Part 8
Les mères secouent les nourrissons endormis dans leurs maillots, les érigent en l’air, devant la flamme sainte, au bout de leurs bras levés:
--Que la bénédiction de monseigneur saint Pierre soit sur nos petits!
Si rapidement qu’on l’ait édifié, le bûcher ne laisse pas d’avoir été pénétré par le brouillard, de sorte qu’il s’en exhale une fumée épaisse qui enveloppe peu à peu toute la cime; et le spectacle est fantastique de ce grouillement d’ombres humaines au milieu de ces tourbillons grisâtres qu’illuminent à tous moments de brusques éclats d’incendie. Mais des souffles passent, brises intermittentes des nuits d’été. Les fumées montent, planent, se dispersent en retombant et glissent vers les bas-fonds où elles s’évanouissent, comme les fantômes long-voilés des légendes.
Et, sur la crête balayée, le feu règne en maître, le feu, père de la sécurité, le feu qui chasse les terreurs mauvaises et ramène les pensers fortifiants, le feu, vivante idole des premiers âges, et qui éveille encore comme un frisson des anciens cultes dans la conscience tenace des Celto-Bretons.
La masse entière du _tantad_ flamboie, avec des grondements, des râles sourds, une puissante haleine de monstre. Il hérisse son immense crinière rouge, plongeant les lointains, le cirque des montagnes environnantes en des ténèbres d’autant plus profondes qu’il rayonne d’un éclat plus ardent: le ciel, dont les brumes se sont déchirées, semble une mer immobile, suspendue très haut, où, çà et là, des archipels de nuages revêtent aux lueurs du brasier de somptueuses teintes de pourpre.
Mais c’est surtout l’assistance qui donne au tableau son relief énergique, sa grande et forte originalité. La race est belle dans ces montagnes. Il y a, parmi cette foule violemment éclairée, des types merveilleux de Bretons bruns, aux figures rases et fines, hâlées par le soleil et par le vent, et dont les traits respirent une distinction native, l’espèce de majesté particulière aux tribus de pasteurs. Les hommes portent le _chupen_, la veste de laine rousse ou de peau de bête, jetée en travers sur l’épaule. L’entre-bâillement de la chemise de chanvre laisse voir le cou maigre, la poitrine robuste et velue. Quant aux femmes, elles ont une fleur de jeunesse vraiment exquise, très vite fanée, paraît-il, bien avant la trentaine,--à cause des fatigues multiples et des labeurs disproportionnés,--mais dont les couleurs, plus tard, semblent se raviver avec l’âge et répandent jusque sur les rides des vieilles comme un renouveau de fraîcheur. Les jouvencelles, pour la plupart, sont délicatement jolies, ont une suavité de lignes qu’on ne trouve guère, en Bretagne, que dans cette région des _ménez_, avec quelque chose de religieux dans l’attitude et, dans l’expression du visage, une sorte de fatalisme doux.
* * * * *
--_An tân! An tân!_
Chaque fois que, stimulée par les souffles de la nuit, la flamme jaillit plus éblouissante, la clameur reprend et se prolonge, puis s’éteint, apaisée, en une plainte légère, en un vague fredon mélancolique.
Durant un intervalle de silence, un petit homme grêle, à mine souffreteuse, s’approche du bûcher, en arrache un tison, et le faisant tournoyer au-dessus de sa tête:
--Écoutez, gens! dit-il, écoutez la chanson du feu.
A sa mise proprette, à la finesse et à la blancheur de ses mains, à ses jambes arquées, les genoux en dehors, il est aisé de reconnaître en lui un de ces tailleurs de campagne qui passent les journées, assis à la façon des Bouddhas, sous l’auvent de paille des granges, à coudre patiemment, d’une aiguille aussi épaisse qu’une alène de cordonnier, les vêtements inusables des laboureurs de ces contrées. Ils gagnent à ce métier leur nourriture et un salaire de vingt liards. Mais ils y goûtent, en revanche, des joies de contemplation et de pensée interdites aux fermiers qui les emploient, même aux plus cossus. Tandis que leur bras travaille d’un mouvement machinal, leur esprit vogue en liberté par les chemins ondoyants du rêve. Fils d’une race qui ne semble faite que pour la vie intérieure et qui reçut au berceau le don de poésie, ils ruminent, au cours des longues heures sédentaires, les épisodes de quelque histoire merveilleuse ou les couplets de quelque chanson.
