Part 14
--Si vous voulez, monsieur l'abbé, je vais vous conduire chez mon oncle Toussaint. C'est à côté, on n'a qu'à tourner le coin de la rue.
--Mais puisque vous n'avez pas de souliers, mon enfant.
--Oh! ça ne fait rien, je marche tout de même comme ça.
Il s'était levé, il dit simplement:
--Eh bien! oui, ça vaut mieux, venez me conduire. Je vais vous en acheter, des souliers.
Céline devint très rouge. Elle se hâta de le suivre, après avoir refermé soigneusement la porte à double tour, en bonne petite ménagère, qui n'avait pourtant rien à garder.
Madame Théodore, avant de frapper à la porte de Toussaint, son frère, pour tâcher d'emprunter vingt sous, avait eu l'idée de tenter d'abord la fortune auprès de sa soeur cadette, Hortense, mariée à un employé, le petit Chrétiennot, et qui occupait un logement de quatre pièces, boulevard Rochechouart. Mais c'était une grosse affaire, et elle ne s'était décidée à cette course qu'en tremblant, poussée à bout par l'idée de Céline qui l'attendait à jeun depuis la veille.
Toussaint, le mécanicien, le frère aîné, avait cinquante ans. Lui, était d'un premier lit. Son père, resté veuf, s'était remarié à une couturière toute jeune, qui lui avait donné trois filles, Pauline, Léonie et Hortense. Cela expliquait comment l'aînée, Pauline, comptait dix ans de moins que Toussaint, et Hortense, la cadette, dix-huit. Quand leur père mourut, Toussaint eut un instant sur les bras sa belle-mère et ses trois soeurs. Le pis était que, tout jeune, il avait déjà femme et enfant. Heureusement, la belle-mère, active et intelligente, savait se débrouiller. Elle retourna comme ouvrière à l'atelier de couture, où Pauline se trouvait déjà en apprentissage. Elle y mit ensuite Léonie, il n'y eut que la dernière, Hortense, gâtée, plus jolie et plus fine, qu'elle laissa s'attarder à l'école, fière de ses succès; et, plus tard, tandis que Pauline épousait le maçon Labitte, et Léonie le mécanicien Salvat, Hortense, entrée comme demoiselle de comptoir, chez un confiseur de la rue des Martyrs, y liait connaissance avec l'employé Chrétiennot, qui, séduit, en faisait sa femme, n'ayant pu en faire sa maîtresse. Léonie était morte jeune, quelques semaines après sa mère, toutes deux d'une fièvre typhoïde. Pauline, lâchée par son mari, vivant avec son beau-frère Salvat, dont la fille l'appelait maman, mourait de faim. Et, seule, Hortense portait le dimanche une robe de légère soie, habitait une maison neuve, était une bourgeoise, mais au prix d'une vie d'enfer et d'abominables privations.
Madame Théodore n'ignorait point les embarras de sa soeur, lorsque venaient les fins de mois. Aussi ne se risquait-elle qu'avec trouble à tenter ainsi un emprunt. Et puis, Chrétiennot, peu à peu aigri par sa médiocrité, accusant sa femme, depuis qu'elle se fanait, d'être la cause de leur existence avortée, ne voyait plus la famille de celle-ci, dont il rougissait. Encore Toussaint était-il un ouvrier propre. Mais cette Pauline, cette madame Théodore qui vivait avec son beau-frère, sous les yeux de l'enfant, ce Salvat qui errait d'atelier en atelier, en énergumène dont pas un patron ne voulait, toute cette révolte, toute cette misère, toute cette saleté avaient fini par outrer le petit employé correct et vaniteux, que les difficultés de la vie rendaient méchant. Et il avait défendu à Hortense de recevoir sa soeur.
Tout de même, en montant l'escalier de la maison du boulevard Rochechouart, où il y avait un tapis, madame Théodore éprouva un certain orgueil, à se dire qu'une parente à elle habitait dans ce luxe. C'était au troisième, un logement de sept cents francs, sur la cour. La femme de ménage, qui revenait vers quatre heures, pour le dîner, était déjà là. Et elle laissa passer la visiteuse, qu'elle connaissait, tout en marquant une surprise inquiète de la voir oser se présenter de la sorte, si mal vêtue. Mais, dès le seuil du petit salon, madame Théodore s'arrêta, saisie, lorsqu'elle aperçut sa soeur Hortense effondrée et sanglotante, au fond d'un des fauteuils de reps bleu, dont elle était si fière.
