Part 15
Alors, comme Grandidier était allé regarder la pièce que terminait Thomas, et qu'ils en parlaient longuement ensemble, Pierre s'approcha d'une porte ouverte, qui donnait sur un vaste atelier en longueur, où ronflaient des tours, où des machines à percer retombaient avec les coups secs et rythmiques de leurs balanciers. Les courroies filaient d'un vol continu, toute une activité chaude s'agitait, dans l'odeur moite de la vapeur. Un peuple d'ouvriers suants, noirs des poussières épandues, y peinait encore; mais c'était pourtant la fin de la journée, le dernier effort de la tâche. Et trois ouvriers étant venus à une fontaine, près de lui, pour se laver les mains, le prêtre les entendit qui causaient.
Surtout, il s'intéressa, dès qu'il entendit l'un d'eux, un grand rouge, en nommer un autre Toussaint, et le troisième, Charles. C'étaient le père et le fils. Toussaint, un homme gros, carré des épaules, les bras noueux, ne paraissait avoir ses cinquante ans que lorsqu'on s'arrêtait à la ruine de sa face ronde et cuite, crevassée, mangée par le travail, hérissée d'une barbe grisonnante, qu'il ne faisait plus que le dimanche; et son bras droit seul, déjà touché par la paralysie, s'attardait en des gestes ralentis. Vivant portrait de son père, Charles, le visage plein, barré d'épaisses moustaches noires, était dans toute la force de ses vingt-six ans, avec de beaux muscles qui saillaient sous la peau blanche. Eux aussi parlaient de la bombe de l'hôtel Duvillard, et du poinçon qu'on avait trouvé, et de Salvat que tous maintenant soupçonnaient.
--Il n'y a qu'un bandit pour faire un coup pareil, dit Toussaint. Leur anarchie, ça me révolte, je n'en suis pas. Mais, tout de même, que les bourgeois s'arrangent, si on les fait sauter. Ça les regarde, ils l'ont voulu.
Et il y avait, au fond de cette indifférence, tout un long passé de misère et d'injustice, le vieil homme las de lutter, n'espérant plus en rien, prêt à laisser crouler ce monde où la faim menaçait sa vieillesse de travailleur fourbu.
--Vous savez, moi, reprit Charles, je les ai entendus qui causaient, les anarchistes, et, vrai! ils disent des choses très justes, très raisonnables... Enfin, père, voilà que tu travailles depuis plus de trente ans, est-ce que ce n'est pas une abomination ce qui vient de t'arriver, la menace de crever comme un vieux cheval qu'on abat, à la moindre maladie. Et, dame! ça me fait songer à moi, je me dis que ce ne sera pas drôle, de finir comme ça... Que le tonnerre de Dieu m'emporte! on est tenté d'en être, de leur grand chambardement, si ça doit faire le bonheur de tout le monde.
Certes, il n'avait pas la flamme, il n'en venait là que dans l'impatience de mieux vivre, déclassé déjà par la caserne, ayant rapporté du service obligatoire une idée d'égalité, de lutte pour la vie, un besoin de se faire sa légitime part de jouissance. C'était le pas fatal fait d'une génération à une autre, le père dupé dans son espoir de république fraternelle, devenu sceptique et méprisant, le fils en train d'aller à la foi nouvelle, acquis peu à peu aux violences, après l'apparente faillite de la liberté.
Mais, comme le grand rouge, un brave homme, se fâchait, criant que, si Salvat avait fait le coup, il fallait le prendre et l'envoyer à la guillotine, tout de suite, sans même le juger, Toussaint finit par être de son avis.
--Oui, oui, il a beau avoir épousé une de mes soeurs, je l'abandonne... Ça m'étonnerait pourtant de sa part, car vous savez qu'il n'est pas méchant, il ne tuerait pas une mouche.
--Que voulez-vous? fit remarquer Charles, quand on vous pousse à bout, on devient enragé.
