont j'ai un vrai remords, puisque ça peut vous compromettre... Et je veux aussi vous jurer que vous n'avez rien à craindre de moi, que je me laisserai vingt fois couper le cou, plutôt que de prononcer votre nom... Voilà tout ce que j'avais sur le coeur.

Il retomba dans son silence embarrassé, tandis que ses bons yeux de chien fidèle, ses yeux de rêverie et de tendresse, restaient fixés sur Guillaume, d'un air d'adoration respectueuse. Et Pierre le regardait toujours, à travers l'exécrable vision que son entrée venait d'évoquer en lui, celle du lamentable trottin de modiste, l'enfant blonde et jolie, étendue là-bas, le ventre ouvert, sous le porche de l'hôtel Duvillard. Ce fou, cet assassin, était-ce possible qu'il fût là et qu'il eût les yeux humides?

Guillaume, touché, s'était approché pour serrer la main de l'homme.

--Je sais bien, Salvat, que vous n'êtes pas un méchant. Mais quelle bête et abominable chose vous avez faite, mon garçon!

Doucement, sans se fâcher, Salvat sourit.

--Oh! monsieur Froment, si c'était à refaire, je le referais. Ça, vous savez, c'est mon idée. Et, à part vous, je le répète, tout va bien, je suis content.

Il ne voulut pas s'asseoir, il causa debout un instant encore avec Guillaume; pendant que Janzen, comme s'il se fût désintéressé, en désapprouvant une pareille visite, inutile et dangereuse, s'était assis, pour feuilleter un livre d'images. Guillaume tira de Salvat ce qu'il avait fait le jour de l'attentat, sa course errante, affolée de chien battu au travers de Paris, la bombe promenée partout, d'abord dans son sac à outils, puis sous son veston, et l'hôtel Duvillard dont la porte cochère était fermée, et la Chambre dont les huissiers lui avaient barré le seuil, et le Cirque où il avait songé trop tard à faire une hécatombe de bourgeois, et l'hôtel Duvillard enfin où il était revenu échouer, comme attiré par la force même du destin. Son sac à outils dormait au fond de la Seine, il l'y avait jeté dans une haine brusque du travail qui n'arrivait même pas à le nourrir, lui et les siens, ne gardant que la bombe, pour avoir les mains plus libres. Puis, il dit sa fuite, l'explosion formidable ébranlant derrière lui le quartier, sa joie et son étonnement de se retrouver plus loin, le long de rues tranquilles, où l'on ignorait tout encore. Et, depuis un mois, il vivait au hasard, sans savoir ni où ni comment, couchant souvent dehors, ne mangeant pas tous les jours. Un soir, le petit Victor Mathis lui avait donné cent sous. D'autres camarades l'aidaient, le gardaient une nuit, le faisaient filer, au moindre péril. Toute une complicité tacite l'avait, jusque-là, sauvé de la police. Fuir à l'étranger? il en avait bien eu l'idée un instant; mais son signalement devait être partout, on le guettait à la frontière, n'était-ce pas hâter son arrestation? Paris, c'était l'océan, nulle part il ne courait moins de risques. D'ailleurs, il n'avait plus ni la volonté, ni l'énergie de fuir, fataliste à sa manière, ne trouvant pas la force de quitter le pavé parisien, attendant qu'on l'y arrêtât, à l'état dernier d'épave sociale, désemparé, roulé parmi la foule, dans le rêve éveillé qui l'emportait.

--Et votre fille, votre petite Céline, demanda Guillaume, vous êtes-vous risqué à retourner la voir?

Salvat eut un geste vague.

--Non, que voulez-vous? Elle est avec maman Théodore. Des femmes, ça trouve toujours. Et puis, quoi? je suis fini, je ne puis plus rien pour personne. C'est comme si j'étais déjà mort.

Des larmes pourtant montaient à ses yeux.

--Ah! la pauvre petite! Je l'ai embrassée de tout mon coeur avant de partir. Sans elle et sans la femme que je voyais crever de faim, peut-être que je n'aurais jamais eu l'idée de la chose.

Puis, il dit simplement qu'il était prêt à mourir. S'il avait fini par poser sa bombe chez le banquier Duvillard, c'était qu'il le connaissait bien, qu'il le savait le plus riche de ces bourgeois, dont les pères, à la Révolution, avaient dupé le peuple, en prenant pour eux tout le pouvoir et tout l'argent, qu'ils s'entêtaient, aujourd'hui, à garder, sans même vouloir en rendre les miettes. La Révolution, il l'entendait à sa manière, en illettré qui s'était instruit dans les journaux et dans les réunions publiques. Et il parlait de son honnêteté en se tapant du poing sur la poitrine, il n'admettait pas surtout qu'on doutât de son courage, parce qu'il avait fui.

--Je n'ai jamais volé personne, moi, et si je ne vais pas me livrer aux argousins, c'est qu'ils peuvent bien prendre la peine de me trouver et de m'arrêter. Mon affaire est claire, je le sais, depuis qu'ils ont ce poinçon et qu'ils me connaissent. Ça n'empêche qu'il serait bête de leur mâcher la besogne. Mais, si ce n'est pas demain, que ce soit donc après-demain, car je commence à en avoir assez, d'être traqué comme une bête et de ne plus savoir comment je vis.

Curieusement, Janzen avait cessé de feuilleter le livre d'images, pour le regarder. Un dédain souriait au fond de ses yeux froids. Il dit, dans son français hésitant:

--On se bat, on se défend, on tue les autres et on tâche de ne pas être tué. C'est la guerre.