Paris

Part 16

Chapter 163,828 wordsPublic domain

Mais ce bel élan fut interrompu. Un grand jeune homme blond s'arrêta pour serrer la main de François. Et Pierre fut surpris de reconnaître le fils du baron Duvillard, Hyacinthe, qui, d'ailleurs, le salua très correctement. Les deux jeunes gens se tutoyaient.

--Comment! te voilà dans notre vieux quartier, en province?

--Mon cher, je vais là-bas, derrière l'Observatoire, chez Jonas... Tu ne connais pas Jonas? Oh! mon cher, un sculpteur génial qui en est arrivé à supprimer presque la matière. Il a fait la Femme, une figure haute comme le doigt, et qui n'est plus qu'une âme, sans l'ignoble bassesse des formes, totale pourtant, toute la Femme dans son essentiel symbole. Et c'est grand, et c'est écrasant, une esthétique, une religion!

François le regardait en souriant, pincé dans sa longue redingote, avec sa figure faite, sa barbe et ses cheveux taillés, qui lui donnaient son air laborieux d'androgyne.

--Et toi? Je croyais que tu travaillais, que tu allais publier un petit poème bientôt.

--Oh! mon cher, créer me répugne tant! Un vers me coûte des semaines... Oui, j'ai un petit poème, _la Fin de la Femme_. Et tu vois bien que je ne suis pas exclusif comme on le dit, puisque j'admire Jonas, qui croit encore à la nécessité de la Femme. Son excuse est la sculpture, un art si grossier, si matériel. Mais, en poésie, ah! grand Dieu! en a-t-on abusé, de la Femme! N'est-il pas temps vraiment de l'en chasser, pour nettoyer un peu le temple des immondices dont ses tares de femelle l'ont souillé? C'est tellement sale, la fécondité, la maternité, et le reste! Si nous étions tous assez purs, assez distingués, pour ne plus en toucher une seule, par dégoût, et si toutes mouraient infécondes, n'est-ce pas? ce serait au moins finir proprement.

Et, sur ce trait, dit de son air languissant, il s'en alla, avec un léger dandinement des hanches, heureux de l'effet produit.

--Vous le connaissez donc? demanda Pierre.

--Il a été mon condisciple à Condorcet, j'ai fait toutes mes classes avec lui. Oh! un type si drôle, un cancre qui étalait les millions du père Duvillard, jusque dans ses cravates, tout en affectant de les mépriser, posant pour le révolutionnaire, parlant d'allumer au feu de sa cigarette la cartouche qui ferait sauter le monde. Schopenhauer, Nietzsche, Tolstoï et Ibsen réunis! Et vous voyez ce qu'il est devenu, un malade et un farceur!

--Terrible symptôme, murmura Pierre, lorsque ce sont les fils des heureux, des privilégiés, qui, par ennui, par lassitude, par contagion de la fureur destructive, se mettent à faire la besogne des démolisseurs!

François avait repris sa marche, descendant vers le bassin, où des enfants dirigeaient toute une escadre de bateaux.

--Celui-ci n'est qu'un grotesque... Et comment voulez-vous que leur mysticisme, que le réveil du spiritualisme, allégué par les doctrinaires qui ont lancé la fameuse banqueroute de la science, soit vraiment pris au sérieux, lorsqu'il aboutit, en une si brève évolution, à de telles insanités dans les arts et dans les lettres? Quelques années d'influence ont suffi, voici le satanisme, l'occultisme, toutes les aberrations qui fleurissent; sans parler de Gomorrhe et de Sodome réconciliées, dit-on, avec la _Rome nouvelle_. Aux fruits, l'arbre n'est-il pas jugé? et, au lieu d'une renaissance, d'un profond mouvement social ramenant le passé, n'est-il pas évident que nous assistons simplement à une réaction transitoire, que bien des causes expliquent? Le vieux monde ne veut pas mourir, il se débat dans une convulsion dernière, il semble ressusciter pour une heure, avant d'être emporté par le fleuve débordé des connaissances humaines, dont le flot grossit toujours. Et là est l'avenir, le monde nouveau que la vraie jeunesse apportera, celle qui travaille, celle qu'on ne connaît pas, qu'on n'entend pas... Mais, tenez! prêtez l'oreille, et peut-être l'entendrez-vous, car nous sommes ici chez elle, dans son quartier, et le grand silence qui nous entoure n'est fait que du labeur de tant de jeunes cerveaux, penchés sur la table de travail, le livre lu, la page écrite, la vérité conquise chaque jour davantage.