Tous les trois s'étaient lavés à grande eau, et Toussaint, qui venait d'apercevoir le patron, s'attarda, attendit pour lui demander une avance. Justement, Grandidier, après avoir serré cordialement la main de Pierre, s'avança de lui-même au-devant du vieil ouvrier, qu'il estimait. Il l'écouta, se décida à lui donner un mot sur une carte pour le caissier. Mais il était très réfractaire au système des avances, les ouvriers ne l'aimaient point, le disaient rude, malgré sa réelle bonté, parce qu'il croyait devoir énergiquement défendre sa situation de patron, sans pouvoir céder en rien, sous peine de ruine. Quand la concurrence était si âpre, quand le système capitaliste nécessitait une si terrible lutte de toutes les heures, comment admettre les réclamations du salariat, même légitimes?
Et Pierre, en partant, après s'être de nouveau entendu avec Thomas sur les réponses qu'il rapportait à son frère, eut une brusque pitié, lorsqu'il vit dans la cour Grandidier, sa tournée faite, retourner au pavillon clos, où l'attendait l'affreuse tristesse du drame de son coeur. Quelle secrète et inguérissable désespérance, cet homme dans le combat de la vie, défendant sa fortune, fondant sa maison au milieu de la furieuse bataille entre le capital et le salariat, et ne trouvant à son foyer, pour le repos du soir, que l'angoisse de sa femme folle, sa femme adorée, redevenue enfant, morte à l'amour! Même les jours où il triomphait, il avait en rentrant cette irrémédiable défaite. En était-il donc un plus malheureux, plus à plaindre, parmi les pauvres qui mouraient de faim, parmi les tristes ouvriers, les vaincus du travail qui l'exécraient et l'enviaient?
Lorsque Pierre se retrouva dans la rue, il eut l'étonnement de voir encore là les deux femmes, madame Toussaint et madame Théodore, avec la petite Céline. Les pieds dans la boue, telles que des épaves battues par l'éternel flot des passants, elles n'avaient pas bougé, elles causaient sans fin, bavardes et dolentes, endormant leur misère sous ce déluge de commérages. Et, quand, suivi de Charles, Toussaint sortit, heureux de l'avance obtenue, il les trouva là toujours, il dit à madame Théodore l'histoire du poinçon, l'idée qu'il avait, avec tous les camarades, que Salvat pouvait bien avoir fait le coup. Mais celle-ci, devenue très pâle, se récria, sans laisser deviner ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait au fond.
--Je vous répète que je ne l'ai plus revu. Pour sûr, il doit être en Belgique. Ah, ouiche! une bombe, vous dites vous-même qu'il est trop bon et qu'il ne tuerait pas une mouche!
En revenant à Neuilly, dans le tramway, Pierre tomba en une songerie profonde. Il avait encore en lui l'agitation ouvrière du quartier, le bourdonnement de l'usine, toute cette activité débordante de ruche. Et, pour la première fois, sous l'empire du tourment où il était, la nécessité du travail lui apparaissait une fatalité qui se révélait aussi comme une santé et une force. Là, il découvrait enfin un terrain solide, l'effort qui entretient et qui sauve. Etait-ce donc la première lueur d'une foi nouvelle? Mais quelle dérision! le travail incertain, sans espoir, le travail aboutissant à l'éternelle injustice! et la misère alors guettant toujours l'ouvrier, l'étranglant au moindre chômage, le jetant à la borne comme un chien crevé, dès que venait la vieillesse!
A Neuilly, près du lit de Guillaume, Pierre trouva Bertheroy, qui venait de le panser. Et le vieux savant ne semblait pas rassuré encore sur les complications que pouvait amener la blessure.
--Aussi, vous ne vous tenez pas tranquille, je vous trouve toujours dans une émotion, dans une fièvre désastreuse. Il faut vous calmer, mon cher enfant, rien ne doit vous tourmenter, que diable!
Puis, quelques minutes après, comme il partait, il dit avec son bon sourire:
--Vous savez, qu'on est venu pour m'interviewer, à propos de cette bombe de la rue Godot-de-Mauroy. Ces journalistes, ils s'imaginent qu'on sait tout! J'ai répondu à celui-là qu'il serait bien aimable de me renseigner lui-même sur la poudre employée... Et, à ce propos, je fais demain, à mon laboratoire, une leçon sur les explosifs. Il y aura quelques personnes. Venez donc, Pierre, vous en rendrez compte à Guillaume, ça l'intéressera.
