Part 9
--J’ai voulu rester auprès d’elle, continue l’enfant, tandis que nous nous engageons à sa suite dans une voie charretière où chante un ruisseau,--mais elle m’a dit: «Non, non! il faut que tu montes au _tantad_, il faut que tu récites les prières à ma place, dans l’ordre où je te les ai apprises.» Elle a ajouté: «Si tu n’allais pas, c’est contre moi que saint Pierre se fâcherait. Il dépend de toi de me conserver ma part de paradis.» Que répondre à cela? Je suis allée... Quand je vous ai vu là-haut, je me suis dit: «Je demanderai à monsieur le curé d’entrer en passant...» C’est pourquoi je vous ai guetté... Vous vous rendrez compte... moi, je ne sais pas: peut-être qu’il est temps de l’administrer.
Elle trottine devant nous, pieds nus, ses sabots dans les mains.
--As-tu prévenu les Sœurs que ta grand’mère était malade? interroge le vicaire.
--Oh! oui; Sœur Gonzalès l’a visitée et lui a même donné du remède dans une fiole. Mais dès que la Sœur a été dehors, ma grand’mère a dit: «Ça, c’est de la médecine», et elle a jeté la bouteille au fumier. Elle a ses idées. Elle croit qu’un emplâtre de cendre du _tantad_ la guérira mieux que tous les élixirs, si toutefois son terme de vie n’est pas échu, et elle m’a commandé de lui en apporter plein mon mouchoir... Qu’en pensez-vous, monsieur le curé?
«Monsieur le curé» se tait. D’ailleurs nous sommes chez l’hydropique. Un toit de genêt sur des murs d’argile, au milieu d’une chènevière. L’enfant tire la ficelle d’un loquet à chevillette, comme dans les contes de fées. Nous descendons du seuil dans un trou d’ombre qui sent le moisi; par le tuyau de la cheminée, cependant, tombe sur l’âtre un filet de clarté nocturne. Tina souffle sur des braises qui charbonnent, y plonge une tige de chanvre soufrée, allume la résine accrochée dans un angle, et je distingue un intérieur de misère paysanne, mais soignée, décente. La vieille occupe un haut lit à forme ancienne, entre la table et le foyer. Elle soulève péniblement sa tête grise, et Tina lui explique qui nous sommes. Elle balbutie, la langue épaisse:
--J’ai toujours supplié saint Pierre de me faire mourir la «nuit des feux», la nuit où les portes du ciel restent ouvertes.
--Je vais revenir vous extrémiser, lui dit le vicaire, monté sur le banc de chêne qui permet d’atteindre au lit. Préparez d’ici là votre examen de conscience.
Puis, s’adressant à la fillette:
--Tu feras bien d’appeler une voisine.
En passant la marche du seuil, nous entendons la moribonde qui demande à Tina avec un accent farouche:
--Le _tantad_ était beau, n’est-ce pas?... Et tu n’as pas oublié la cendre, au moins?...
V
Lorsque je me représente par la pensée la chambre des hôtes, au presbytère de Motreff, je retrouve toute vivante dans mon souvenir la sensation de bien-être simple, réconfortant et doux que j’éprouvai à y pénétrer, sur les pas de la bonne gouvernante, après une journée d’excursions terminée par cette nuit d’apothéose dans la montagne. Et je me rappelle aussi de quel ton discret et religieux Léna me dit en poussant la porte:
--C’est la pièce où couche Monseigneur quand il vient pour la confirmation.
On y respirait effectivement comme une odeur d’église, un vague parfum d’encens suranné. Le meuble le plus apparent était un prie-Dieu quasi monumental, ou plutôt une sorte de trône à baldaquin, occupant tout l’espace compris entre les deux fenêtres. Le lit se dérobait derrière de grandes courtines de drap sombre. Le parquet ciré luisait comme une glace. Au-dessus de la cheminée, un Christ de taille presque humaine se dressait entre deux hauts bouquets de fausses fleurs. Un ordre pieux, une propreté ecclésiastique régnaient jusque dans l’arrangement des chaises, recouvertes de housses d’une blancheur virginale.
Léna passa une dernière inspection, s’assura qu’elle avait pensé à tout, même à renouveler l’eau bénite, et me laissa en me souhaitant bon repos.