--Qu'as-tu donc? que t'arrive-t-il?
A trente-deux ans, à peine, ce n'était déjà plus la belle Hortense. Elle gardait son air de poupée blonde, grande, mince, aux jolis yeux, aux beaux cheveux. Mais elle qui s'était tant soignée, commençait à s'abandonner dans des peignoirs d'une propreté douteuse; et ses paupières rougissaient, et sa fine peau se flétrissait. Deux couches successives, deux fillettes, l'une aujourd'hui de neuf ans, l'autre de sept, l'avaient beaucoup abîmée. D'ailleurs, très orgueilleuse, très égoïste, elle en était, elle aussi, à regretter son mariage, car elle s'était crue autrefois une beauté, digne du palais et des carrosses de quelque prince Charmant.
Son désespoir était tel, qu'elle ne s'étonna même pas de voir entrer sa soeur.
--Ah! c'est toi, ah! si tu savais quelle tuile encore, au milieu des autres embêtements!
Tout de suite, madame Théodore pensa aux petites, Lucienne et Marcelle.
--Tes filles sont malades?
--Non, non, la voisine d'à côté les promène sur le boulevard... Ma chère, imagine-toi, me voilà encore enceinte! D'abord, j'ai voulu croire à un retard, mais c'est le deuxième mois. Et, tout à l'heure, après le déjeuner, quand j'en ai parlé à Chrétiennot, il est entré dans une colère affreuse, il m'a crié, avec toutes sortes de vilaines paroles, que c'était ma faute. Comme si ça ne dépendait que de moi!... Ah! je suis la première attrapée, j'ai déjà assez de chagrin!
Ses sanglots recommencèrent. Elle continuait, elle bégayait, disait leur stupeur, car depuis longtemps ils ne se touchaient plus que pour le plaisir, résolus à tout plutôt que d'avoir un troisième enfant. Heureusement encore qu'il la savait incapable de le tromper, tant elle était molle et douce, désireuse avant tout de sa tranquillité.
--Mon Dieu! finit par dire madame Théodore, vous l'élèverez comme les deux autres, cet enfant, s'il vient.
Du coup, la colère sécha les larmes d'Hortense. Elle se leva, elle cria:
--Tiens! tu es bonne, toi! On voit bien que tu n'es pas dans notre bourse. Avec quoi veux-tu que nous l'élevions, lorsque déjà nous avons tant de peine à joindre les deux bouts?
Et, oubliant la gloriole bourgeoise qui, d'habitude, la faisait se taire ou même mentir, elle exposa leur gêne, l'affreuse plaie d'argent qui les rongeait d'un bout de l'année à l'autre. Le loyer était déjà de sept cents francs. Sur les trois mille francs que le mari gagnait à son bureau, restaient donc à peine deux cents francs par mois. Et comment faire, là-dessus, lorsqu'il s'agissait de manger tous les quatre, de s'habiller, de tenir son rang? C'était l'habit indispensable pour monsieur, la robe neuve que madame devait avoir sous peine d'être déclassée, les souliers que les fillettes usaient en un mois, toutes sortes de frais à côté qu'il était absolument impossible de réduire. On rognait un plat, on se privait de vin, mais il y avait des soirs où il fallait quand même prendre une voiture. Sans parler du gaspillage des enfants, de l'abandon où la femme découragée laissait tomber le ménage, du désespoir de l'homme convaincu qu'il ne s'en tirerait jamais, même si, un jour, ses appointements montaient au chiffre inespéré de quatre mille francs. Au fond, c'était la médiocrité intolérable du petit employé, aussi désastreuse que la misère noire de l'ouvrier, la façade fausse, le luxe menteur, tout ce que cache de désordre et de souffrance la fierté intellectuelle de ne pas travailler à un étau ou sur des échafaudages.
--Enfin, tout de même, répéta madame Théodore, vous ne l'étranglerez pas, ce petit.
Hortense se laissa retomber dans le fauteuil.
--Non, bien sûr, mais c'est la fin de tout. Deux, c'était déjà trop, et en voilà un troisième! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir?