D'un geste large, au delà du jardin du Luxembourg, François indiquait les institutions, les lycées, les Ecoles supérieures, les Facultés de droit et de médecine, l'Institut avec ses cinq Académies, les bibliothèques et les musées sans nombre, tout ce domaine du travail intellectuel, qui occupe un vaste champ de Paris immense. Et Pierre, ému, ébranlé dans sa négation, crut entendre en effet monter des classes, des amphithéâtres, des laboratoires, des salles de lecture, des simples chambres d'étude, le grand murmure sourd du travail de toutes ces intelligences en branle. Ce n'était pas la trépidation saccadée, essoufflée, la clameur grondante des usines ouvrières, où le travail manuel peine et s'irrite. Mais, ici, le soupir était aussi las, l'effort aussi meurtrier, la fatigue aussi féconde. Etait-ce donc vrai que la jeunesse intellectuelle était toujours dans sa forge silencieuse, ne renonçant à aucune espérance, n'abandonnant aucune conquête, forgeant la vérité et la justice de demain, en pleine liberté d'esprit, avec les marteaux invincibles de l'observation et de l'expérience?

François venait de lever les yeux, pour regarder l'heure, à l'horloge du Palais.

--Je vais à Montmartre, m'accompagnez-vous un bout de chemin?

Pierre accepta, surtout lorsque le jeune homme eut ajouté qu'il passerait par le Musée du Louvre, où il voulait prendre son frère Antoine. Sous le clair après-midi, les salles du Musée de peinture, presque vides, avaient un calme tiède et noble, lorsqu'on y arrivait du fracas et de la bousculade des rues. Il n'y avait guère là que les copistes, travaillant dans un profond silence, que troublaient seuls les pas errants de quelques étrangers. Et ils trouvèrent Antoine au bout de la salle des Primitifs, très absorbé, dessinant une académie d'après Mantegna, avec un soin scrupuleux, une sorte de dévotion. Ce qui le passionnait, chez ces Primitifs, ce n'était pas le mysticisme, l'envolement d'idéal, que la mode veut y voir; c'était au contraire, et très justement, une sincérité de réalistes ingénus, leur respect et leur modestie devant la nature, la loyauté minutieuse qu'ils mettaient à la traduire le plus fidèlement possible. Pendant des journées d'acharné travail, il venait là les copier, les étudier, pour apprendre d'eux la sévérité, la probité du dessin, tout le haut caractère qu'ils doivent à leur candeur d'honnêtes artistes.

Pierre fut frappé de la pure flamme que cette séance de bon travail avait mise dans les pâles yeux bleus d'Antoine. Cette face de colosse blond, noyée habituellement de douceur et de rêve, en était comme échauffée, enfiévrée; et le grand front, en forme de tour, qu'il devait à son père, prenait son entière expression de citadelle, armée pour la conquête de la vérité et de la beauté. A dix-huit ans, son histoire était toute là: un dégoût, en troisième, des études classiques; une passion du dessin, qui avait décidé son père à lui laisser quitter le lycée, où il ne faisait rien de bon; puis, des journées passées à se chercher, à dégager en lui l'originalité profonde, dont l'impérieuse conscience venait de parler si haut. Il avait essayé de la gravure sur cuivre, de l'eau-forte. Mais il en était bien vite venu à la gravure sur bois, et il s'y était fixé, malgré le discrédit où elle tombait, avilie par les procédés industriels. N'était-ce pas tout un art à restaurer, à élargir? Lui, rêvait de graver sur bois ses propres dessins, d'être le cerveau qui enfantait et la main qui exécutait, de façon à obtenir des effets nouveaux, d'une grande intensité de vision et d'accent. Pour obéir à son père, qui exigeait de ses fils un métier, il gagnait son pain comme tous les graveurs, en exécutant des bois pour des publications illustrées. Mais, à côté de ces travaux courants, il avait déjà fait quelques planches d'une extraordinaire sensation de puissance et de vie, des réalités copiées, des scènes de l'existence quotidienne, mais accentuées, élargies par le trait essentiel, avec une maîtrise vraiment stupéfiante chez un si jeune garçon.

