Paris

Part 13

Chapter 133,820 wordsPublic domain

C'était une très vaste salle, haute de cinq mètres, le sol pavé de briques, les murs nus, peints en gris fer. Une nappe de clarté, un bain ruisselant de tiède soleil, inondait les moindres coins, y pénétrait par le large vitrage ouvert au midi, en face de l'immensité de Paris; et il y avait là des claies de bois, qu'on baissait l'été, afin d'amortir l'ardeur trop vive des jours brûlants. Toute la famille vivait dans cette salle, du matin au soir, en une tendre et étroite communauté de travail. Chacun s'y était installé à sa guise, y avait sa place choisie, où il pouvait s'isoler dans sa besogne. D'abord, le père qui occupait une moitié de la salle avec son laboratoire de chimiste, le fourneau, les tables d'expérience, les planches pour ranger les appareils, les vitrines, les armoires encombrées de fioles et de bocaux. Puis, à côté, Thomas, l'aîné, avait établi une petite forge, une enclume, un étau, l'outillage complet de l'ouvrier mécanicien qu'il avait voulu être, après son baccalauréat, afin de ne pas quitter son père et de l'aider, en collaborateur discret, pour de certaines applications. Dans l'autre coin, les deux cadets, François, et Antoine, faisaient ensemble bon ménage, aux deux bords d'une large table, parmi un encombrement de cartons, de casiers, de bibliothèques tournantes: François, chargé de lauriers universitaires, entré premier à l'Ecole Normale, où il préparait actuellement un examen; Antoine, pris en troisième du dégoût des études classiques, envahi par la passion unique du dessin, tout entier maintenant à son métier de graveur sur bois. Et, devant le vitrage, sous la pleine lumière, en face de l'horizon immense, Mère-Grand et Marie avaient, elles aussi, leur table de travail, des coutures, des broderies, un autre coin encore de chiffons et de délicates choses, parmi le pêle-mêle un peu rude des cornues, des outils, des gros livres, entassés de toutes parts.

Mais Marie avait crié, de sa voix calme, qu'elle s'efforçait de rendre rassurante et joyeuse:

--Les enfants! les enfants! voici monsieur l'abbé qui apporte des nouvelles de père!

Les enfants! et quelle jeune maternité elle mettait dans ce mot, en s'adressant à ces grands gaillards, dont elle s'était considérée longtemps comme la soeur aînée! Thomas, à vingt-trois ans, était un colosse, déjà barbu, d'une ressemblance frappante avec son père, le front haut, la face solide, un peu lent de corps et d'intelligence, silencieux, sauvage presque, enfermé dans sa dévotion filiale, heureux de ce métier manuel qui le changeait en un simple manoeuvre, aux ordres du maître. Moins âgé de deux ans, François était de physionomie plus fine, mais de taille presque égale, avec le même grand front, la même bouche ferme, tout un ensemble de santé et de force, où l'on ne retrouvait l'intellectuel affiné, le normalien scientifique, qu'à la flamme plus vive, plus subtile des yeux. Le dernier, Antoine, dont les dix-huit ans n'étaient guère moins vigoureux, aussi beau, aussi grand bientôt, différait pourtant par les cheveux blonds et les yeux bleus qu'il tenait de sa mère, des yeux d'une infinie douceur, que noyait le rêve. Plus jeunes, tous les trois au lycée Condorcet, on les distinguait difficilement, il n'était possible de les reconnaître qu'à la taille, dès qu'on les rangeait par ordre d'âges. Et, maintenant encore, on se trompait, lorsqu'ils n'étaient pas là tous les trois côte à côte, pour qu'on pût percevoir les différences qui s'accentuaient, avec la vie.

Quand Pierre entra, tous les trois étaient plongés en plein travail, si absorbés, qu'ils n'entendirent pas la porte s'ouvrir. Et ce fut de nouveau pour lui une surprise, cette discipline, cette fermeté d'âme, qu'il avait remarquées déjà chez Marie, à reprendre la quotidienne besogne, même au milieu des plus vives inquiétudes. Thomas, à son étau, limait avec soin une petite pièce de cuivre, en blouse, les mains rudes et adroites. Penché sur un pupitre, François écrivait, de sa grosse et ferme écriture; tandis que, de l'autre côté de la table, Antoine, un fin burin aux doigts, terminait un bois, pour un journal illustré. Mais la voix claire de Marie leur fit lever la tête.