Et elle s'effondra dans son peignoir défait, des larmes recommencèrent à ruisseler de ses yeux rouges.
Très ennuyée de tomber si mal pour sa demande d'emprunt, madame Théodore, cependant, finit par se risquer, demanda vingt sous. Et cela mit au comble la confusion désespérée d'Hortense.
--Ma parole d'honneur, je n'ai pas un centime à la maison. Tout à l'heure, pour les enfants, je me suis fait prêter dix sous par la femme de ménage. Avant-hier, on m'avait donné neuf francs au Mont-de-Piété, sur une petite bague. Et c'est comme ça toujours à la fin du mois... Chrétiennot, qui touche aujourd'hui, va rentrer de bonne heure, pour l'argent du dîner. Je te promets de t'envoyer quelque chose demain, si je peux.
Mais, à ce moment, la femme de ménage accourut, effarée, sachant que monsieur n'aimait guère les parents de madame.
--Oh! madame, madame, j'entends monsieur qui monte.
--Vite, vite! va-t'en! cria Hortense. J'aurais encore une scène... Si je peux, demain, je te promets.
Il fallut que madame Théodore se cachât au fond de la cuisine, pour éviter Chrétiennot qui entrait. Elle l'aperçut, toujours bien mis, pincé dans une redingote, avec sa face mince, sa grande barbe soignée, son air vaniteux de petit homme sec et rageur. Ses quatorze années de bureau déjà l'avaient desséché, et le café l'achevait, la passion des longues heures passées dans un café voisin. Elle se sauva.
Lentement, traînant les pieds, madame Théodore dut revenir rue Marcadet, où logeaient les Toussaint. Du côté de son frère, non plus, elle n'espérait pas grand'chose, car elle savait dans quelle malchance et dans quels embarras le ménage était tombé. A cinquante ans, au dernier automne, Toussaint avait eu une attaque, un commencement de paralysie, qui, pendant près de cinq mois, venait de le clouer sur une chaise. Jusque-là, il s'était vaillamment conduit, bon travailleur, ne buvant pas, élevant ses trois enfants, une fille mariée à un menuisier, partie au Havre avec son mari, un garçon mort soldat au Tonkin, un autre garçon, Charles, revenu du service, et redevenu mécanicien. Mais cinq mois de maladie avaient épuisé le peu d'argent placé à la Caisse d'épargne, et Toussaint, remis à peu près sur ses jambes, en était à recommencer sa vie, sans un sou, comme s'il avait eu vingt ans.
Madame Théodore trouva sa belle-soeur, madame Toussaint, seule dans l'unique pièce, tenue très proprement, où vivait le ménage; et il n'y avait, à côté, qu'un étroit cabinet, dans lequel couchait Victor. Madame Toussaint était une grosse femme que l'embonpoint envahissait, malgré tout, malgré le tracas et le jeûne. Elle avait une figure ronde et noyée, éclairée de petits yeux vifs, très brave femme, un peu commère, friande aussi, n'ayant d'autre défaut que d'adorer faire de la bonne cuisine. Tout de suite, avant que l'autre ouvrit la bouche, elle comprit le but de la visite.
--Ma chère, vous arrivez mal, nous sommes à sec. C'est avant-hier seulement que Toussaient a pu retourner à l'usine, et il faudra bien, dès ce soir, qu'il demande une avance.
Elle la regardait, blessée par son état d'abandon, méfiante, peu sympathique.
--Et Salvat, il ne fait donc toujours rien?
Sans doute, madame Théodore prévoyait la question, car elle mentit tranquillement.
--Il n'est pas à Paris, un ami l'a emmené pour du travail, du côté de la Belgique, et j'attends qu'il nous envoie quelque chose.
Mais madame Toussaint gardait sa défiance.
--Ah! tant mieux qu'il ne soit pas à Paris, parce que nous avions songé à lui, avec toutes ces affaires de bombes, nous nous disions qu'il était assez fou pour se fourrer là dedans.
L'autre ne sourcilla pas. Si elle se doutait de quelque chose, elle le gardait pour elle.
--Eh bien! et vous, ma chère, vous ne trouvez donc pas à vous occuper?
--Oh! moi, comment voulez-vous que je fasse, avec mes pauvres yeux? La couture n'est plus possible.