--C’est cela! dis ta _gwerz_, la _gwerz_ du feu! crie la foule au tailleur de Croaz-Houarn.
Et, sans cesser de brandir son tison, il commence... Et voici que, de la poitrine étriquée de cette espèce d’avorton, s’élève une voix superbe, d’un registre si mâle, d’une sonorité si ample que ses accents font vibrer, au loin, les murs de ténèbres de la nuit. Il chante:
_Holà, pôtred! Holà, merc’hed!_ _Lêzet ho coan hanter dêbred;_
_Lêzet ar loa ’bars er scudel,_ _Rag arri ê an noz zantel._
_Me wêl arri noz an tâniou,_ _Sklerijen vraz er meneziou;_
_Tâniou sant Yann, tâniou sant Pêr._ _Grêt-hu peb hini ho téver!_
_Bars er scudel lêzet ar loa._ _Eur bar keuneud d’ec’h var bep skoa;_
_Neb vô an divéza fennoz_ _Vo ’n divéza er Baradoz..._
Holà, garçons! Holà, filles!--Laissez votre repas à moitié mangé;--Laissez la cuiller dans l’écuelle;--Car elle arrive, la nuit sainte.--Je vois venir la «nuit des feux»;--La grande clarté sur les montagnes;--Feux de saint Jean, feux de saint Pierre...--Faites chacun votre devoir!--Dans l’écuelle laissez la cuiller;--Jetez un fagot sur chaque épaule;--Celui qui restera le dernier cette nuit--Sera le dernier au paradis.
La sueur coule du front du chanteur. Il s’éponge du revers de sa manche, s’arrête un instant pour souffler, tandis que l’assistance répète en chœur ce verset d’allure biblique, où flambe la vision du haut paysage nocturne, illuminé par les _tantad_:
Voici venir la nuit des feux, La grande clarté sur les montagnes!...
--Hardi! hardi! _pôtr ar vesken_[10], prononce en guise d’encouragement Pierre Tanguy.
Et le petit tailleur repart de plus belle. Il montre les gens des métairies, chefs de maison, ménagères, bouviers, charretiers, servantes, et jusqu’aux enfants à la mamelle, grimpant en files interminables vers les «placîtres consacrés». Il énumère tous les lieux de Motreff que des bûchers couronnent cette nuit, «semblables à des tours»; il célèbre spécialement le bûcher de Croazo-Huarn, qui est au-dessus des autres «comme le clocher de l’église au-dessus des toits du village»; il dit la splendeur du brasier, les étincelles tourbillonnant «comme une danse d’étoiles», les portes du ciel s’ouvrant «avec le bruit d’une musique», et saint Pierre debout sur le seuil, sa grande barbe blanche au vent, bénissant les terres du domaine, promettant à ceux qui les cultivent toutes les prospérités.
Répandez la cendre du tantad, Vous verrez pousser la semence!
Suspendez le tison calciné au chevet du lit, Vous verrez croître les enfants!...
Celui qui a composé cette chanson N’est qu’un pauvre homme, des plus humbles,
Herri Rohan, tailleur de son état. Il a chanté pour le tantad.
Qu’une vieille à présent récite les «grâces», Et faisons tous le signe de la croix.
Sur cette invitation à la prière se termine la chanson du tailleur. Il était temps qu’elle prît fin, car le petit homme est à bout de force. Ses tempes ruissellent, ses cheveux pleuvent. Il n’en redresse pas moins son buste court sur ses jambes en forme de parenthèse, et dans son regard une fierté brille, quand, par manière d’applaudissement, la foule s’écrie d’une seule voix:
--Que la bénédiction de saint Pierre soit sur Herri Rohan!