--Est-ce que tu veux graver ça? lui demanda François, pendant qu'il remettait la copie du Mantegna dans son carton.

--Oh! non, ce n'est là qu'un bain d'innocence, une bonne leçon pour apprendre à être modeste et sincère... La vie est trop différente aujourd'hui.

Et, dans la rue, comme Pierre s'oubliait avec les deux jeunes gens, jusqu'à les accompagner à Montmartre, pris pour eux d'une sympathie grandissante, Antoine, qui marchait près de lui, s'abandonna, parla de son rêve d'art, gagné sans doute lui aussi par des affinités secrètes de tendresse et de dévouement.

--La couleur, certes, est une puissance, un charme souverain, et l'on peut dire que, sans elle, il n'y a pas d'évocation complète. Pourtant, c'est singulier, elle ne m'est pas indispensable. Il me semble que je puis, avec le noir et le blanc, recréer la vie aussi intense, aussi définitive; et je m'imagine même que je le ferai d'une façon plus sévère, plus essentielle, en dehors de la duperie fugitive, de la caresse trompeuse des tons... Mais quelle tâche! Voyez ce grand Paris que nous traversons. Je voudrais en fixer l'heure actuelle en quelques scènes, en quelques types, qui puissent rester comme d'immortels témoignages. Et cela, très exactement, très naïvement, car l'accent d'éternité n'est que dans la simple candeur de l'artiste, très humble et très croyant devant la nature toujours belle. J'ai déjà quelques figures, je vous les montrerai... Ah! si j'osais attaquer le bois directement avec le burin, sans me refroidir à le dessiner d'abord! Je n'indique d'ailleurs au crayon que l'ébauche, le burin peut ensuite avoir des trouvailles, des énergies et des finesses inattendues. Et c'est ce qui fait que le dessinateur et le graveur en moi ne font qu'un, à ce point que, seul, je puis exécuter mes bois, dont les dessins gravés par un autre seraient sans vie... La vie, elle naît aussi bien des doigts que du cerveau, lorsqu'on est un créateur d'êtres.

Puis, quand ils furent tous les trois au bas de Montmartre, et que Pierre parla de prendre le tramway, pour rentrer à Neuilly, Antoine, enfiévré de passion, lui demanda s'il connaissait le sculpteur Jahan, qui avait là-haut des travaux, pour le Sacré-Coeur. Et, sur une réponse négative:

--Montez donc un instant, c'est un garçon de grand avenir. Vous verrez la maquette d'un ange qu'on lui a refusée.

François, lui aussi, se mit à faire l'éloge de cet ange, ce qui décida le prêtre. En haut, parmi les baraquements, que la construction de la basilique nécessitait, Jahan avait pu installer un atelier vitré dans un hangar, assez vaste pour y exécuter l'ange colossal qui lui était commandé. Les trois visiteurs le trouvèrent, vêtu d'une blouse, surveillant le travail de deux praticiens, en train de dégrossir le bloc de pierre, d'où l'ange allait naître. C'était un fort garçon de trente-six ans, très brun et barbu, ayant une grande bouche de santé et de beaux yeux brillants. Il était né à Paris, il avait passé par l'Ecole, mais avec une fougue de tempérament, qui lui attirait de continuels ennuis.

--Ah! oui, vous venez voir mon ange, celui dont l'archevêché n'a pas voulu... Tenez, le voilà!

La figure, haute d'un mètre, et dont l'argile séchait déjà, avait un envolement superbe, ses deux grandes ailes déployées, enflées d'un désir éperdu d'infini. Le corps, nu, drapé à peine, était d'un éphèbe, mince et robuste, à la tête noyée d'allégresse, comme emporté dans le ravissement du plein ciel.