--Ça, c'est vrai. Une ouvrière, ça se rouille. Ainsi moi, quand Toussaint a été cloué là, j'ai voulu me remettre à la lingerie, mon ancien métier. Ah bien! oui, je gâchais tout, je n'avançais pas... Il n'y a encore que les ménages qu'on peut toujours faire. Pourquoi ne faites-vous pas des ménages?
--J'en cherche, je n'en trouve pas.
Peu à peu, pourtant, madame Toussaint revenait à son bon coeur, s'attendrissait, devant cet air de grande misère. Et elle la fit asseoir, elle lui dit que, si Toussaint rentrait avec une avance, elle lui donnerait quelque chose. Puis, elle entama des histoires, succombant à son péché de bavardage, dès qu'il y avait là quelqu'un pour l'écouter. Mais l'histoire inévitable où elle retombait, qui la passionnait, qu'elle recommençait sans fin, était celle de son fils Charles, de la bonne du marchand de vin d'en face avec laquelle il avait eu la bêtise de coucher, et de l'enfant qu'il venait d'en avoir. Autrefois, Charles, avant de partir pour le service, était l'ouvrier le plus laborieux, le fils le plus tendre, rapportant toute sa paye. Certes, il restait travailleur et bon garçon; mais, tout de même, le service militaire, en le dégourdissant, l'avait dégoûté un peu du travail. Ce n'était pas qu'il le regrettât, car il parlait de la caserne comme d'une prison, tout en étant aussi crâne qu'un autre. Seulement, l'outil lui avait semblé lourd, lorsqu'il s'était agi de le reprendre.
--Alors, ma chère, Charles a beau être toujours gentil, il ne peut plus rien faire pour nous... Je le savais pas pressé de se marier, à cause de la charge. Avec cela, très prudent avec les filles. Et il a fallu cette bêtise d'un moment, cette Eugénie qui le servait, lorsqu'il entrait boire un verre en face... Naturellement que ce n'était pas pour l'épouser, bien qu'il lui ait porté des oranges, lorsqu'elle est allée accoucher à l'hôpital. Une sale traînée, qui a déjà disparu avec un autre homme... Seulement, le bébé reste. Charles l'a pris pour lui, l'a envoyé en nourrice, et il paye les mois. Une vraie ruine, des frais qui n'en finissent plus. Enfin, tous les malheurs nous sont tombés à la fois sur la tête.
Madame Toussaint parlait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'elle s'interrompit brusquement, en voyant madame Théodore toute pâlie par l'attente.
--Hein? vous vous impatientez. C'est que Toussaint ne rentrera pas de sitôt. Voulez-vous que nous allions jusqu'à l'usine? Je saurai bien s'il doit rapporter quelque chose.
Elles se décidèrent à descendre, elles s'arrêtèrent encore pendant près d'un quart d'heure, au bas de l'escalier, pour causer avec une voisine, qui venait de perdre un enfant. Et elles sortaient enfin de la maison, lorsqu'un appel les arrêta.
--Maman! maman!
C'était la petite Céline, ravie, chaussée de souliers neufs, mordant dans une brioche.
--Maman, c'est monsieur l'abbé de l'autre jour, qui veut te parler... Vois donc, il m'a acheté tout ça!
Madame Théodore, en voyant les souliers et la brioche, avait compris. Et elle se mit à trembler, à bégayer des remerciements, lorsque Pierre, qui marchait derrière la petite, l'aborda. Vivement, madame Toussaint s'était approchée, se présentant elle-même, mais ne demandant rien, contente au contraire de l'aubaine pour sa belle-soeur, plus malheureuse qu'elle. Quand elle vit le prêtre glisser dix francs dans la main de celle-ci, elle lui expliqua qu'elle aurait bien volontiers prêté quelque chose, mais qu'elle ne le pouvait pas; et elle entama les histoires de l'attaque de Toussaint et de la malchance de Charles.
--Dis donc, maman, interrompit Céline, l'usine où papa travaillait, c'est bien là, dans la rue? Monsieur l'abbé va y faire une commission.
--L'usine Grandidier, reprit madame Toussaint, justement nous y allions, nous pouvons bien y conduire monsieur l'abbé.