Un paysan me dit d’un ton de confidence:
--Vous l’avez entendu... N’est-ce pas que c’est un vrai chanteur? Nous l’appelons entre nous «le rossignol du Ménez». Lorsqu’il y a deux ans mourut l’ancien sacristain de Motreff, le recteur vint trouver Herri et lui proposer la place. L’offre était d’importance: cinquante écus d’appointements fixes, autant ou plus de casuel, sans compter les trois quêtes d’usage dans la paroisse, quête de beurre, quête de lard, quête de froment. Tout autre se fût empressé d’accepter. Mais il fallait abandonner l’aiguille, quitter le quartier, aller habiter le bourg, vivre toute la journée à l’église, se tenir prêt au premier appel. Herri Rohan répondit par un merci qui était un refus. «Je suis un oiseau des landes, dit-il au recteur, et je ne sais chanter qu’en plein air.» Vous pensez, mon gentilhomme, si nous lui en avons été reconnaissants. Lui parti, la montagne de Croaz-Houarn restait comme une veuve. Qui eût égayé nos veillées? Qui eût _rimé_ le chant des épousailles pour le mariage de nos filles? Qui eût entonné le chant du feu autour de notre _tantad_?...
* * * * *
...Le bûcher, presque entièrement consumé, ne présente plus qu’un monceau rougeoyant de braise que surmonte la partie inférieure de la perche, pareille au tronçon d’un mât foudroyé. Au-dessus, dans les remous d’air chaud, planent de menus débris noirâtres, de vagues choses ailées et frémissantes, qui font l’effet d’un vol de papillons de nuit; des jets d’étincelles fusent par moments et retombent en une pluie d’astres.
--C’est l’agonie du feu qui commence, observe près de nous une pauvresse à demi dévêtue dans ses misérables haillons.
Il règne un silence relatif. On cause par groupes, sans bruit, sans gestes. Une rumeur stridente de crécelles se propage jusqu’à nous du fond des vallons, et ce sont les rainettes des prés de Rozivinou coassant à la lune, encore invisible, mais dont un frisson de lumière pâle annonce la venue vers l’orient.
A mesure que décroît la clarté du _tantad_, tout le décor environnant, noyé d’abord comme dans une mer de ténèbres, se précise peu à peu, surgit, pour ainsi dire, de l’abîme informe, reprend une physionomie, un visage, découpe en arêtes de plus en plus vives sur le vaste horizon ses lignes austères et tourmentées. On a l’impression d’être au centre d’un immense paysage de pierre, tout frais sorti du chaos. Et sur tout le pourtour de ce cirque démesuré, au sommet de toutes ces cimes, massées les unes derrière les autres comme un troupeau, des feux s’allument, flamboient, balayent le ciel incendié de leurs larges reflets sanglants. J’essaye d’en faire le dénombrement, mais, de minute en minute, on en voit poindre de nouveaux dans les lointains, et le compte est sans cesse à recommencer. Le vicaire me les nomme, le doigt tendu:
--Celui-ci, en face, c’est Kervrec’h... Celui-là, c’est Rosmeur... Et voici Beg-Aoun, le pic de l’effroi; puis Saint-Adrien, Balanek, Toullaëron...
Mais il s’y perd lui-même, dans sa kyrielle de noms barbares. La contrée entière apparaît comme un camp mystérieux, constellé de feux de bivouac; telles durent être les nuits d’autrefois, au temps des migrations de peuples roulant leurs hordes vers l’ouest et dressant leurs foyers d’un soir dans la paix encore vierge des steppes inhabitées.
IV
Motreff, le vicaire, le _tantad_, j’ai tout oublié. Debout sur le point culminant du mont, je regarde, comme en une fresque d’ombre animée par d’incertaines lueurs, se mouvoir les hommes des âges inconnus. J’évoque ces passants de l’histoire primitive, je suis au milieu d’eux, un des leurs, j’écoute, adossé aux ais mal équarris d’un chariot, le récit de leur longue aventure... Le timbre clair d’une voix d’enfant qu’accompagne en sourdine un bourdonnement de grosses voix me fait retourner.
Devant le tas de braise qui illumine encore d’un rayon mourant le placître de Croaz-Houarn, une fillette à genoux marmotte très vite, avec une sorte de glapissement aigu, une série d’oraisons en langue bretonne. A genoux aussi, l’assistance donne les répons.
C’est la prière autour du _tantad_.
Pour être plus entièrement à leurs dévotions, les mères ont posé à terre leurs nourrissons enroulés dans leurs tabliers.
Je demande à quelqu’un, tout bas:
--Ce n’est donc pas le vicaire qui dit les «grâces»?
--Le vicaire? fait-il étonné. C’est un prêtre serviable et un excellent homme, mais il n’est pas du quartier, que je sache; il n’a rien à voir ici.
Et il m’explique complaisamment qu’ils sont très religieux dans le clan de Croaz-Houarn, qu’ils tiennent leur clergé en très grande estime, qu’aux quêtes annuelles ils lui réservent le meilleur accueil, mais qu’il y a des cérémonies qui ne se doivent pratiquer qu’entre gens des mêmes parages, à l’exclusion de tout étranger. Cela s’est toujours fait ainsi: agir autrement, ce serait aller contre la loi des ancêtres. Est-ce qu’on invite le prêtre à la «nuit des morts», le soir de la Toussaint, à moins qu’il ne soit de la famille? Eh bien! à la «nuit des feux» on ne l’invite pas davantage. Libre à lui d’y venir en qualité de simple spectateur, si bon lui semble; mais quant à y participer, non pas!
Je lui objecte qu’en Trégor, c’est le recteur, en surplis, l’étole au cou, qui met le feu au bûcher.
--C’est donc que les Trégorrois, riposte-t-il, ne respectent plus les vieux usages. Nous, de la montagne, pour rien au monde, nous n’y voudrions manquer. Au plus ancien du pays il appartient d’allumer le _tantad_; à la plus ancienne il appartient de réciter les grâces.
--Comment se fait-il que ce soit une enfant?...
--Ce soir, oui... La «prieuse» habituelle,--la grand’mère de cette fillette,--est restée malade au lit; elle a tout le corps enflé; il paraît même que son heure est proche, car dans la journée les vitres n’ont cessé de trembler, ce qui est, comme vous savez, un signe grave. Alors, ne pouvant venir, elle a délégué la petite pour la remplacer. Elle s’y entend, d’ailleurs, comme pas une vieille du canton, la gamine! Écoutez-la seulement. Un curé même ne débiterait pas mieux.
Ainsi me parle le bon montagnard, non sans s’interrompre de temps à autre pour répondre un _ora pro nobis_ aux litanies des saints que la «prieuse» par procuration estropie maintenant, vaille que vaille, et qu’elle va faire suivre, en un latin non moins sauvage, d’un long chapelet de _De profundis_.
Accroupie sur les talons de ses sabots, le front incliné sous une cape de flanelle blanche bordée d’un galon de velours, les mains jointes sous le menton, elle a un délicieux profil de pastoure, de Jeanne d’Arc aux champs, avec, dans l’expression du visage, un mélange d’entêtement et de douceur. Je reconnais en elle ma petite amie de tantôt, l’élève des Sœurs du bourg, la fille aux bonds de cabri qui m’a montré le chemin du presbytère.
Ai-je dit qu’elle a nom Tina Stéphan?
Elle se dépêche, se dépêche... Des vieilles, derrière elle, lui soufflent:
--La braise grisonne, Tina; le feu va mourir.
Le rite exige que les «grâces» soient terminées avant que la dernière lueur s’éteigne. Et la voix de l’enfant précipite les syllabes, avec le murmure pressé, argentin et monotone d’un ruisseau qui trotte parmi les cailloux.
En face de moi, le _Tadiou_, à qui l’ankylose de ses jambes ne permet plus de se prosterner, se tient courbé sur son bâton de chêne et mâchonne on ne sait quoi entre ses gencives édentées. Ses prunelles fauves,--des prunelles de loup,--s’éclairent en ce moment d’une apparence de pensée, comme si la flamme du _tantad_ lui avait rendu le sens de la vie et, plongeant jusqu’au fond de sa mémoire en ruine, en avait fait se lever les fantômes de ses souvenirs.
Quelles images du passé peuvent bien se remuer dans cette conscience falote, dans ce cerveau quasi momifié d’un témoin de cent ans, malheureusement muré dans sa surdité comme dans une tombe?
Pierre Tanguy non plus ne s’est pas agenouillé. Il semble pontifier debout, de l’autre côté du feu, ainsi qu’un prêtre à l’autel. Sa haute stature se détache, lumineuse, sur le ciel d’azur sombre, criblé d’étoiles. En son accoutrement farouche, la main droite appuyée au fer de sa fourche, il donne l’impression de quelque chef antique, présidant à la prière commune, appuyé sur son sceptre fruste en forme de trident.
--Allons, prononce-t-il, sitôt que les «grâces» ont pris fin, placez-vous pour la «procession des âmes»!
On se range derrière lui, en silence, et un étrange défilé s’organise autour des restes du _tantad_. Il s’avance le premier, avec le _Tadiou_ qu’il soutient par l’aisselle. La foule le suit, rythmant son pas sur le sien, les hommes en tête, puis les femmes, et en dernier lieu les enfants. Tina Stéphan ferme le cortège. Trois fois l’imposante théorie rustique passe et repasse devant la cendre qui couve encore et d’où achève de s’exhaler en fumerons blanchâtres l’Esprit du feu. Après chaque tour on fait une pause; la fillette dit:
--_Douè da bardono an anaôn!_ (Dieu pardonne aux âmes défuntes!)
Et le chœur répète à mi-voix les paroles de la supplication funèbre.
La scène est émouvante, dans ce cadre grandiose et triste, sous le dais majestueux de la nuit.
Le troisième tour accompli, Pierre Tanguy tire de la poche de sa veste une pierre arrondie, un de ces galets de schiste, polis par les eaux des torrents, qui jonchent, en ce pays, le flanc raviné des montagnes. Il le marque avec le pouce d’un signe de croix et le dépose à ses pieds, d’un geste religieux, sur la lisière du _tantad_. Un à un, les autres l’imitent. Une triple, une quadruple ceinture de pierres enserre de ses replis concentriques le brasier qui s’éteint.
Et comme j’en demande la raison:
--C’est pour les _anaôn_, m’est-il répondu.
Car elles vont venir, les pauvres âmes errantes qui font leur stage de pénitence dans ce désert. Arrachées à leur solitude par tout ce bruit, par tout cet éclat, déjà elles s’agitent confusément, bruissent parmi les bruyères, les herbes, les regains d’ajoncs. A peine les vivants se seront-ils dispersés, qu’elles s’abattront, légères et pressées, comme des tourbillons de feuilles automnales, sur l’aire chaude où s’éleva le bûcher. Et, pour elles, le feu renaîtra, le «feu des morts», flamme pâle et douce dont les clartés ne se voileront qu’aux approches du jour, quand retentira le premier chant du coq dans l’une ou l’autre des fermes du _ménez_. Toute une moitié de nuit, elles auront droit de revivre leur existence disparue. Défunts et défuntes du clan de Croaz-Houarn se reconnaîtront, se «bonjoureront», rentreront pour quelques heures dans leurs personnages d’antan. Ils deviseront là des choses qui leur furent chères, comme jadis aux veillées du soir, devant l’âtre, dans les logis qu’ils ont abandonnés. Et c’est pour leur servir de sièges que l’on sème autour du _tantad_ ces trois, ces quatre rangées de pierres.
--Chacun de nous a ramassé la sienne aux abords de sa maison, me disent ces braves gens. Vous savez peut-être le proverbe: «Si tu veux trouver ton lit bien fait, ne te couche point sans penser à tes morts.»
Il ne me trompait pas, l’ami qui me promettait, pour prix de mes courses dans ces montagnes, le spectacle d’une race demeurée fidèle, à travers les âges, aux plus antiques conceptions de l’humanité.
* * * * *
Cependant, sur l’ordre de Tanguy, deux gars s’élancent vers la croix qui domine de son spectre sans tête le sommet du mont; ils gravissent le piédestal de roches brutes, se campent debout de chaque côté du tronc de granit, tout velu de lichens et de mousses.
On va procéder, selon l’usage, à la mise aux enchères de la cendre du _tantad_.
L’homme à la fourche rappelle brièvement les conditions imposées:
Ne peuvent prendre part à l’adjudication que ceux qui ont fourni leur brin d’ajonc, de fougère ou de paille à la construction du bûcher;
L’adjudicataire devra laisser à tout assistant la faculté d’emporter une poignée de cendre;
Ne sont pas compris dans la vente les morceaux de bois non entièrement consumés;
Enfin, l’enlèvement des cendres ne se fera qu’une heure après le chant du coq, au jour déjà clair, par respect pour les _anaôn_.
--C’est entendu, n’est-ce pas?
La foule répond par un sourd murmure d’acquiescement, et les enchères commencent.
--Qui parle le premier? interroge Tanguy en promenant sur les groupes son regard perçant.
La voix flûtée d’une vieille dit:
--Saint Pierre me soit en aide! J’offre six réaux[11].
Tanguy se tourne vers les deux paysans perchés sur le socle du calvaire:
--Six réaux! crie-t-il.
Et les deux paysans, unissant leurs voix, brament de toute la force de leurs poumons, sur le mode à la fois véhément et plaintif d’une espèce d’incantation sauvage:
«Six réaux en aumône à saint Pierre!» _Eur vé... é... ch! Diou vé... é... ch[12]!_
Le son tremble, meurt, renaît, se prolonge. C’est poignant et sinistre. On dirait l’ululement d’une bête aux abois, ou encore, à cause de cette croix à figure de potence, l’appel de détresse d’un couple de suppliciés.
Plus les enchères montent, et plus la clameur grandit, s’exaspère, jusqu’à devenir je ne sais quelle vocifération surhumaine flottant sur les abîmes de la nuit. J’en ai le cœur serré, chaque fois qu’elle s’échappe de la bouche de ces deux hommes, immobiles là-haut sur cet entassement de roches, et qu’on prendrait pour des statues de pierre sculptées au pied de la croix. Aussi n’est-ce pas sans quelque soulagement que je vois s’abaisser enfin la fourche de Pierre Tanguy, donnant à entendre que les enchères sont closes.
L’heureux adjudicataire est un métayer, du lieu de Kéralzy. Coût: trois écus de trois francs, qu’il versera dimanche matin, après la messe basse, au «trésor» de saint Pierre, dans l’église de Motreff.
--C’est pour rien, grogne un vieux pâtre. De mon temps, la cendre du _tantad_ valait le prix d’une bonne vache.
A quoi un autre «ancien» réplique:
--Une année, mon père, resté acquéreur, dut, pour se procurer la somme, vendre un champ.
* * * * *
Toute la cime vibre sous un lourd piétinement de sabots. On se presse, on se bouscule, pour emporter au plus vite la poignée de cendre à laquelle on a droit. Des fillettes aux airs sages s’en vont, tenant en main, comme des cierges, des brandons fumants; et j’aperçois plus d’un montagnard qui enferme précieusement un bout de charbon dans sa boîte à briquet: il n’est pas, dit-on, de talisman plus sûr et plus universel. Je rejoins le vicaire, des mots d’excuse aux lèvres.
--Laissez donc, interrompt-il; pendant que vous rôdiez parmi mes paroissiens, moi, à la clarté de leur _tantad_, j’ai lu très commodément mes Heures du soir.
Nous nous disposons à reprendre le chemin par lequel nous sommes arrivés. Je jette un dernier regard sur le paysage qui, dans un instant, sera retourné à sa solitude et où va succéder au peuple tumultueux des vivants le discret, le furtif essaim des mânes. Son âpre échine s’est comme adoucie au toucher féerique de la lune. Car l’astre s’est levé, il a dépassé le rempart des collines, il nage mollement au-dessus de l’horizon dans un champ de nuées dont les sillons moutonneux ondoient comme les vagues d’une mer. Et, sous la caresse de cette lumière pure et triste, les formes rigides de ces sommets de pierre revêtent des aspects plus souples, plus fluides, plus harmonieux. Des gazes bleuâtres enveloppent les landes. Les feux lointains baissent et pâlissent. Par les lacis des sentiers, dans les ajoncs, les genêts, les orges, des files d’ombres dévalent vers les chaumières endormies. Les coiffes des femmes brillent sous la lune comme des diadèmes d’argent. Derrière nous, le tronçon de la croix se profile seul sur la crête désertée. Il émane de toutes choses une impression de mansuétude, de paix funéraire, de calme infini.
Nous marchons en silence. Soudain, au moment de franchir un échalier, une fillette encapuchonnée saute à nos pieds d’entre les brousses du talus.
--Quoi donc? qu’est-ce? demande le vicaire, un peu interloqué.
--C’est moi, Tina Stéphan, monsieur le curé, la petite du Kerdreuz. J’ai pensé que vous feriez route par ici; alors je vous ai attendu. C’est pour vous prier de passer par chez nous, si cela vous était égal.
Voilà. Depuis la nouvelle lune, sa grand’mère n’est pas bien, pas bien du tout, et, ce soir, en revenant de l’école, elle l’a trouvée encore pis. L’enflure avait gagné les membres supérieurs, le cou, la tête. La fièvre la brûlait.