--Père vous envoie de ses nouvelles, les enfants!

Et tous trois, alors, d'un même élan, lâchèrent le travail, s'approchèrent. Debout, par rang d'âges, avec leur ressemblance si grande, ils étaient comme les trois fils géants de quelque forte et puissante famille. Et, du moment qu'il s'agissait du père, on les sentait tout d'un coup rapprochés, confondus, n'ayant plus qu'un seul coeur, battant dans leurs vastes poitrines.

Mais, à ce moment, une porte s'ouvrit, au fond de l'atelier, et Mère-Grand parut, descendant de l'étage supérieur, où elle logeait, ainsi que Marie. Elle était montée y chercher un écheveau de laine, elle regarda ce prêtre, fixement, sans comprendre.

--Mère-Grand, dut expliquer la jeune fille, c'est monsieur l'abbé Froment, le frère de Guillaume, qui vient de sa part.

De son côté, Pierre l'examinait, étonné de la trouver si droite, si pleine de vie réfléchie et intense, à soixante-dix ans. Dans sa face un peu longue, dont l'ancienne beauté persistait en un charme grave, les yeux bruns gardaient une flamme jeune, la bouche décolorée où toutes les dents nettes se voyaient encore, était restée du dessin le plus ferme. Quelques cheveux blancs argentaient seuls les bandeaux noirs qu'elle portait toujours à l'ancienne mode. Et les joues avaient simplement séché, coupées de profondes rides symétriques, qui donnaient à la physionomie une grande noblesse, cet air souverain de reine mère, qu'elle conservait en se livrant aux plus humbles occupations, mince et haute, dans son éternelle robe de laine noire.

--C'est Guillaume qui vous envoie, monsieur, dit-elle. Il est blessé, n'est-ce pas?

Pierre, surpris qu'elle devinât, conta une seconde fois l'histoire.

--Oui, blessé au poignet, oh! sans gravité immédiate.

Chez les trois fils, il avait senti comme un frémissement, une ruée de tout leur être au secours, à la défense du père. Et c'était pour eux qu'il cherchait des paroles de bon espoir.

--Il est chez moi, à Neuilly... Avec des soins, aucune complication grave ne se produira, certainement. Il m'envoie pour vous dire que vous soyez sans aucune inquiétude.

Mère-Grand ne laissait pas paraître la moindre crainte. Très calme, elle avait semblé ne rien apprendre qu'elle ne sût déjà. Même elle paraissait soulagée, hors de l'angoisse qu'elle n'avait dite à personne.

--S'il est chez vous, monsieur, il y est évidemment le mieux du monde, à l'abri de tout danger... Sa lettre d'hier soir, sans explication sur la cause qui le retenait, nous avait surpris, et nous aurions fini par nous en effrayer... Tout va très bien maintenant.

Et, pas plus que Marie, Mère-Grand ni les trois fils ne demandèrent des explications. Sur une table, Pierre venait d'apercevoir des journaux du matin, jetés là, grands ouverts, avec leurs renseignements débordants sur l'attentat. A coup sûr, ils avaient lu, ils avaient craint que leur père ne fût compromis dans l'affreuse aventure. Que savaient-ils au juste? Ils devaient ignorer Salvat, ils ne pouvaient reconstituer l'enchaînement imprévu des circonstances, qui avait amené la rencontre, puis la blessure. Mère-Grand, sans doute, était au courant de plus de choses. Mais eux, les trois fils, ainsi que Marie, ne savaient rien, ne se permettaient de rien savoir. Et, alors, quelle force de respect et de tendresse, dans leur inébranlable confiance au père, dans leur tranquillité, dès qu'il leur faisait dire qu'ils n'avaient pas à s'inquiéter de lui!

--Madame, reprit Pierre, Guillaume m'a prié de vous remettre cette petite clef, en vous rappelant de faire ce dont il vous a chargée, dans le cas où il lui arriverait malheur.

Elle eut à peine un léger tressaillement, en prenant la clef; et, simplement, elle répondit, comme s'il se fût agi du voeu d'un malade, le plus ordinaire du monde:

--C'est bien, dites-lui que sa volonté serait faite... Mais veuillez donc vous asseoir, monsieur.

En effet, Pierre était resté debout. Il dut accepter une chaise, malgré sa gêne persistante, désireux de ne pas la laisser voir, dans cette maison où, en somme, il se trouvait en famille. Marie, qui ne pouvait vivre sans occuper ses doigts, venait de se remettre à une broderie, un de ces fins travaux d'aiguille qu'elle s'entêtait à faire pour une grande maison de trousseaux et layettes, voulant au moins, disait-elle en riant, gagner son argent de poche. Par habitude aussi, même quand il y avait là des visiteurs, Mère-Grand avait repris l'éternel raccommodage de bas, pour lequel elle était montée chercher de la laine. Et François, ainsi qu'Antoine, retournés tous les deux devant leur table, s'étaient de nouveau assis; tandis que Thomas, seul debout, s'appuyait contre son étau. C'était comme une courte récréation qu'ils s'accordaient, avant d'achever leur tâche. Une grande douceur d'intimité laborieuse s'épandit dans la vaste salle ensoleillée.

--Mais, dit Thomas, nous irons tous voir père demain.

Marie, vivement, sans laisser Pierre répondre, leva la tête.

--Non, non, il défend que personne d'ici aille le voir; car, si nous étions surveillés et suivis, ce serait livrer sa retraite... N'est-ce pas, monsieur l'abbé?

--En effet, il sera prudent de vous priver de l'embrasser jusqu'à ce que lui-même puisse revenir. C'est une affaire de deux ou trois semaines.

Mère-Grand approuva tout de suite.

--Sans doute, rien n'est plus sage.

Et les trois fils n'insistèrent pas, acceptant la secrète inquiétude où ils allaient vivre, renonçant bravement à cette visite qui leur aurait causé tant de joie, puisque tel était l'ordre du père et puisque son salut peut-être en dépendait.

--Monsieur l'abbé, reprit Thomas, veuillez lui dire alors que, pendant son absence, du moment que les travaux vont être interrompus ici, je compte retourner à l'usine, où je suis plus à l'aise pour les recherches qui nous occupent.

--Et veuillez lui répéter aussi de ma part, dit François à son tour, qu'il ne se préoccupe pas de mon examen. Tout va très bien. Je crois être sûr du succès.

Pierre promit de ne rien oublier. Mais, avec un sourire, Marie regardait Antoine, qui était resté silencieux, les regards perdus.

--Et toi, petit, tu ne lui fais rien dire?

Le jeune homme, comme s'il redescendait d'un rêve, se mit également à rire.

--Si, si, que tu l'aimes bien, et qu'il revienne vite, pour que tu le rendes heureux.

Tous s'égayèrent, Marie elle-même, sans gêne aucune, dans une tranquille joie, dans la certitude de l'avenir. Il n'y avait là, entre eux et elle, qu'une affection heureuse. Et Mère-Grand, de ses lèvres décolorées, avait souri gravement, elle aussi, approuvant le bonheur que la vie semblait leur promettre.

Pierre voulut rester quelques minutes encore. On causa, et son étonnement augmentait. Il était allé de surprise en surprise, dans cette maison où il s'attendait à trouver la vie louche et déclassée, le désordre, la révolte destructive de toute morale. Et il tombait dans une sérénité tendre, dans une discipline si forte, qu'elle mettait là une gravité, presque une austérité de couvent, tempérée de jeunesse et de gaieté. La vaste salle sentait bon le travail et la paix, tiède de clair soleil. Mais ce qui le frappait surtout, c'était la forte éducation, cette bravoure des esprits et des coeurs, ces fils qui, sans rien laisser voir de leurs sentiments personnels, sans se permettre de juger leur père, se contentaient de ce qu'il leur faisait dire, attendaient les événements, stoïques, muets, en se remettant à leur tâche quotidienne. Rien n'était ni plus simple, ni plus digne, ni plus haut. Et il y avait encore l'héroïsme souriant de Mère-Grand et de Marie, qui toutes les deux couchaient au-dessus du laboratoire, où se manipulaient les plus terribles poudres, dans le continuel danger d'une explosion toujours possible.

Mais ce courage, cet ordre, cette dignité, ne faisaient que surprendre Pierre, sans le toucher. Il n'avait pas lieu de se plaindre, l'accueil était correct, sinon tendre, car il n'était encore là qu'un étranger, un prêtre. Et, malgré tout, il restait hostile, soulevé par cette sensation qu'il avait de se trouver dans un milieu où pas une de ses tortures ne pouvait être partagée, ni même soupçonnée. Comment s'arrangeaient-ils donc, ces gens, pour être si calmes, si heureux, dans leur incroyance religieuse, leur unique foi à la science, en face de ce terrifiant Paris, qui étalait devant eux la mer sans bornes, l'abomination grondante de ses injustices et de ses misères? Il tourna la tête, il le regarda par le large vitrage, d'où il apparaissait à l'infini, toujours présent, toujours vivant de sa vie colossale. A cette heure, sous le soleil oblique de l'après-midi d'hiver, Paris était ensemencé d'une poussière lumineuse, comme si quelque semeur invisible, caché dans la gloire de l'astre, eût jeté à main pleine ces volées de grains, dont le flot d'or s'abattait de toutes parts. L'immense champ défriché en était couvert, le chaos sans fin des toitures et des monuments n'était plus qu'une terre de labour, dont quelque charrue géante avait creusé les sillons. Et Pierre, dans son malaise, agité quand même d'un besoin d'invincible espoir, se demanda si ce n'étaient pas là les bonnes semailles, Paris ensemencé de lumière par le divin soleil, pour la grande moisson future, cette moisson de vérité et de justice dont il désespérait.

Enfin, Pierre se leva et partit, en promettant d'accourir, si les nouvelles devenaient mauvaises. Ce fut Marie qui l'accompagna jusqu'à la porte de la rue. Et là, brusquement, elle fut reprise d'une de ces rougeurs de petite fille qui l'ennuyaient tant, elle s'empourpra, lorsqu'elle voulut, elle aussi, envoyer son mot de tendresse au blessé. Mais, bravement, elle prononça le mot, les yeux gais et candides, fixés sur ceux du prêtre.

--Au revoir, monsieur l'abbé... Dites à Guillaume que je l'aime et que je l'attends.

III

Trois jours se passèrent. Dans la petite maison de Neuilly, Guillaume, brûlé de fièvre, cloué sur cette couche où l'impatience le dévorait, se sentait repris d'une anxiété croissante, chaque matin, à l'arrivée des journaux. Pierre avait bien essayé de les faire disparaître. Mais il voyait alors son frère se tourmenter davantage, et c'était lui-même qui devait lui lire tout ce qui paraissait sur l'attentat, un extraordinaire flot dont les colonnes ne désemplissaient plus.

Jamais pareil débordement n'avait encore inondé la presse. _Le Globe_, si prudent, si grave d'ordinaire, n'était pas épargné, cédait à ce coup de folie de l'information à outrance. Mais il fallait voir les journaux sans scrupules, _la Voix du Peuple_ surtout, exploitant la fièvre publique, terrifiant, détraquant la rue, pour tirer et vendre davantage. Chaque matin, c'était une imagination nouvelle, une effroyable histoire à bouleverser le monde. On racontait que de grossières lettres de menaces étaient adressées journellement au baron Duvillard, pour lui annoncer qu'on allait tuer sa femme, sa fille, son fils, l'égorger lui-même, faire sauter son hôtel, à ce point que, jour et nuit, cet hôtel était gardé par une nuée d'agents en bourgeois. Ou bien il s'agissait d'une stupéfiante invention, un égout du côté de la Madeleine, dans lequel des anarchistes étaient descendus, minant tout le quartier, apportant des tonneaux de poudre, un volcan où devait s'engloutir une moitié de Paris. Ou bien on affirmait qu'on tenait la trame d'un immense complot, enserrant l'Europe entière, du fond de la Russie au fond de l'Espagne, et dont le signal partirait de la France, un massacre de trois jours, les boulevards balayés par la mitraille, la Seine rouge, roulant du sang. Et, grâce à cette belle et intelligente besogne de la presse, la terreur régnait, les étrangers épouvantés désertaient en masse les hôtels, Paris n'était plus qu'une maison de fous, où trouvaient créance les plus imbéciles cauchemars.

Mais ce n'était pas ce qui troublait Guillaume. Il ne s'inquiétait toujours que de Salvat, que des nouvelles pistes où se lançaient les journaux. Salvat n'était pas encore arrêté, et même, jusque-là, aucune information n'avait indiqué qu'on fût sur ses traces. Puis, tout d'un coup, Pierre lut une note, qui fit pâlir le blessé.