--Ils l'ont trouvé trop humain, mon ange. Et, ma foi! ils avaient raison... Un ange, c'est tout ce qu'il y a de plus difficile à concevoir. On hésite même sur le sexe, est-ce garçon ou fille? Puis, quand la foi manque, on est bien forcé de prendre le premier modèle venu et de le copier, en l'abîmant... Moi, en faisant celui-ci, je tâchais de m'imaginer un bel enfant, à qui des ailes pousseraient, et que l'ivresse du vol emporterait dans la joie du soleil... Ça les a bousculés, ils ont voulu quelque chose de plus religieux, et alors j'ai fait cette saleté-là. Il faut bien vivre.

De la main, il avait désigné l'autre maquette, celle dont les praticiens commençaient l'exécution, un ange correct aux ailes d'oie symétriques, avec le corps ni fille ni garçon, la tête poncive, exprimant l'extase niaise que la tradition impose.

--Que voulez-vous? reprit-il, tout cet art religieux est tombé à la banalité la plus écoeurante. On ne croit plus, on bâtit des églises comme des casernes, on les décore de bons Dieux et de bonnes Vierges à faire pleurer. C'est que le génie n'est que la floraison du sol social, le grand artiste ne peut flamber que de la foi de son époque... Ainsi moi, je suis petit-fils d'un paysan beauceron, j'ai grandi chez mon père, venu à Paris pour s'établir marbrier, en haut de la rue de la Roquette. J'ai commencé par être ouvrier, toute mon enfance s'est passée parmi le peuple, sur le pavé des rues, sans que jamais l'idée me vienne de mettre les pieds dans une église... Alors, quoi? que va devenir l'art dans un temps qui ne croit plus à Dieu ni même à la beauté? Il faut bien aller à la foi nouvelle, et c'est la foi à la vie, au travail, à la fécondité, à tout ce qui besogne et enfante...

Il s'interrompit brusquement, pour s'écrier:

--Dites donc, ma figure de la Fécondité, j'y ai travaillé de nouveau, j'en suis assez content... Venez donc voir ça.

Et il voulut absolument les mener à son atelier personnel, qu'il avait près de là, en dessous de la petite maison de Guillaume. On y entrait par la rue du Calvaire, cette rue qui n'est qu'un escalier interminable, d'une raideur d'échelle. La porte s'ouvrait sur un des petits paliers, et en haut de quelques marches, on se trouvait dans une vaste pièce, largement éclairée par un vitrage, encombrée de maquettes, de plâtres, d'ébauches, de figures, tout un débordement solide et puissant. Debout sur une selle, la figure en train, la Fécondité était enveloppée de linges humides. Quand il l'eut débarrassée, elle apparut avec ses fortes hanches, son ventre d'où devait naître un monde nouveau, sa gorge d'épouse et de mère gonflée du lait nourrisseur et rédempteur.

--Hein? cria-t-il avec un rire heureux, je crois que le poupon de celle-là sera un gaillard moins efflanqué que les pâles esthètes d'aujourd'hui, et qui n'aura pas peur à son tour de faire des enfants!

Mais, pendant qu'Antoine et François admiraient, Pierre était surtout intéressé par une jeune fille, qui leur avait ouvert la porte de l'atelier, et qui venait de se rasseoir, d'un air de lassitude, devant une petite table, où elle lisait un livre. C'était Lise, la soeur de Jahan. Elle avait vingt ans de moins que lui, seize ans à peine, et elle vivait là, avec son grand frère, depuis la mort de leurs parents. Fluette, d'une santé débile, elle avait le plus doux des visages, encadré de cheveux cendrés délicieux, d'une légèreté de fine poussière d'or pâli. Presque infirme, les jambes prises, elle marchait difficilement; et l'intelligence, chez elle, semblait aussi en retard, restée simple, d'une grande naïveté enfantine. Son frère en avait eu d'abord une tristesse profonde. Puis, il s'était habitué à son innocence, à sa langueur. Très occupé, toujours frémissant, débordant de projets nouveaux, il la négligeait forcément, la laissait vivre autour de lui, à sa guise, ainsi qu'une gamine restée en bas âge, familière et caressante.

Pierre avait remarqué de quel élan fraternel Lise avait accueilli Antoine. Et, tout de suite, il vit celui-ci, lorsqu'il eut félicité Jahan de sa Fécondité, venir s'asseoir près de la jeune fille, pour s'occuper d'elle, la questionner, voir le livre qu'elle lisait. Depuis six mois, le plus pur, le plus tendre des liens s'était noué entre eux. Lui, du jardin de la maison de son père, là-haut, place du Tertre, l'apercevait, plongeait par le large vitrage dans cet atelier où elle passait son existence de fille innocente. Et il s'était d'abord intéressé à elle, en la voyant toujours seule, presque abandonnée; puis, la connaissance faite, ravi de la trouver si simple, si charmante, il avait conçu passionnément le dessein de l'éveiller à l'intelligence, à la vie, en l'aimant, en étant l'esprit, le coeur qui fécondent. Alors, ce que son frère n'avait pu être pour elle, il le fut, dans le besoin de plante frêle où elle était de soins délicats, de soleil et d'amour. Déjà il avait réussi à lui apprendre à lire, besogne qui avait rebuté toutes les institutrices. Elle l'écoutait, le comprenait. Ses beaux yeux clairs, dans son visage irrégulier, s'animaient peu à peu d'une flamme heureuse. C'était le miracle de l'amour, la création de la femme, au souffle de l'amant jeune, donnant son être. Sans doute, elle restait bien chancelante, d'une si pauvre santé, qu'on tremblait toujours de la voir s'en aller en un léger soupir; et elle ne marchait certes pas encore, les jambes trop faibles. Mais elle n'était tout de même plus la petite sauvage, la petite fleur souffrante du printemps dernier.

Jahan, qui était dans l'émerveillement du miracle commencé, s'approcha des jeunes gens.

--Hein? votre élève vous fait honneur. Vous savez qu'elle lit très couramment, et elle comprend très bien les beaux livres que vous lui apportez... N'est-ce pas, Lise, que, le soir, maintenant, tu me fais la lecture?

Elle leva ses yeux candides, elle regarda Antoine avec un sourire d'infinie reconnaissance.

--Oh! tout ce qu'il voudra bien m'apprendre, je le saurai, je le ferai.

Tous rirent doucement, et comme les trois visiteurs partaient enfin, François s'arrêta devant une maquette qui s'était fendue, en séchant.

--Un projet avorté, dit le sculpteur. Je voulais faire une Charité, une commande pour une OEuvre. Et j'ai eu beau chercher, ce que j'ai trouvé était si banal, que j'ai laissé s'abîmer la terre... Pourtant, je vais voir, il faut que je tâche de reprendre ça.

Dehors, Pierre eut l'idée de remonter jusqu'à la basilique du Sacré-Coeur, avec l'espoir d'y rencontrer l'abbé Rose. Alors, lui et les deux frères firent le tour par la rue Gabrielle, se retrouvèrent dans les pentes, dans les étages de la rue Chappe, qu'ils gravirent. Et, comme ils arrivaient en haut, devant l'église, dressant sa forêt d'échafaudages sous le ciel clair, ils rencontrèrent Thomas, qui revenait de l'usine par la rue Lamarck, où il était allé donner un ordre à un fondeur.

--Ah! je suis content, s'écria-t-il dans une expansion qui le faisait rayonner, lui si discret, si muet d'habitude. Je crois que je vais trouver, pour notre petit moteur... Dites au père que ça va bien et qu'il guérisse vite!

D'un mouvement brusque, d'un même élan, à ce cri de Thomas, ses deux frères, François et Antoine, s'étaient serrés contre lui, étroitement. Et ils étaient là tous les trois, réunis en un groupe vaillant, n'ayant plus qu'un coeur, qui battait d'une seule joie, à l'idée que le père serait réjoui, qu'une bonne nouvelle, envoyée par eux, allait aider à le remettre debout. Pierre, qui maintenant les connaissait, et qui commençait à les aimer, les jugeant à leur haut prix, fut émerveillé de ces trois colosses si tendres, d'une ressemblance si frappante, tout d'un coup rapprochés, unis de la sorte en une phalange héroïque, dès que s'embrasait leur amour filial.

--Dites-lui, n'est-ce pas? que nous l'attendons, et qu'au premier signe, nous serions près de lui.