Pierre, sur un regard de son frère, accepta. Puis, lorsqu'ils furent tous deux seuls, et qu'il lui eut conté son après-midi, Salvat soupçonné, le juge d'instruction mis sur la bonne piste, Guillaume fut repris d'une fièvre intense, la tête dans l'oreiller, les yeux clos, bégayant en une sorte de cauchemar:
--Allons, c'est la fin... Salvat arrêté, Salvat questionné... Ah! tant de travail, tant d'espoir qui croule!
IV
Dès une heure et demie, Pierre était rue d'Ulm, où Bertheroy habitait une assez vaste maison, que l'Etat lui avait donnée, pour qu'il y installât un laboratoire d'étude et de recherches. Et tout le premier étage se trouvait ainsi aménagé en une grande salle, que l'illustre chimiste aimait parfois ouvrir à un public restreint d'élèves et d'admirateurs, devant lequel il parlait, faisait des expériences, exposait ses découvertes et ses théories nouvelles.
Pour la circonstance, on rangeait quelques chaises devant la longue et massive table, couverte de bocaux et d'appareils. Le fourneau était derrière, tandis que des vitrines encombrées de fioles, d'échantillons de toutes sortes, entouraient la pièce. Du monde occupait déjà les chaises, des confrères du savant surtout, quelques jeunes gens, même des dames et des journalistes. On restait d'ailleurs en famille, on saluait le maître, on causait avec lui comme dans l'intimité.
Tout de suite, lorsque Bertheroy aperçut Pierre, il s'avança, lui serra la main, le conduisit devant la table, pour l'asseoir à côté de François Froment, arrivé un des premiers. Le jeune homme terminait alors sa troisième année, à l'Ecole Normale voisine, et il n'avait qu'un pas à faire, quand il venait chez son maître, chez celui que, très respectueusement, il regardait comme le plus solide cerveau de l'époque. Pierre fut ravi de la rencontre, car ce grand garçon, aux yeux si vifs, dans sa haute face d'intellectuel, lui avait laissé une impression de charme profond, lors de sa visite à Montmartre. Le neveu, du reste, fit à l'oncle un accueil cordial, d'une libre expansion de jeunesse, heureux aussi d'avoir des nouvelles de son père.
Bertheroy commença. Il parlait d'une façon familière, très sobrement, avec des trouvailles de mots. Il résuma d'abord les recherches, les travaux déjà considérables qu'il avait faits sur les matières explosibles. En riant, il contait qu'il manipulait parfois des poudres à faire sauter le quartier. Mais il rassura son public, il était prudent. Puis, il finit par s'occuper de la bombe de la rue Godot-de-Mauroy, qui révolutionnait tout Paris, depuis quelques jours. Les débris venaient d'en être soigneusement examinés par des experts, on lui en avait apporté à lui-même un fragment, pour qu'il donnât son avis. Cette bombe paraissait assez mal fabriquée, chargée de petits morceaux de fer, d'un allumage à mèche enfantin. Seulement, l'extraordinaire, c'était la formidable puissance de la cartouche centrale, qui, toute petite qu'elle devait être, avait produit des effets foudroyants. On se demandait à quelle force incalculable de destruction on arriverait, si l'on décuplait, si l'on centuplait la charge. Et l'embarras commençait, les discussions achevaient d'obscurcir le problème, dès qu'on voulait se prononcer sur la nature de la poudre employée. Sur les trois experts, l'un reconnaissait simplement la dynamite, tandis que les deux autres, sans d'ailleurs s'entendre, croyaient à des mélanges. Quant à lui, très modestement, il s'était récusé, les fragments qu'on lui avait soumis portant des traces en vérité trop légères pour qu'on se livrât à une analyse. Il ne savait pas, il ne voulait pas conclure. Mais sa conviction était qu'on se trouvait en face d'une poudre inconnue, d'un explosif nouveau, dont la puissance dépassait tout ce qu'on avait pu concevoir jusque-là. Il imaginait quelque savant solitaire, ou bien un de ces inventeurs naïfs à la main heureuse, découvrant dans le mystère la formule de cette poudre. Et c'était à ceci qu'il voulait en venir, aux nombreux explosifs ignorés encore, aux prochaines trouvailles qu'il pressentait. Lui-même, au cours de ses recherches, en avait soupçonné plusieurs, sans avoir l'occasion ni le temps de pousser l'étude dans ce sens. Il indiqua même le terrain à fouiller, la marche à suivre. L'avenir, pour lui, était là sans doute. Et, dans une péroraison très large, très belle, il dit qu'on avait déshonoré jusqu'à présent les explosifs, en les employant à des oeuvres imbéciles de vengeance et de désastre, tandis qu'il y avait peut-être en eux la force libératrice que la science cherchait, le levier qui soulèverait et changerait le monde, lorsqu'on les aurait domestiqués, réduits à n'être plus que les serviteurs obéissants de l'homme.
Pierre, pendant toute cette causerie, d'une heure et demie à peine, sentit François, près de lui, se passionner, frémir aux vastes horizons que le maître ouvrait. Lui-même venait d'être violemment intéressé, car il lui était impossible de ne pas saisir certaines allusions, de ne pas établir certains rapprochements entre ce qu'il entendait et ce qu'il avait deviné des angoisses de Guillaume, sur le secret que ce dernier redoutait si fort de voir à la merci d'un juge d'instruction. Aussi, lorsqu'ils allèrent, François et lui, serrer la main de Bertheroy, avant de partir ensemble, dit-il avec intention:
--Guillaume regrettera bien de n'avoir pas entendu développer de si admirables idées.
Le vieux savant se contenta de sourire.
--Bah! résumez-lui ce que j'ai dit. Il comprendra, il en sait plus que moi là-dessus.
Dans la rue, François, qui gardait, devant l'illustre chimiste, la muette altitude d'un élève respectueux, finit par déclarer, au bout de quelques pas faits en silence:
--Quel dommage qu'un homme d'une si large intelligence, affranchi de toutes les superstitions, résolu à toutes les vérités, ait consenti à se laisser classer, étiqueter, enfermer dans des titres et dans des Académies! Et combien nous l'aimerions davantage, s'il émargeait moins au budget et s'il avait les membres moins liés de grands cordons!
--Que voulez-vous? dit Pierre conciliant, il faut vivre. Puis, au fond, je crois bien qu'il est libéré de tout.
Et, comme à ce moment ils arrivaient devant l'Ecole Normale, le prêtre s'arrêta, croyant que son jeune compagnon allait y rentrer. Mais celui-ci leva les yeux, regarda un instant la vieille demeure.
--Non, non, c'est jeudi, je suis libre... Oh! nous sommes très libres, trop libres. Et j'en suis heureux, car cela me permet souvent de monter chez nous, à Montmartre, pour me rasseoir et travailler à mon ancienne petite table d'écolier. Là seulement, je me sens le cerveau solide et clair.
Admis à la fois à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole Normale, il avait opté pour cette dernière, où il était entré premier, dans la section scientifique. Son père désirait qu'il s'assurât un métier, celui de professeur, quitte à rester indépendant, à ne s'occuper que de travaux personnels, lors de sa sortie de l'Ecole, si la vie le lui permettait. Très précoce, il terminait sa troisième année, il préparait le dernier examen, et c'était cet examen qui lui prenait toutes ses heures. Il n'avait d'autre repos que ses voyages à pied à Montmartre et de longues promenades dans le jardin du Luxembourg.
Machinalement, François s'était mis en marche vers ce jardin, où Pierre le suivit en causant. L'après-midi de février y était d'une douceur printanière, un pâle soleil dans les arbres noirs encore, un de ces premiers beaux jours qui font poindre les petites pousses vertes des lilas. La conversation était restée sur l'Ecole.
--Je vous avoue, disait Pierre, que je n'en aime guère l'esprit. Certes, il s'y fait d'excellente besogne, et pour former des professeurs, le seul moyen est évidemment de leur apprendre le métier, en les bourrant des connaissances requises. Le pis est que tous, instruits et élevés pour le professorat, ne restent pas dans le professorat. Beaucoup se répandent dans le monde, entrent dans le journalisme, s'emploient à régenter les arts, la littérature et la société. Et ceux-là, en vérité, sont le plus souvent insupportables... Après n'avoir juré que par Voltaire, les voici retournés au spiritualisme, au mysticisme, la dernière mode des salons. Le dilettantisme, le cosmopolitisme s'en sont mêlés. Depuis que la foi solide en la science est devenue chose brutale, inélégante, ils croient se débarbouiller du professorat, en affectant un doute aimable, une ignorance voulue, une innocence apprise. Leur grande crainte est de sentir l'Ecole, et ils sont très parisiens, ils risquent la culbute et l'argot, font des grâces de jeunes ours savants, dévorés du désir de plaire. De là, les flèches sarcastiques dont ils criblent la science, eux qui ont la prétention de tout savoir et qui retournent, par distinction, à la croyance des humbles, à l'idéalisme naïf et délicieux du petit Jésus de la crèche.
François s'était mis à rire.
--Oh! le portrait est un peu chargé, mais c'est cela, c'est bien cela.
--J'en ai connu plusieurs, continua Pierre qui s'animait, qui s'oubliait. Et, chez tous, j'ai trouvé cette terreur d'être dupes, aboutissant à la réaction contre tout l'effort, tout le travail du siècle: dégoût de la liberté, méfiance devant la science, négation de l'avenir. Monsieur Homais est pour eux l'épouvantail, le comble du ridicule, et c'est la crainte de lui ressembler qui les jette à cette élégance de ne rien croire ou de ne croire que l'incroyable. Sans doute monsieur Homais est ridicule, mais lui du moins reste sur un terrain solide. Et pourquoi donc ne braverait-il pas le respect humain en disant des vérités, même à monsieur de Lapalisse, lorsque tant d'autres le bravent, et s'en font gloire, en s'agenouillant devant l'absurde? S'il est devenu banal que deux et deux fassent quatre, pourtant ils font bien quatre. Le dire, cela est encore moins sot et moins fou, que de croire par exemple aux miracles de Lourdes.
Etonné, François regardait le prêtre. Celui-ci s'en aperçut, se modéra. Mais, quand même, toute une désolation, toute une colère sortaient de lui, quand il parlait de la jeunesse intellectuelle, telle qu'il se l'imaginait, dans sa crise de désespérance. De même qu'il avait eu pitié des travailleurs mourant de faim, là-bas, au quartier de misère, de même ici il était plein d'un mépris douloureux pour les jeunes cerveaux manquant de bravoure devant la connaissance, retournant à la consolation d'un spiritualisme mensonger, à la promesse d'une éternité de bonheur, dans la mort souhaitée, exaltée. N'était-ce pas l'assassinat même de la vie, la pensée lâche de ne pas vouloir la vivre pour elle-même, pour le simple devoir d'être et de donner son effort? Toujours le moi se faisait centre, toujours l'individu exigeait d'être heureux par soi et en soi. Ah! cette jeunesse qu'il rêvait vaillante, acceptant la tâche d'aller toujours à plus de vérité, n'étudiant le passé que pour s'en libérer et pour marcher à l'avenir, comme il se désolait de la croire retombée dans les louches métaphysiques, par lassitude et paresse, peut-être aussi par surmenage d'un siècle finissant, trop chargé de besogne humaine!
François s'était remis à sourire.
--Mais, dit-il, vous vous trompez, nous ne sommes pas tous ainsi à l'Ecole... Vous ne semblez connaître que les Normaliens de la section des lettres, vous changeriez sûrement d'avis, si vous connaissiez les Normaliens de la section des sciences... Chez nos camarades littéraires, il est très vrai que la réaction contre le positivisme se fait sentir, et qu'ils sont hantés, eux aussi, par l'idée de la fameuse banqueroute de la science. Cela tient sans doute un peu aux maîtres qu'ils ont, aux néo-spiritualistes et aux rhétoriciens dogmatiques entre les mains desquels ils sont tombés. Et cela tient plus encore à la mode, à l'air du temps qui veut, comme vous le dites très bien, que la vérité scientifique soit mal portée, sans grâce, d'une brutalité inacceptable pour les intelligences distinguées et légères. Un garçon de quelque finesse, et qui veut plaire, est forcément acquis à l'esprit nouveau.
--Ah! l'esprit nouveau! interrompit Pierre, dans un cri qu'il ne put retenir, il n'a pas l'innocence d'une mode passagère, il est une tactique, et terrible, tout un retour des ténèbres contre la lumière, de la servitude contre l'affranchissement des esprits, contre la vérité et la justice!
Puis, comme le jeune homme le regardait une seconde fois, de plus en plus étonné, il se tut. La figure de monseigneur Martha s'était dressée, et il croyait l'entendre, dans la chaire de la Madeleine, s'efforçant de reconquérir Paris à la politique de Rome, à ce prétendu néo-catholicisme qui acceptait de la démocratie et de la science ce qu'il pouvait en faire sien, pour les détruire. C'était la suprême lutte, tout le poison versé à la jeunesse partait de là, il n'ignorait pas les efforts faits dans les établissements religieux, afin d'aider à cette renaissance du mysticisme, avec l'espoir fou de hâter la déroute de la science. On disait que monseigneur Martha était tout puissant à l'Université catholique et qu'il répétait à ses intimes qu'il faudrait trois générations d'élèves bien pensants et dociles, avant que l'Église redevint la maîtresse souveraine de la France.
--Pour l'Ecole, je vous assure que vous vous trompez, répéta François. Il s'y trouve sans doute quelques croyants étroits. Mais, même dans la section des lettres, le plus grand nombre ne sont au fond que des sceptiques, d'une moyenne aimable et discrète, professeurs avant tout, bien qu'ils en aient un peu la honte, et dès lors gâtés par une ironie de cuistres émancipés, ravagés par l'esprit critique, incapables de créations originales. Certes, je serais bien surpris de voir sortir de leurs rangs le génie attendu. Et ce serait à souhaiter qu'un génie barbare vînt, sans lecture, sans critique, sans pondération et sans nuance, ouvrir à coups de hache le siècle de demain, dans une belle flambée de vérité et de réalité... Quant à mes camarades de la section scientifique, je vous jure que le néo-catholicisme, le mysticisme, l'occultisme, et toutes les fantasmagories de la mode, ne les troublent guère. Ils n'en sont pas à faire une religion de la science, ils restent très ouverts au doute, mais ce sont pour la plupart des esprits très clairs, très nets et très fermes, passionnés de certitude, tout au zèle de l'enquête, dont l'effort se continue au travers du vaste champ des connaissances humaines. Ils n'ont pas bronché, ils demeurent des positivistes convaincus, des évolutionnistes, des déterministes, qui ont mis leur foi dans l'observation et dans l'expérience, pour la conquête définitive du monde.
Lui-même s'animait, laissait déborder sa foi, par les allées calmes et ensoleillées du jardin.
--Ah! la jeunesse! est-ce qu'on la connaît? Cela nous fait rire, lorsque nous voyons toutes sortes d'apôtres se la disputer, la tirer à eux, la déclarer blanche, ou noire, ou grise, selon la couleur dont ils la veulent, pour le triomphe de leurs idées. La vraie jeunesse, elle est dans les Ecoles, dans les laboratoires, dans les bibliothèques. C'est cette jeunesse-là qui travaille, qui apportera demain, et non la prétendue jeunesse des cénacles, des manifestes, des extravagances. Naturellement, celle-ci fait beaucoup de tapage, on n'entend qu'elle. Mais si vous saviez l'effort continu, la passion des autres, de ceux qui se taisent, enfermés dans leur tâche! Et de ceux-là, j'en connais beaucoup, ils sont avec le siècle, ils n'en ont rejeté aucun des espoirs, ils marchent au siècle prochain, résolus à poursuivre la besogne de leurs devanciers, toujours vers plus de lumière, vers plus d'équité. Allez leur parler, à ceux-là, de la banqueroute de la science: ils hausseront les épaules, car ils savent bien que jamais la science n'a enflammé plus de coeurs ni fait de plus prodigieuses conquêtes. Qu'on les ferme donc, les Ecoles, les laboratoires, les bibliothèques, qu'on change profondément le sol social, alors seulement on pourra craindre d'y voir repousser l'erreur, si douce aux coeurs faibles, aux cerveaux étroits!