C'était à une centaine de pas. Pendant que les deux femmes et l'enfant l'accompagnaient, Pierre ralentit sa marche, désireux de faire causer madame Théodore sur Salvat, ainsi qu'il se l'était promis. Mais tout de suite elle devint prudente. Elle ne l'avait pas revu, il devait être en Belgique avec un camarade, pour du travail. Et le prêtre crut sentir que Salvat n'avait point osé revenir rue des Saules, dans l'ébranlement de son attentat, où tout sombrait, le passé de travail et d'espoir, le présent avec l'enfant et la femme.
--Tenez! monsieur l'abbé, voici l'usine, dit madame Toussaint. Ma belle-soeur ne va plus avoir à attendre, puisque vous avez eu la bonté de venir à son aide... Merci bien pour elle et pour nous.
Madame Théodore et Céline aussi remerciaient, toutes les deux sur le trottoir avec madame Toussaint, au milieu de la bousculade des passants, dans l'éternelle boue grasse de ce quartier populeux, s'attardant à regarder Pierre entrer, et causant encore, et disant qu'il y avait tout de même des prêtres bien aimables.
L'usine Grandidier occupait là tout un vaste terrain. Sur la rue, il n'y avait qu'un bâtiment de briques, aux étroites fenêtres, flanqué d'un vaste portail, d'où l'on voyait la cour profonde. Puis, c'était une succession de corps de logis, d'ateliers, de hangars intérieurs, des toitures sans nombre, que dominaient les deux hautes cheminées des générateurs. Dès l'entrée, on entendait le ronflement et la trépidation des machines, la sourde clameur du travail, toute une activité chaude, remuante, assourdissante, dont le sol lui-même était ébranlé. Des eaux noircies ruisselaient, des jets de vapeur blanche, sur un toit, sortaient par un tuyau mince, en un souffle strident et régulier, tel que la respiration même de l'énorme ruche en besogne.
Maintenant, l'usine fabriquait surtout des bicyclettes. Lorsque Grandidier, qui sortait de l'Ecole des arts et métiers, de Châlons, l'avait prise, elle périclitait, mal gérée, s'attardant à la fabrication des petits moteurs, à l'aide d'un outillage vieilli. Devinant l'avenir, il s'était fait commanditer par son frère aîné, un des administrateurs des grands magasins du Bon Marché, en s'engageant à lui fournir des bicyclettes excellentes à cent cinquante francs. Et toute une affaire considérable était en train, le Bon Marché lançait la machine populaire, la Lisette, le cyclisme pour tous, comme disaient les annonces. Mais Grandidier luttait encore, n'avait pas victoire gagnée, car l'outillage neuf venait de l'endetter terriblement. Chaque mois, c'était un effort, un perfectionnement, une simplification réalisant une économie. Il était sans cesse en éveil, et il rêvait maintenant de se remettre aux petits moteurs, flairant de nouveau le prochain triomphe des voitures-automobiles.
Pierre, qui avait demandé si M. Thomas Froment était là, fut conduit par un vieil ouvrier dans un petit atelier de planches, et il y trouva le jeune homme en tenue de travail, vêtu du bourgeron du mécanicien, les mains noires de limaille. Il ajustait une pièce, personne n'aurait soupçonné, chez ce colosse de vingt-trois ans, si attentif et si vaillant à la dure besogne, le brillant élève du lycée Condorcet, où les trois frères avaient laissé le nom de Froment célèbre, dans les fastes du palmarès. Mais lui, en serviteur étroit de son père, ne voulait être que le bras qui forge, le travail manuel qui réalise. Et il était un sobre, un patient, un muet, et il n'avait pas même de maîtresse, disant que, lorsqu'il rencontrerait une bonne femme, plus tard, il l'épouserait.
Dès qu'il aperçut Pierre, il frémit d'inquiétude, lâcha tout, s'élança.
--Père ne va pas plus mal?
--Non, non... Il a lu dans les journaux cette histoire du poinçon trouvé rue Godot-de-Mauroy, et il s'est inquiété, en songeant qu'une perquisition de police pouvait avoir lieu ici.
Rassuré, Thomas eut un sourire.
