Part 7
Elle consulta du regard ses compagnes; puis, après un instant d’hésitation, s’enhardissant tout à coup:
--Vous ne trouverez jamais tout seul, fit-elle dans leur parler de là-haut, un peu âpre comme les sommets de ces cantons pierreux, baignés d’air vif.--Je vais vous conduire.
Le fait est qu’avec les indications même les plus précises j’aurais pu errer longtemps aux abords du presbytère de Motreff, non seulement sans en découvrir l’accès, mais encore sans me douter qu’il subsistât un logis quelconque, habitable pour un être humain, parmi la jonchée de ruines où je m’engageai sur les pas de la fillette, après je ne sais combien de détours dans les ruelles du village. C’était derrière l’église, dans un enclos entouré, par places, de pans de murs délabrés, planté d’arbres poussés au hasard. Un sentier serpentait dans l’herbe. A droite, à gauche, gisaient des troncs monolithes, des chapiteaux de colonnes brisées. Un pignon solitaire, débris d’un sanctuaire inachevé--à ce que j’appris plus tard--laissait, par son ogive veuve de vitraux, voir sur le ciel lointain le défilé processionnel des nuages. Les travaux, commencés vers 1789 et interrompus pendant la Révolution, n’avaient plus été repris depuis lors. Dans la partie inférieure s’ouvrait une espèce de porche enguirlandé de lierre et de chèvrefeuilles, et que fermait mal une claie vermoulue.
--Soulevez le loquet, me dit la fillette. Ici, c’est la cour. Passé la meule de paille, vous suivrez la charmille: la maison est au bout.
Et sans attendre mon remerciement, sans prendre garde à la menue monnaie que je lui tendais, elle me tira, les mains en croix sur la poitrine, la révérence que les Sœurs lui avaient enseignée et, légère comme un cabri, elle disparut dans le feuillage...
I
Un soir de juin, à Motreff. Nous avions fini de dîner dans la grande salle aux boiseries de chêne luisant, où le couchant allume des reflets de cuivre. Une ombre douce descend du plafond sur la figure chagrine de Pie IX, sur la figure narquoise de Léon XIII, dont les portraits se font pendants de chaque côté de la pièce. Léna, la gouvernante, l’antique _carabassenn_, dessert sans bruit, de son allure rapide et ouatée de chauve-souris; et voici qu’elle apporte les liqueurs, du cassis de sa fabrication, une autre encore qu’elle est seule à _bien réussir_.
--De la «prunelle», cher monsieur... Hein! quel bouquet! Ça sent le fruit sauvage, cueilli à même la haie... Respirez-moi ce parfum!
Il me comble de prévenances, l’excellent recteur.
Nous trinquons à la mode des gens d’Église, avec le doigt, sans choquer les verres. Le vicaire, lui, ne boit pas; il souffre de l’estomac, la «maladie du jeune clergé», observe malicieusement le vieux prêtre. Et revenant à ce qui a fait le sujet de notre entretien, au cours du repas:
--Ça, oui, ils sont restés fidèles aux vieilles coutumes, mes paroissiens. L’autre jour, ils ont merveilleusement fêté saint Jean. Mais, on vous a bien renseigné, ce sont les feux de saint Pierre surtout qui sont admirables. Saint Pierre est un peu notre patron. La chapelle que le malheur des temps n’a permis de construire qu’à moitié lui devait être consacrée, et les ruines en sont désignées par son nom. Nos montagnards l’y viennent prier dévotement, dès qu’un de leurs proches parents se trouve en danger de mort. Ils s’agenouillent sur les pierres éboulées, invoquent le «portier du ciel», réclament ses bons offices pour l’âme qui va comparaître au tribunal de Dieu. Ils lui apportent en offrande de la bouillie d’avoine, son mets de prédilection, affirment-ils, à l’époque légendaire où il voyageait en basse Bretagne. Car il a visité ce pays, escortant par les bourgades son Maître divin. On cite des fermes où ils couchèrent, on montre sur les rochers des landes l’empreinte toujours visible de leurs pas; on raconte même à leur propos des anecdotes rustiques, dont les Évangiles ni les Actes des Apôtres ne soufflent mot, mais que je n’ai pas l’air de mettre en doute, quand on m’en parle. Il ne faut pas affliger les braves gens.
Gageons que vous ne connaissez pas l’histoire du saint devenu faucheur. Elle est brève. Je veux vous la dire.
* * * * *
«C’était justement dans le mois où nous sommes, le mois de la fenaison. On fauchait à Rozivinou. Il faisait une chaleur accablante. Jésus-Christ et saint Pierre passaient par là, exténués, mourant de soif. Ils aperçurent dans les prairies une jeune servante qui, une cruche de cidre sur la tête, allait porter à boire aux faucheurs. Ils la suivirent, et quand ils furent arrivés auprès des hommes:
»--Ayez pitié de deux pauvres pèlerins, dit le Christ. Si vous ne leur faites l’aumône d’une goutte de cidre, ils vont périr de chaleur et de fatigue.
»--Soit, répondirent les faucheurs, mais à une condition: c’est qu’avant de vous remettre en route vous nous donnerez un coup de main.
»--Rien de plus juste, repartit Jésus.
»Et, après qu’ils se furent désaltérés, il dit à Pierre:
»--Montre à ces braves gens ton savoir-faire.
»--Mais, Seigneur, objecta le saint, embarrassé, vous savez bien que je suis pêcheur de mon état et que je n’ai jamais fauché.
»Jésus sourit:
»--Bah! fit-il, tu t’en tireras peut-être mieux que tu ne penses.
Pierre se résigna, saisit une des faux qui étaient là, appuyées au talus. Il s’y prenait fort mal, et les faucheurs se moquaient entre eux de sa gaucherie. Ils ne se moquèrent pas longtemps. Car la faux n’eut pas plus tôt touché l’herbe que, s’échappant des mains de Pierre, elle s’élança, comme vivante, décrivant de larges courbes, promenant d’un bout à l’autre de la prairie le vif éclair de son tranchant d’acier. En un clin d’œil tout fut fauché, et proprement, je vous prie de le croire. Voilà.»
* * * * *
Cela est conté d’un ton de douce bonhomie, par petites phrases, tout en sirotant la «prunelle», sous les regards croisés des deux papes, dans la salle basse où des insectes de nuit, entrés par la fenêtre ouverte, commencent à voleter. Et l’on sent que le recteur de Motreff se délecte ingénument à ces vieux récits, qu’il en goûte la saveur populaire, le charme fruste et patriarcal. Il a conservé la simplicité de cœur d’un fils des champs qui, comme il dit lui-même, a gardé les moutons avant de devenir pasteur d’hommes.
Mais voici Léna. Elle accourt de son menu trot silencieux.
--Monsieur le recteur, Pierre Tanguy est là qui vous demande de bénir la première gerbe pour le feu de Croaz-Houarn.
--Parfaitement, Léna, parfaitement.
Il en a déjà béni vingt-cinq autres, dans l’après-midi. Au milieu de la cour, un paysan de fière stature est debout, tenant un fagot d’ajonc sec fixé aux pointes d’une fourche.
--Eh bien! Pierre, tu vas, je pense, faire un beau _tantad_[8] en l’honneur de ton parrain céleste? s’informe le prêtre en signe de bienvenue.
--Si le temps ne se couvre pas trop, on le verra sûrement de toute la montagne, monsieur le recteur.
--Et de tout le ciel, Pierre Tanguy, de tout le ciel, tu m’entends.
L’homme s’est agenouillé, le pied de sa fourche planté en terre comme la hampe d’un drapeau; le recteur, du geste, dessine une croix dans l’air et prononce sur la gerbe d’épines les paroles de la bénédiction. Et cette humble scène, dans cet humble décor, a je ne sais quelle grandeur religieuse et familière tout ensemble, qui vous reporte aux premiers âges du christianisme naissant. L’_Oremus_ terminé, le prêtre ajoute, en breton:
--Qu’elle brûle haut et clair, Pierre Tanguy!
--Mille grâces, monsieur le recteur.
Et le gars s’en va, dans le crépuscule, rejoindre les compagnons qui l’attendent, chargés de faix de branches, de fougères, sous les murs de l’enclos. Maintenant leurs sabots retentissent dans le chemin caillouteux. Des sentiers de la lande d’autres débouchent, viennent grossir la troupe, et la montagne, tout à l’heure déserte, s’anime mystérieusement. Par intervalles, ils poussent un grand _iou!_ que répercutent les échos lointains. C’est le cri breton; mélancolique et sauvage, il suffit à exprimer toutes les émotions de cette race primitive chez qui l’allégresse même a de longues résonances tristes. A l’entendre, ce soir, je songe aux nuits d’il y a cent ans et je ne puis me défendre d’une sorte de terreur rétrospective. Que de fois il a dû troubler ainsi le silence quasi tragique de ces parages, modulé sinistrement, d’une cime à l’autre, par des Chouans à l’affût!
II
--Je vous conseille d’opter de préférence pour le feu de Croaz-Houarn, m’a dit le recteur. D’abord, le site est vraiment grandiose. Vous dominerez de là-haut les croupes rebondies du Ménez, à qui pourraient s’appliquer les paroles du Psalmiste: _Et exultaverunt montes sicut arietes._ De plus, le clan d’alentour, très populeux, est réputé pour organiser les plus beaux _tantad_. Nul doute que cette année encore il se pique d’honneur, car l’esprit local y est d’une ferveur jalouse qu’en mainte occasion j’ai dû modérer... Vous m’excuserez si je ne vous accompagne point. Je vous serais un empêchement plutôt qu’une société; et, avec ma vue déclinante, je risquerais fort de laisser mes vieilles jambes dans les aspérités de la route. Mais M. le vicaire se fera certainement un plaisir de vous servir de guide.
Une fois passé le premier quart d’heure pénible de la digestion, M. le vicaire se révèle un très aimable homme. Il est chasseur, pêcheur, fumeur, causeur aussi, «mais seulement au grand air». Quand Léna, du fond de la cuisine, lui a proposé une lanterne, à cause du temps qui s’est assombri, il a refusé. Il connaît la montagne comme sa poche; il l’a «faite» si souvent de jour et de nuit, par la neige et par le brouillard. Sitôt hors du presbytère, il trousse sa cotte, pour employer son expression, et noue sa ceinture par-dessus. A son poing, il balance un _penn-baz_, un dur bâton de houx assujetti par un cordonnet de cuir: c’est une arme dont il est bon de se prémunir, quand on a, comme c’est notre cas, à franchir des aires de fermes où, d’habitude, les chiens sont lâchés après le coucher du soleil.
Léna avait raison de dire que nos yeux nous seraient d’une médiocre efficacité pour nous conduire. Non que l’obscurité soit épaisse. Il flotte, au contraire, sur les choses une lumière vague et diffuse, une espèce de clarté grise, uniformément épandue. Tout est fondu, vaporisé. Le profil indécis des monts ondule en pâles estompes sur le ciel noyé. Cela donne l’impression d’un paysage sous-marin; les brumes ont de lents remous de houles profondes. C’est une atmosphère molle, fluide et très mystérieuse.
Je vais là dedans à l’aveuglette. Il me semble, non pas que je marche, mais que je nage. Et, n’était le vicaire, je crois bien que je ne nagerais pas longtemps sans sombrer.
Heureusement, il est là pour me crier casse-cou, au besoin pour me tendre la main qu’il a solide.
--Attention! nous dévalons dans le ravin.
Je m’en doute un peu. Le chemin se creuse et se rétrécit. De chaque côté, des parois de schiste de plus en plus hautes forment couloir; je m’y cramponne, dans les endroits périlleux de la pente, pour ne pas tomber. Le vicaire, qui a fait des humanités au collège de Lesneven, me lance une citation de Virgile dont il retourne le sens:
_Haud facilis descensus Averni._
Et il rit. C’est l’effet du grand air. Ce sport nocturne l’a mis en gaieté.
* * * * *
Une éclaircie. Les noires murailles de pierre s’écartent, s’abaissent, s’évanouissent. A l’ornière inégale, hérissée de véritables stalagmites, succède un tapis moelleux, d’une fraîcheur humide, odorante, toute parfumée d’une senteur de foin coupé. Nous traversons les prés, ceux de Rozivinou justement, où saint Pierre but du cidre et fit voir aux gars de Motreff une manière nouvelle de faucher. Sur l’autre versant, la pente est moins raide et le sentier zigzague à fleur de sol dans de vastes genêtaies; puis ce sont des champs de seigle, de luzerne, de colza; des métairies bombent leurs toits de chaume sous des bouquets d’arbres bizarrement tordus: elles sont vides, silencieuses, toutes lumières éteintes; les gens sont montés au _tantad_. Parfois un molosse bondit hors de sa niche en aboyant, mais il n’a pas plus tôt flairé la soutane de mon compagnon et reconnu sa voix, qu’il regagne sa litière, la queue basse. Le prêtre, partout ici, est de la maison.
Parfois aussi, dans les pâtis qui avoisinent la ferme, une figure apocalyptique se dresse, démesurée, monstrueuse, traînant un bruit de ferraille. