Par la faute de M. de Balzac

Part 2

Chapter 21,951 wordsPublic domain

Nous devions passer au mois de juin notre concours d'agrégation. Il ne le préparait guère, certain d'être reçu, au moins dans un rang médiocre, et décidé à quitter l'Enseignement aussitôt qu'il le pourrait.

* * *

Les chambres des élèves, à Normale, sont des sortes de loges fermées par des rideaux et alignées le long d'un couloir. La mienne était à droite de celle de Lecadieu; à gauche couchait André Klein, maintenant député socialiste de Lyon.

Quelques semaines avant le concours je fus réveillé par un bruit qui me parut étrange et, m'étant assis sur mon lit, j'entendis distinctement des sanglots. Je me levai; dans le couloir, Klein déjà alarmé épiait, l'oreille collée au rideau, devant la chambre de Lecadieu. C'était de là que venaient les gémissements.

Après m'avoir consulté d'un mouvement de tête, Klein tira le rideau. Lecadieu, encore habillé, était étendu sur son lit, en larmes. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit de la force de ce caractère, de notre respect pour lui, et vous imaginerez notre surprise.

--Qu'est-ce que tu as? lui dis-je... Lecadieu! Réponds-moi... qu'est-ce que tu as?

Il frissonna.

--Laisse-moi tranquille... Je vais m'en aller.

--T'en aller? Quelle est cette histoire?

--Ce n'est pas une histoire; je suis obligé de partir.

--Es-tu fou? On t'a renvoyé?

--Non... J'ai promis de partir.

Il secoua la tête avec fureur et se laissa retomber sur son lit. Je regardais Klein qui souleva les sourcils en avançant les lèvres.

--Tu est ridicule, Lecadieu, dit-il.

L'autre se redressa vivement.

--Enfin, lui dis-je, qu'est-il arrivé?... Mme Trélivan? Pourquoi tant de mystères?

Pendant quelques minutes il refusa de répondre. Puis convaincu sans doute de l'inutilité de sa tardive discrétion, poussé aussi par un besoin vif de se raconter, il se leva, alla devant sa glace, remit en ordre ses cheveux et sa cravate et dit avec une grande fermeté:

--Évitons au moins l'hypocrisie... Aujourd'hui, après ma leçon, Trélivan m'a fait demandé de passer à son bureau. Il m'a dit «bonjour, mon ami» et sans un mot de plus m'a tendu deux de mes lettres... Oui, j'avais eu la sottise d'écrire des lettres sentimentales... J'ai été... comment vous dire?... effondré... J'ai balbutié je ne sais quoi, des phrases incohérentes sans doute. Lui m'écoutait, tout à fait calme. Je me sentais jugé, mesuré... Il faut le connaître, vous savez, Trélivan... Un grand bonhomme... C'est ce qu'il y a de plus terrible... Enfin comme je concluais par le classique: «Je suis à votre disposition», il a secoué la cendre de sa cigarette: «Non, je vous en prie, m'a-t-il dit. Je voudrais que nous traitions cette affaire en hommes... Vous aimez ma femme; vous le lui écrivez. Elle vous aime aussi et ne le nie pas... Pour moi, je la vois à peine, comme vous avez pu le constater; nos enfants sont assez grands pour pouvoir se passer d'elle... je n'ai pas de fille... Je vais donc divorcer... Seulement, je suis un homme public et mon divorce fera quelque bruit. Pour réduire ce scandale au minimum, j'ai besoin de vous. Je vous offre une issue correcte, honorable... je ne veux pas que ma femme, restée à Paris pendant le procès, alimente, volontairement ou involontairement, les colporteurs de potins et les petits journaux à anecdotes... Je vous demande de partir, et de l'emmener. Je préviendrai votre directeur et vous ferai nommer professeur dans un collège de province...--Mais, Monsieur, lui dis-je; je ne suis pas agrégé.--Eh bien? ce n'est pas indispensable. Soyez tranquille; j'ai encore assez d'influence au ministère pour faire nommer un professeur de sixième. D'ailleurs rien ne vous empêche de continuer à préparer votre agrégation et de vous y présenter l'an prochain. Je vous ferai alors donner un poste meilleur... Surtout ne croyez pas que je me prépare à vous persécuter... Bien au contraire. Vous vous trouvez dans une situation difficile, pénible; je le sais, j'en tiens compte et si vous acceptez mes conditions, je vous aiderai à en sortir... Si vous les refusez, je me verrai obligé d'user des armes légales.»

Il y eut un silence; puis Klein demanda:

--Les armes légales?... Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qu'il peut te faire?

--Oh! tout... le procès en adultère... Et puis un homme comme lui peut fermer toute carrière. Résister serait fou. En cédant au contraire... qui sait?

--Tu as accepté?

--Je pars dans huit jours, avec elle, pour le collège de Luxeuil.

* * *

En ce temps-là, j'étais, comme Lecadieu, bien jeune, et ce coup de théâtre avait quelque chose de si dramatique que j'en acceptai la fatale nécessité sans penser à la discuter. Plus tard, quand j'ai réfléchi à ces événements de sang-froid et avec quelque connaissance des hommes, j'ai compris que Trélivan avait habilement profité de l'inexpérience d'un enfant pour déblayer sa propre vie avec peu de dégâts. On ne pouvait l'en blâmer. Il y avait longtemps qu'il désirait se débarrasser d'une femme infidèle et qui l'ennuyait. Il avait connu l'existence du premier amant, «l'ami politique», mais avait hésité à déclencher un scandale qui eût atteint et peut-être divisé le parti, et surtout qui l'eût exposé à retrouver dans son monde cette femme remariée dont la présence lui eût été désagréable. L'exercice de la politique lui avait appris à attendre et il avait guetté patiemment l'occasion favorable.

Il n'en pouvait trouver de plus belle: Un adolescent écrasé par son prestige; sa femme écartée de Paris pour longtemps, pour toujours peut-être si elle suivait son amant (et il était probable qu'elle le suivrait parce qu'il était jeune et qu'elle l'aimait); ses enfants enfin, auxquels il tenait, confiés à lui sans discussion possible. Il avait vu là une partie sûre à jouer et l'avait gagnée sans effort.

Quinze jours plus tard, Lecadieu avait disparu de notre vie. Il écrivit quelquefois, ne parut pas au concours d'agrégation de cette année-là, ni au suivant. Les ondes soulevées par cette chute diminuèrent, disparurent. Un faire-part m'annonça son mariage avec Mme Trélivan. Je sus par des camarades qu'il était agrégé, par un inspecteur général qu'il avait été nommé au lycée de B..., poste très demandé, «grâce à des influence politiques», puis je quittai l'Université et l'oubliai, avec beaucoup d'autres.

* * *

L'an dernier, les hasards d'un voyage m'ayant conduit à B..., j'eus la curiosité d'entrer au lycée qui est installé dans une ancienne abbaye et l'un des plus beaux de la France, et de demander au concierge ce qu'était devenu M. Lecadieu. Ce concierge était un homme gras et pompeux qui, sans doute à force de promener dans une atmosphère chargée de science le cahier des absents et celui des retenues, avait acquis une sorte de pédantisme vulgaire tout à fait antipathique.

--M. Lecadieu? me dit-il... M. Lecadieu appartient au corps des professeurs de ce lycée depuis plus de vingt ans, et nous espérons qu'il y attendra sa retraite... D'ailleurs, si vous voulez le voir, vous n'avez qu'à traverser la cour d'honneur et à descendre dans la cour des petits, par l'escalier de gauche. Il est certainement par là à causer avec la surveillante.

--Comment! Le lycée n'est pas en vacances?

--Si, mais Mlle Septime accepte de garder quelques enfants dans la journée pour des familles de la ville. M. le Proviseur veut bien l'y autoriser, et M. Lecadieu vient lui tenir compagnie.

--Tiens! Mais il est marié, Lecadieu, n'est-ce pas?

--Il l'était, Monsieur, me dit mon concierge d'un air de reproche et d'une voix tragique. Nous avons enterré Mme Lecadieu il y a un an, la veille de la Saint-Charlemagne.

--Au fond, c'est vrai, pensai-je, elle devait avoir près de soixante-dix ans, Mme Trélivan... La vie de ce ménage a dû être bien étrange.

Et la curiosité l'emportant sur l'antipathie, je demandai encore:

--Elle était beaucoup plus âgée que lui, n'est-ce pas?

--Monsieur, dit-il, ce que je vais vous dire va vous sembler incroyable, mais je ne l'avais jamais vue. C'étaient des gens qui vivaient tout seuls... une maison fermée... Oh! lui, il n'y a rien à dire... Il faisait bien régulièrement ses visites, mais elle, elle était fière...

Je vis qu'il allait me raconter toute l'histoire et, me hâtant de profiter de sa première offre, je traversai la cour d'honneur. C'était un ancien cloître du Quinzième, un peu déshonoré par des fenêtres trop nombreuses à travers lesquelles on apercevait des bancs et des tables fendillés. À gauche, un escalier voûté descendait vers une cour plus petite entourée de maigres arbres. Au pied de cet escalier, deux personnages se tenaient debout: un homme qui me tournait le dos et une grande femme au visage osseux, aux cheveux gras, dont le corsage de flanelle à carreaux était soulevé en cercle rigide par un corset citadelle à la mode ancienne. Ce couple paraissait engagé dans une conversation animée. Le passage voûté, faisant tuyau acoustique, m'apporta une voix qui évoqua avec une extraordinaire netteté le palier du dortoir de Normale et voici ce que j'entendis:

--Oui, Corneille est peut-être plus fort, mais Racine est plus tendre, plus délicat. La Bruyère a dit avec beaucoup d'esprit que l'un peint les hommes tels qu'ils sont; l'autre...

Entendre dire de telles platitudes à une telle interlocutrice, et penser qu'elles étaient dites par un homme qui avait été le confident de mes premières idées et l'influence la plus forte que que j'eusse subie dans ma jeunesse, cela me parut si étrange et surtout si pénible que je fis sous la voûte deux pas brusques vers lui. Il tourna la tête, découvrant une noble barbe carrée grisonnante, un grand crâne chauve. Mais c'était bien Lecadieu. Lui aussi me reconnut aussitôt, et son visage prit une vague expression d'ennui et presque de douleur qui disparut immédiatement sous un sourire artificiel.

Assez ému, ne désirant pas parler du passé devant la surveillante à tête de gendarme, j'invitai rapidement mon ami à déjeuner et lui donnai rendez-vous à midi dans le restaurant de l'endroit. Quand j'y arrivai, après avoir vu comme il convenait l'Ingres douteux du Musée et la crypte de la cathédrale, Lecadieu était déjà là et poursuivait avec la patronne, petite femme grasse aux accroche-cœurs noirs, une conversation érudite et badine dont les dernières phrases me soulevèrent le cœur. Je me hâtai de l'entraîner vers une table.

Vous connaissez cette volubilité inquiète des hommes qui redoutent une allusion pénible. Dès que la conversation tend à s'approcher des thèmes «tabou», une fausse animation dénonce leur anxiété. Leurs phrases sont alors comme ces trains vides que le commandement fait circuler dans les secteurs vulnérables pour détourner une attaque prévue. Pendant tout le repas, mon Lecadieu ne cessa de parler avec une éloquence facile, fluviale, banale jusqu'à l'absurde, de la ville de B..., de son collège, du climat, des élections municipales, des intrigues des professeurs-femmes.

«Il y a ici, mon vieux, en dixième préparatoire, une petite institutrice...»

Pour moi, la seule chose qui m'eût intéressé aurait été de savoir comment cette belle ambition avait renoncé, comment cette dure volonté avait capitulé, enfin ce qu'avait été sa vie sentimentale depuis le jour où il avait quitté Normale. Mais chaque fois que j'essayais de l'entraîner de ce côté, il obscurcissait l'air tout autour de nous d'un jet de paroles vaines et confuses.

Comme on servait le fromage, je devins furieux et perdant toute mesure, je lui dis brutalement en le tenant sous mon regard:

«Quel jeu joues-tu donc, mon ami?... Tu as pourtant été intelligent?... Pourquoi parles-tu comme un recueil de morceaux choisis?... Pourquoi as-tu peur de moi?... Et de toi?»

Il devint très rouge; une rapide lueur de volonté, peut-être de colère, passa dans ses yeux, et pendant quelques instants je retrouvai mon Lecadieu, mon Julien Sorel, mon Rastignac de l'école. Mais tout de suite le masque officiel vint se replaquer sur le grand visage barbu et, avec un sourire:

--Comment? me dit-il... Quoi, intelligent?... Que veux-tu dire? Tu as toujours été singulier.»

Puis il me parla de son proviseur: M. de Balzac avait achevé son homme.

End of Project Gutenberg's Par la faute de M. de Balzac, by André Maurois