--Dites-lui qu'il dorme tranquille. D'abord, malheureusement, je ne tiens pas notre petit moteur, tel que je le veux. Puis, il n'est pas encore monté, j'ai gardé des pièces chez nous, personne ici ne sait même au juste ce que j'y viens faire. La police peut perquisitionner, elle ne verra rien, notre secret ne court aucun risque.
Pierre promit de répéter à Guillaume ces paroles textuelles, afin de lui enlever toute crainte. Ensuite, lorsqu'il essaya de sonder Thomas, pour savoir où en étaient les choses, et ce qu'on pensait à l'usine de la trouvaille du poinçon, et si Salvat commençait à y être soupçonné, il le trouva muet de nouveau, répondant par des monosyllabes. La police n'était donc pas venue? Non. Mais les ouvriers avaient bien prononcé le nom de Salvat? Oui, naturellement, à cause de ses idées anarchistes, connues de tous. Et Grandidier, le patron, qu'avait-il dit, à son retour de chez le juge d'instruction? Il ne savait pas, il ne l'avait pas revu.
--Tenez! le voici... Le pauvre homme, sa femme a dû avoir une crise encore, ce matin!
C'était une histoire lamentable, que Pierre tenait déjà de Guillaume. Grandidier, qui avait épousé par amour une jeune fille d'une grande beauté, la gardait folle depuis cinq ans, à la suite de la perte d'un petit garçon et d'une fièvre puerpérale. Il n'avait pu se résigner à la mettre dans une maison de santé, il vivait enfermé avec elle au fond d'un pavillon, dont les fenêtres, sur la cour de l'usine, restaient toujours closes. Jamais on ne la voyait, jamais il ne parlait d'elle à personne. On disait qu'elle était comme une enfant, sans méchanceté aucune, très douce et très triste, belle encore, avec une royale chevelure blonde. Mais, parfois, elle avait des crises terribles, et il devait lutter, la tenir pendant des heures entre ses deux bras, pour qu'elle ne se brisât pas le crâne contre les murs. On entendait des cris affreux, puis tout retombait à un silence de mort.
Justement, Grandidier, un bel homme de quarante ans, à la figure énergique, avec de grosses moustaches brunes, les cheveux en brosse, les yeux clairs, entra dans le petit atelier où Thomas travaillait. Il aimait beaucoup ce dernier, dont il avait facilité chez lui l'apprentissage, en le traitant comme un fils. Il le laissait revenir à sa guise, mettait à sa disposition son outillage. Et, tout en le sachant occupé de la question des petits moteurs, qui le passionnait lui-même, il montrait la plus grande discrétion, il attendait, sans le questionner.
Thomas présenta le prêtre.
--Mon oncle, monsieur l'abbé Pierre Froment, qui est venu me serrer la main.
Il y eut un échange de politesses. Puis, Grandidier, la face voilée de cette tristesse qui le faisait passer pour sévère et dur, voulut réagir, se montrer gai.
--Dites donc, Thomas, je ne vous ai pas conté ma séance avec le juge d'instruction. Je suis bien noté, sans cela nous aurions eu ici tous les argousins de la Préfecture... Il voulait que je lui expliquasse la présence, rue Godot-de-Mauroy, de ce poinçon marqué à mon chiffre. Et j'ai bien vu que son idée était que l'auteur de l'attentat avait dû travailler ici... Moi, tout de suite, j'ai pensé à Salvat. Mais je ne dénonce personne. Il a mon livre d'embauchage, j'ai répondu simplement sur Salvat qu'il était resté près de trois mois à l'usine, l'automne dernier, puis qu'il avait disparu. Qu'il le cherche!... Ah! ce juge, un petit homme blond, très soigné, l'air mondain, qui frétille dans cette affaire, avec des yeux de chat.
--N'est-ce pas monsieur Amadieu? demanda Pierre.
--Oui, c'est cela même, un homme certainement ravi du cadeau que ces bandits d'anarchistes lui ont fait, avec leur attentat.
Angoissé, le prêtre écoutait. C'était ce que redoutait son frère, la bonne piste trouvée enfin, le premier fil conducteur. Et il regarda Thomas, pour voir s'il s'inquiétait, lui aussi. Mais, soit que le jeune homme ignorât le lien qui nouait Salvat à son père, soit qu'il eût sur lui-même un grand empire, il souriait simplement du portrait de ce juge.