Un coucou sonna onze heures. Je crus qu’il extravaguait. Il me semblait inadmissible que notre absence eût été si courte. Ne venais-je pas de franchir je ne sais combien de siècles et de voir se reconstituer sous mes yeux, non pas seulement une époque, mais toute une civilisation disparue?... La succession des images avait été si rapide, et si forte leur intensité, que j’en avais perdu la notion du temps réel.
J’avais les jambes lasses, mais le cerveau vibrant. J’aurais en vain essayé de dormir. J’ouvris les persiennes: un flot de lune inonda la chambre, et des fraîcheurs de campagne humide entrèrent avec les souffles balsamiques de la nuit.
Des souliers ferrés frappèrent le pavé de la cour: une voix me héla. C’était le vicaire qui reprenait le chemin de Croaz-Houarn, son «sac noir» en bandoulière, pour aller extrémiser la vieille «prieuse».
--Voyez donc l’étrange phénomène d’optique, fit-il. Ne dirait-on pas là-bas la mer?
Il me montrait de la pointe de son bâton une échappée de landes bleuâtres fuyant vers le sud entre deux croupes de terres hautes, telle, en effet, qu’un bras de mer entre deux promontoires.
--Il y a même des phares, répliquai-je en désignant des feux lointains qui brûlaient encore.
* * * * *
Il s’enfonça sous les arbres du verger. Je restai seul à veiller dans le vieux logis presbytéral. J’approchai une table de la fenêtre et, moitié à la lueur d’une bougie, moitié à la clarté de la lune, je me mis en devoir de consigner sur mon carnet de route les péripéties de la soirée. Autour de moi, c’était un silence absolu, féerique, un silence d’enchantement. La voie lactée dormait aux plages du ciel comme ces rivières marines qui miroitent épandues parmi les sables. De temps à autre, une étoile innomée s’épanouissait, décrivait une courbe brusque, phosphorescente, et replongeait dans l’inconnu. Je ne pouvais lever la tête sans voir naître ainsi et sombrer des mondes. Un propos entendu sur le lieu du _tantad_ me revint à l’esprit.
C’était au moment de la débandade. Une fermière, en prenant congé d’une autre, lui avait dit:
--Allons, Dieu merci, la nuit sera limpide, Marie-Jeanne.
Et Marie-Jeanne avait répondu:
--Oui, l’on verra passer les âmes.
--Tâchez d’en compter beaucoup.
--Et vous aussi...
Douces et poétiques croyances!... Chaque étoile qui file est une ombre qui se libère, qui émigre des bas-fonds expiatoires vers les sphères de la félicité. La «nuit des feux» en est labourée, de ces blancs sillages d’âmes volantes, d’âmes délivrées. C’est la saison d’amnistie, de clémence divine, d’universel pardon. Péchés d’autrefois, souillures anciennes, la flamme qui court de sommets en sommets a tout épuré. Saint Pierre, si rude d’ordinaire, se fait accueillant. Pénètre qui veut au paradis; les portes en sont grandes ouvertes. Filez, étoiles! Passez, défunts!
Et, dans les lits clos, les vivants, jusqu’à ce qu’enfin le sommeil les terrasse, demeurent les yeux fixés sur l’étroite lucarne ménagée dans le mur de pierre ou d’argile qui forme une des parois de leur couche. Autant ils auront vu d’astres désorbités traverser ce pan de ciel, autant ils compteront de morts chéris entrés au séjour des «pures joies». Et naturellement c’est à qui en comptera le plus.
L’avant-veille, à Châteauneuf, un sabotier des bois de Trégourez m’avait confié que, la nuit du _tantad_, ni lui ni ses compagnons ne restaient enfermés dans les huttes.
--Chacun s’en va de son côté, gagne quelque roche élevée, dans un endroit découvert de la forêt. Il y en a même qui grimpent à la cime des arbres, pour embrasser du regard une plus grande étendue de firmament. Au crépuscule du matin, l’on s’achemine vers le rendez-vous convenu, qui est l’auberge la plus prochaine. Là, on s’interroge, on se demande l’un à l’autre: «Combien d’âmes sauvées parmi tes défunts?» Celui qui en a vu s’évader le moins, pour s’être endormi le premier, paye l’amende: une bouteille d’eau-de-vie entre tous. On trinque en disant: «Dieu fasse paix à ceux qui ne sont plus.»
--Et personne ne triche?
Question sacrilège, à laquelle l’homme avait riposté vertement:
--C’est un état errant que celui de sabotier; j’ai visité bien des cantons: je n’ai pas encore rencontré de chrétien qui osât tricher avec ses morts.
* * * * *
...L’avouerai-je? Bercé moi-même, tout enfant, dans ces exquises superstitions de ma race, j’allais, je crois bien, céder à leur magique influence et peut-être m’attacher, comme les pâtres de ces monts, à dénombrer les étoiles fugitives, quand tout à coup le mugissement inattendu d’un _corn-boud_ déchira le silence et rompit le charme. On eût dit une de ces sirènes,--si mal nommées,--qui, par les temps de brume, font retentir de leurs sons rauques les parages dangereux de la mer bretonne.
Ce ne pouvait être la trompe du réveil, appelant les faucheurs aux prairies. L’heure n’était point assez avancée: le coucou ne marquait pas encore minuit. Je me penchai au dehors et prêtai l’oreille. Et, là-bas, très loin, vers Cléden-Pohêr, Gourin, Roudouallec, je perçus de vagues rumeurs, des murmures de foules. Puis des voix s’élevèrent, éparses, clamant toutes le même chant indistinct. J’en reconnus le rythme sauvage, avec son finale monotone, strident et plaintif:
_Eur vé...é...ch! Diou vé...é...ch!_
On criait en hâte les enchères tardives autour des derniers _tantad_.
Soudain, tout bruit se tut. Quand, de clochers en clochers, les douze coups de minuit tintèrent sur les montagnes, le vaste paysage nocturne s’était déjà recouché dans le silence et l’immobilité.
Je me disposais à en faire autant, lorsqu’on heurta discrètement à ma porte. Je n’avais entendu ni entrer dans la maison, ni gravir l’escalier. J’ouvris, non sans trouble. Ce n’était que le vicaire.
--Trop tard! me dit-il.
--Vraiment?... La pauvre vieille...
--Je l’ai trouvée morte, un emplâtre de cendre sur la poitrine.
DANS LE “YEUN”
RÉCIT DE NOËL
Entre le vieillard et l’enfant, dit le proverbe, il n’y a que la vie. Et la vie est si peu!...
Parmi les récits de Noël qui ont bercé mon enfance, je n’en sais pas de plus triste que l’«histoire de l’enfant du Yeun».
Le Yeun est un vaste marais à demi desséché, une espèce de tourbière immense, d’aspect funèbre, qui s’étend à perte de vue au pied du Ménez-Mikêl, sur le revers méridional des monts d’Arrée. C’est de tous les paysages de la Bretagne intérieure le plus grandiose et aussi le plus sauvage que je connaisse. L’été, la steppe marécageuse s’étale au soleil, verte ou rose, violette ou blonde, suivant les caprices de la lumière; des bruits d’insectes, le froufroutement ailé, dans les joncs, d’une sarcelle ou d’un pluvier, troublent à peine l’absolu silence. L’hiver, elle se transforme en un lieu de sabbat où se rue le troupeau mugissant des tempêtes; elle devient alors une sorte d’arène sinistre ouverte à tous les vents, qui s’y étreignent, et luttent, et râlent, avec des clameurs désespérées, d’épouvantables hurlements.
On se demande comment des hommes peuvent accepter de vivre au milieu de ces horizons farouches, dans cette nature sombre et déshéritée.
Car il a tout de même ses habitants, le marais. Bien clairsemés, il est vrai, et d’une complexion toute primitive. Ils n’en forment pas moins, sur le pourtour du Yeun, quatre ou cinq familles, enracinées là depuis des siècles, sans contact, sans rapports les unes avec les autres, séparées qu’elles sont par d’énormes distances, n’éprouvant d’ailleurs aucun besoin de rapprocher leurs solitudes.
Vous leur entendrez dire:
--Nos fumées se voient. Pour le reste, à chacun sa maison.
Chaque demeure se tient, en quelque sorte, repliée sur elle-même. Mais, devant le même foyer, se pressent parfois plusieurs générations. On vit très vieux en ce pays de tourbe, d’eaux stagnantes et de misère noire. Les faibles sont tout de suite supprimés: la fièvre--une fée noiraude, dit-on, vêtue de loques--leur tord le cou de ses doigts osseux. Les forts résistent longtemps, atteignent à un âge presque biblique. L’air salubre des monts voisins conserve ceux que la _mal’aria_ du Yeun n’a point détruits.
Et puis, elle est si calme, la vie, en ces parages! Son cours est si lent, si monotone, qu’il ne va ni ne vient: c’est une somnolence, une torpeur pareille à celle des mares brunes dans les tourbières. Elle ne s’use, si l’on peut dire, que par évaporation.
Ici comme partout, les gens se sont façonnés à l’exemple des choses. Ils sont devenus les captifs du Yeun. Leur pensée comme leur regard reflète la morne étendue. Les silences profonds de l’espace et ses retentissantes colères ont également contribué à les rendre taciturnes. Ils n’échangent entre eux que de rares paroles et n’ont, au reste, rien à se raconter. Ils sont la proie d’un rêve éternel, imprécis et incommunicable.
I
Une des quatre ou cinq masures qui bordent le Yeun est connue sous le nom de Corn-Cam. Elle occupe la base du Ménez-Mikêl, à l’angle que fait la grand’route de Morlaix avec le petit chemin montueux de Saint-Riwal. Le logis est de misérable apparence; les murs en sont de pierres schisteuses, aux tons de lave grise, à peine liées d’argile grossière; le toit d’ardoise s’effondre par endroits, rongé comme par une lèpre, laissant voir à nu les solives cariées, le bois malade de la charpente. Au-dessus de la porte pend un bouchon de gui presque aussi ancien que la bâtisse et qui aurait vite fait de s’évanouir au vent, n’étaient les toiles d’araignée qui l’enveloppent et le maintiennent.
Corn-Cam est une auberge,--une auberge triste qui ne loge ni à pied, ni à cheval, mais où s’arrête néanmoins, de temps à autre, quelque roulier de passage ou quelque _pillawer_[13] en tournée. Très souvent, il n’y a personne en la demeure quand le voyageur se présente, hormis un ancêtre, vieux de près d’un siècle, momifié sur la pierre de l’âtre. On se sert soi-même, en ce cas, et l’on dépose sa pièce de deux sous sur la table, au pied du verre qu’on vient de vider. La confiance des aubergistes, en ce pays de pauvreté, n’a d’égale que l’honnêteté des passants.
Du moins en était-il ainsi, il y a quelque trente ou trente-cinq ans. La «maisonnée» se composait, à cette époque, de six personnes: d’abord, le _tadiou-coz_, le bisaïeul, qui entrait dans sa quatre-vingt-dix-huitième année; sa fille, Radégonda Nanès, restée veuve de bonne heure et alors presque septuagénaire; son petit-fils, homme rude et farouche, un peu en deçà de la cinquantaine, et qui ne se connaissait lui-même que sous le sobriquet de Loup du Marais, _Bleiz-ar-Yeun_; la femme de celui-ci, pauvre créature à mine dolente; et enfin leurs trois enfants, une fillette et deux garçonnets.
Le _tadiou-coz_ achevait de mourir dans le coin de la cheminée d’où il ne bougeait plus; ses membres étaient devenus si raides qu’ils semblaient les branches inertes d’un tronc desséché, et, comme, d’autre part, il poussait les hauts cris dès qu’on feignait de le vouloir transporter, soit pour le mettre au lit, soit pour lui faire prendre l’air sur le seuil, on avait fini par le laisser jour et nuit à la même place, de sorte qu’il s’était comme incrusté à son banc, en une pose d’idole barbare, les mains appuyées aux genoux, les pieds collés au foyer. On eût tôt oublié qu’il était là, sans le bruit régulier de son râle.
On le nourrissait de bouillie d’avoine qu’on lui versait dans la bouche, comme à un enfant, avec une cuiller en bois. Radégonda s’était longtemps chargée de ce soin: mais l’âge l’ayant rendue percluse et aveugle, Bleiz-Ar-Yeun avait dit à Liettik, la fillette:
--Désormais, c’est vous qui donnerez à manger au vieux père, et qui nettoierez sous lui.
Celle qui portait ce joli nom de Liettik, diminutif d’Aliette, allait sur sa douzième année. Elle tenait de sa mère une santé frêle et délicate, et elle passait pour avoir l’esprit aussi chétif que le corps. On disait son entendement borné, parce qu’elle avait toujours l’air d’être ailleurs, quand on lui parlait, et qu’elle demeurait la plupart du temps sans répondre. On avait voulu l’envoyer avec ses frères à l’école mixte de Saint-Riwal, derrière la montagne; mais l’institutrice avait dû renoncer à lui apprendre ses lettres. De même, au catéchisme de la paroisse, Liettik faisait le désespoir du bon vieux recteur. Non qu’elle ne fût très docile, très sage, très appliquée, en apparence, à bien écouter; mais les leçons ne se fixaient point dans son petit cerveau, aussi mou que les tourbières détrempées du Yeun.
Un jour, après une instruction fort longue et fort complète sur le mystère de la Sainte Trinité, le recteur l’interpella, persuadé que, cette fois du moins, elle aurait saisi:
--Combien y a-t-il de personnes en Dieu, mon enfant?
Et, comme Liettik le regardait de ses yeux trop grands, de ses yeux de somnambule éternelle:
--Voyons, dites avec moi: Il y a en Dieu trois personnes, qui sont le Père...
--Ah! oui, interrompit vivement l’étrange créature, le Père, la Mère et le Fils.
On pense de quels éclats de rire les autres catéchistes saluèrent cette hérésie. Le recteur haussa les épaules et dit sur un ton de commisération profonde:
--Ne riez point. Liettik, voilà... Liettik est une _innocente_.
A partir de ce moment, elle ne fut plus, pour les gens de la contrée, que l’Innocente du Yeun.
Ses parents durent se résigner à la garder chez eux. Ils lui en voulurent fort. Le père surtout la rudoyait, la considérant comme une bouche inutile, quoiqu’elle ne mangeât guère plus qu’un oiseau. Il avait compté la faire entrer, vers ses douze ans, à la ferme de Roquinerc’h où, comme petite servante, elle eût gagné cinq francs par an, plus deux aunes de toile, trois paires de sabots et une boisselée de grain de blé noir. Maintenant, c’était fini de ce rêve. On ne gage pas une innocente. Bleiz-Ar-Yeun était furieux contre sa fille à cause de cette pièce de cent sous qu’elle ne rapporterait jamais à la masse commune.
Liettik avait de lui une peur terrible. C’était elle pourtant qui allait chaque matin, sur les dix heures, lui porter sa soupe de pain de seigle dans les tourbières où il travaillait. Elle courait, aussi légère qu’une sarcelle, sur ce sol élastique, tout imbibé d’eau. Le père n’aimait pas qu’on fît attendre sa faim. Au retour, dès qu’elle se sentait hors de la vue du «tailleur de mottes», elle flânait volontiers, s’attardait à cueillir et à souffler dans l’air les houppes de fin duvet dont le Yeun s’étoile, dans la belle saison, comme des flocons d’une neige de printemps. Elle n’avait pas à redouter les remontrances de sa mère, désintéressée de tout, absorbée dans la pensée de son mal. Grand’maman Radégonda non plus n’était pas méchante. Elle se désolait seulement de ce que la petite fût trop faible d’esprit pour apprendre à tricoter. Sa manie, à elle, c’était le tricot. Elle passait les jours et une partie des nuits à faire cliqueter les aiguilles entre ses doigts osseux, longs et minces comme des pattes d’araignée; elle s’acharnait à ce travail avec une ténacité mécanique, y trouvait une sorte de volupté, la seule peut-être dont elle eût jamais joui; ses prunelles éteintes brillaient alors d’une lueur falotte, comme si les petits éclairs d’acier glissant à travers la laine rousse se fussent reflétés dans ses yeux.
Quant aux garçons, depuis le précédent hiver, Liettik ne les voyait plus que le dimanche, à la sortie de la messe. Tous deux étaient devenus gardeurs de vaches dans des métairies du pays de Saint-Riwal. On se rencontrait un instant, au cimetière, parmi les tertres herbeux des tombes, à l’endroit où étaient enterrés les anciens de la famille. Ils demandaient à leur sœur:
--Dis, Liettik, est-ce que le «vieux» râle toujours?
Elle répondait oui, de la tête, et la conversation le plus souvent se bornait là.
Liettik eût préféré qu’ils ne lui parlassent point du «vieux». Le _tadiou-coz_ lui inspirait une épouvante mêlée d’horreur. C’est à peine si elle osait lever les yeux sur lui. Il lui apparaissait comme un personnage étrange, vaguement surnaturel. Sa figure et ses mains avaient l’air d’être en pierre, et le crin qui lui hérissait le menton et les joues ressemblait à la mousse grise des rochers de la montagne. Son immobilité surtout effrayait l’enfant. Elle se le représentait comme un homme trépassé depuis longtemps, et que la charrette de l’_Ankou_[14]--dont on entendait parfois, dans le silence des nuits d’automne, grincer le sinistre essieu--oubliait ou dédaignait de charger. Il n’était pas jusqu’au râle strident, continu du vieillard, qui ne la confirmât dans cette idée: un être ordinaire n’eût pu faire sans répit, durant des mois et des mois, ce grand bruit rauque, ce raclement si affreux, toujours le même. Liettik avait tenté de l’imiter, une fois qu’elle errait seule dans le Yeun, et elle en avait eu la gorge déchirée comme par une scie. Elle se donna garde de recommencer.
Sur les confins solitaires du marais, se sont créées de sombres légendes. On montre, au centre de l’immense fondrière, une crevasse traîtresse que voilent de longues herbes aquatiques et dont personne, au témoignage des habitants du pays, n’a jamais pu sonder le fond. C’est l’ouverture béante du puits infernal, quelque chose comme l’Orcus breton. On l’appelle le _Youdik_, ce qui veut dire «bouillie molle». C’est là que, de tous les points de la Bretagne, on amène les «conjurés», les revenants mauvais que l’autre monde rejette et que la terre des vivants ne tient pas du tout à reprendre, à cause des vilains tours qu’ils ont coutume de jouer aux gens. Il faut, pour en avoir raison, qu’un prêtre intrépide les touche du bout de son étole et les fasse passer dans le corps d’un chien noir. On traîne alors l’horrible bête au Youdik et on l’y précipite, en ayant soin de détourner la tête et de se signer par trois fois. Or, de l’aveu de Radégonda, le _tadiou-coz_, en son temps, avait conduit plus d’un chien noir en laisse, jusqu’au trou fatal. Qui sait si, par rancune, le troupeau des Ames malfaisantes ne l’avait point condamné à rester cloué, jusqu’au jour du Jugement, au banc maudit de l’âtre de Corn-Cam? Il y avait, dans le voisinage, des langues de commères qui l’avaient laissé entendre devant Liettik.
II
On devine l’effet terrifiant que produisirent sur elle les paroles de Bleiz-Ar-Yeun.
--Désormais, Liettik, c’est vous qui prendrez soin du vieux.
La pensée lui vint de s’aller noyer dans le marais. Mais, si simplette qu’elle fût, elle avait retenu des enseignements du recteur qu’une chrétienne ne doit point «se périr»; et puis, même morte, elle ne voulait pas tomber dans la promiscuité néfaste des Ames du Youdik. Quant à résister aux volontés de son père, cela n’était point parmi les choses possibles. Elle se soumit donc, au prix d’une torture atroce, d’une sorte d’agonie morale, d’un lent et muet naufrage où le peu d’intelligence qui survivait en elle acheva de sombrer. D’innocente qu’elle était, elle devint idiote. Dans la ruine totale de cette âme d’enfant, un seul sentiment persista: la peur du «vieux», irritée, exacerbée encore des contacts incessants qu’elle fut obligée d’avoir avec lui. Chaque fois qu’il lui fallait l’approcher, elle était prise d’un tremblement nerveux qui augmentait sa maladresse native: de sorte que ce qui était un supplice pour elle en était un autre pour le _tadiou-coz_, habitué aux mains expertes et prestes de sa fille Radégonda. Il en témoignait son mécontentement à sa façon, en s’interrompant de râler pour pousser une espèce de hurlement sourd, comme d’un chien enroué qui aboie à la lune. Liettik, alors, affolée, se sauvait hurlant aussi, bondissait hors de la maison, traquée, croyait-elle, par une meute de chiens noirs, et ne s’arrêtait qu’à bout d’haleine. Ensuite de quoi, le Loup-du-Marais pour la «raisonner», bleuissait de coups sa pauvre chair blême...
* * * * *