Tous trois serrèrent vigoureusement la main du prêtre. Et, comme celui-ci les regardait s'éloigner, dans la direction de la petite maison dont il apercevait le jardin, par-dessus le mur de la rue Saint-Eleuthère, il crut distinguer une fine silhouette, un visage blanc égayé de soleil, sous le casque de cheveux noirs, Marie sans doute, en train de surveiller les pousses de ses lilas. Mais la lumière diffuse était si dorée, à cette heure du soir, que la vision s'y noyait et parut s'y perdre, dans une gloire. Et, les yeux éblouis, il tourna la tête, il ne vit plus, à l'autre bord du ciel, que la masse du Sacré-Coeur, crayeuse, écrasante, ainsi regardée de près, bouchant ce coin de l'horizon, de son énormité toute neuve.

Pierre était resté debout, immobile à la même place, agité des sentiments, des réflexions les plus contraires, dans un tel trouble, qu'il lui était impossible de lire clairement en lui. Maintenant, il s'était tourné vers la ville. Paris immense se déroulait à ses pieds, un Paris limpide et léger, sous la clarté rose de cette soirée de printemps précoce. La mer sans fin des toitures se découpait avec une netteté singulière, qui aurait permis de compter les cheminées, les petits traits noirs des fenêtres, par millions. Dans l'air calme, les monuments semblaient des navires à l'ancre, une escadre arrêtée en sa marche, dont la haute mâture luisait à l'adieu du soleil. Et jamais Pierre encore n'avait mieux distingué les grandes divisions de cet océan humain: la ville du travail manuel, là-bas, à l'est et au nord, avec le ronflement et les fumées des usines; la ville de l'étude, de l'intellectuel labeur, si calme, d'une si large sérénité, au sud, de l'autre côté du fleuve; tandis que la passion du négoce était partout, montant des quartiers du centre, où se ruait la bousculade des foules, parmi le continuel fracas des roues; et que la ville des heureux, des puissants, en lutte pour la possession du pouvoir et de la richesse, déroulait à l'ouest son entassement de palais, dans l'incendie peu à peu sanglant de l'astre à son coucher.

Et Pierre, alors, du fond de sa négation, du néant où il était tombé par la perte de sa foi, sentit passer la délicieuse fraîcheur, la venue, confuse encore, d'une foi nouvelle. Il n'aurait pu en formuler même l'espoir. Mais, déjà, parmi les rudes ouvriers de l'usine, le travail manuel lui était apparu nécessaire et rédempteur, malgré la misère, l'abominable injustice où il aboutissait. Et voilà que la jeunesse intellectuelle dont il avait désespéré, cette génération de demain qu'il croyait gâtée, retournée à l'erreur, à la pourriture ancienne, venait de se révéler à lui, pleine de viriles promesses, résolue à continuer l'oeuvre des aînés, en conquérant par l'unique science toute vérité et toute justice.

V

Il y avait un grand mois déjà que Guillaume s'était réfugié chez son frère, dans la petite maison de Neuilly. Presque guéri de sa blessure au poignet, il se levait depuis longtemps, passait des heures au jardin. Mais, malgré l'impatience où il était de retourner à Montmartre, pour y retrouver les siens et reprendre ses travaux, les nouvelles des journaux l'inquiétaient chaque matin, lui faisaient différer son retour. C'était toujours la même situation, s'éternisant: Salvat maintenant soupçonné, aperçu un soir aux Halles, puis perdu de nouveau par la police, toujours sous le coup d'une arrestation imminente. Et qu'adviendrait-il, parlerait-il, des perquisitions nouvelles seraient-elles faites?

Pendant huit jours, la presse ne s'était occupée que du poinçon trouvé sous le porche de l'hôtel Duvillard. Tous les reporters de Paris avaient visité l'usine Grandidier, questionné les ouvriers et le patron, donné des dessins. Certains allaient jusqu'à faire une enquête personnelle, pour mettre eux-mêmes la main sur le coupable. On plaisantait l'impuissance des policiers, et toute une passion s'était rallumée pour cette chasse à l'homme, les journaux débordaient des imaginations les plus saugrenues, dans un redoublement de terreur, car des bombes encore étaient annoncées, Paris devait sûrement sauter un beau matin. _La Voix du Peuple_ inventait chaque jour un frisson nouveau, des lettres de menaces, des placards incendiaires, de vastes complots ténébreux. Et jamais pareille contagion, si sotte et si basse, n'avait soufflé la démence au travers d'une ville.