--Tiens! il paraît qu'on a découvert parmi les décombres, sous le porche de l'hôtel Duvillard, un outil, un poinçon, sur le manche duquel se trouvait un nom, Grandidier, celui d'un usinier connu. Et ce Grandidier doit être appelé aujourd'hui chez le juge d'instruction.

Guillaume eut un geste de désespoir.

--Allons, cette fois, ils y sont, ils tiennent la bonne piste. C'est sûrement Salvat qui a laissé tomber cet outil. Il a travaillé chez Grandidier, avant de venir faire quelques journées chez moi... Et, par Grandidier, ils vont savoir, ils n'auront plus qu'à suivre le fil.

Pierre, alors, se souvint de cette usine Grandidier, dont il avait entendu parler à Montmartre, et où Thomas, le fils aîné, le mécanicien, travaillait parfois encore, après y avoir fait son apprentissage. Mais il n'osait toujours pas questionner son frère, dont il sentait les angoisses si graves, si hautes, si dégagées de toute basse crainte personnelle.

--Justement, reprit Guillaume, tu m'as dit que Thomas allait travailler à l'usine pendant mon absence, pour ce moteur nouveau, qu'il cherche, qu'il a presque trouvé. Et, s'il y a perquisition, le vois-tu interrogé, ne voulant pas répondre, défendant son secret?... Oh! il faut le prévenir, le prévenir tout de suite!

Complaisant, Pierre s'offrit, sans le forcer à préciser davantage son désir.

--Si tu veux, j'irai voir Thomas à l'usine, cet après-midi. Et, en même temps, je rencontrerai peut-être monsieur Grandidier, je saurai ce qui s'est dit chez le juge d'instruction, et où en est l'affaire.

D'un regard mouillé, d'une tendre pression de main, Guillaume le remercia.

--Oui, oui, frère, fais cela, ce sera bon et brave.

--D'autant plus, continua le prêtre, que je voulais aller à Montmartre, aujourd'hui... Sans te le dire, je suis hanté par un tourment. Si ce Salvat est en fuite, il a dû laisser, là-bas, la femme et l'enfant toutes seules. Je les ai vues, le matin de l'attentat, dans un tel dénuement, dans une telle misère, que je ne puis songer à ces pauvres créatures abandonnées, mourant de faim peut-être, sans un déchirement de coeur... Quand l'homme n'est plus là, l'enfant et la femme crèvent.

Guillaume, qui avait gardé la main de Pierre, la serra plus étroitement, et d'une voix qui tremblait:

--Oui, oui, ce sera bon et brave... Fais cela, frère, fais cela.

Cette maison de la rue des Saules, cette atroce maison de misère et de souffrance, elle était restée en la mémoire de Pierre comme l'abominable cloaque où le Paris pauvre agonisait. Et, de nouveau, cet après-midi, quand il y retourna, il la retrouva dans la même boue gluante, la cour salie des mêmes ordures, les escaliers noirs, humides, empuantis par le même abandon et la même détresse. L'hiver, lorsque les beaux quartiers du centre sèchent, se nettoient, les quartiers des misérables, là-bas, restent sombres et fangeux, sous le piétinement continu du lamentable troupeau.

Connaissant l'escalier des Salvat, Pierre le prit, monta, au milieu des cris d'enfants, des petits qui hurlaient, puis qui se taisaient tout d'un coup, laissant tomber la maison à un silence de tombe. La pensée du vieux Laveuve, mort là comme un chien, au coin d'une borne, lui revint, le glaça. Et il eut un frisson, lorsque, tout en haut, ayant frappé à la porte, le grand silence seul répondit. Pas un souffle, pas une âme.

Alors, il frappa de nouveau, et comme rien encore ne bougeait, il pensa qu'il n'y avait personne. Peut-être Salvat était-il revenu prendre la femme et l'enfant, peut-être l'avaient-elles suivi ailleurs, au fond de quelque trou, à l'étranger. Cela l'étonnait pourtant, car les pauvres ne se déplacent guère, meurent où ils souffrent. Et il frappa doucement une troisième fois.

Dans le silence, enfin, un léger bruit, un bruit de petits pas se fit entendre. Puis, une voix frêle d'enfant se risqua, demanda:

--Qui est là?

--Monsieur l'abbé.

Le silence recommençait, plus rien ne remuait. Un débat, une hésitation.

--Monsieur l'abbé qui est venu l'autre jour.

Cela dut faire cesser toute incertitude, la porte s'entre-bâilla, et Céline, la petite fille, laissa entrer le prêtre.

--Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, maman Théodore est sortie, et elle m'a bien recommandé de n'ouvrir à personne.

Un instant, Pierre s'était imaginé que Salvat se trouvait là sans doute. Mais, d'un coup d'oeil, il eut vite fait le tour de l'unique pièce, où s'entassait la famille. Madame Théodore devait craindre une visite de la police. Avait-elle revu le père? savait-elle où il se cachait? était-il revenu les embrasser et les rassurer toutes deux?

--Et votre papa, ma mignonne, il n'est donc pas là non plus?

--Oh! non, monsieur l'abbé, il a eu des affaires, il est parti.

--Comment, parti?

--Oui, il n'est plus revenu coucher, nous ne savons pas où il est.

--Peut-être qu'il travaille?

--Oh! non, il enverrait de l'argent.

--Alors il voyage?

--Je ne sais pas.

--Il a sans doute écrit à maman Théodore?

--Je ne sais pas.

Pierre cessa de la questionner, un peu honteux de vouloir faire causer ainsi cette enfant de onze ans, qu'il trouvait seule. Il se pouvait qu'elle ne sût rien, que Salvat n'eût pas même donné de ses nouvelles, par prudence. Et elle avait l'air très véridique, avec sa face blonde, douce et intelligente, à l'expression déjà grave, cette gravité que l'extrême misère donne aux enfants.

--C'est bien fâcheux que madame Théodore ne soit pas là, je voulais lui parler.

--Mais, monsieur l'abbé, si vous désirez l'attendre... Elle est allée chez mon oncle Toussaint, rue Marcadet, et elle ne peut pas tarder à revenir, car il y a plus d'une heure qu'elle est partie.

Et elle débarrassa l'une des chaises, sur laquelle traînait une poignée de menu bois, ramassé dans quelque terrain vague.

La pièce, sans feu, était visiblement sans pain, dans une nudité glaciale. On y sentait l'absence de l'homme, la disparition de celui qui est la volonté et la force, sur lequel on compte, même après des semaines de chômage. L'homme sort, bat la ville, finit souvent par rapporter l'indispensable, la croûte qu'on se partage et qui empêche qu'on ne meure. Mais, l'homme parti, c'est l'abandon dernier, la femme et l'enfant en détresse, sans soutien ni aide.

Pierre, assis, regardant cette pauvre petite créature, aux yeux bleus limpides, à la bouche grande qui finissait quand même par sourire, ne put s'empêcher de l'interroger encore.

--Vous n'allez donc pas à l'école, mon enfant?

Elle rougit un peu.

--Je n'ai pas de souliers pour y aller.

Et il remarqua, en effet, qu'elle avait aux pieds de vieux chaussons en loques, d'où ses petits doigts rougis sortaient.

--D'ailleurs, reprit-elle, maman Théodore dit qu'on ne va pas à l'école, quand on ne mange pas... Elle a voulu travailler, maman Théodore, et elle n'a pas pu, à cause de ses yeux qui se mettent tout de suite à brûler et à pleurer... Alors, nous ne savons pas quoi faire, nous n'avons plus rien depuis hier, et c'est bien fini, si mon oncle Toussaint ne peut pas nous prêter vingt sous.

Elle souriait toujours d'une façon inconsciente, tandis que deux grosses larmes lui noyaient les yeux. Et cela était si navrant, cette fillette enfermée dans cette chambre vide, n'ouvrant plus, comme retranchée des heureux, que le prêtre, bouleversé, sentit se réveiller en lui sa furieuse révolte contre la misère, ce besoin de justice sociale qui seul maintenant le passionnait, dans l'écroulement de toutes ses croyances.

Au bout de dix minutes, il s'impatienta, en songeant qu'il devait aller ensuite à l'usine Grandidier.

--C'est bien étonnant que maman Théodore ne soit pas là, répétait Céline. Elle cause.

Puis, elle eut une idée.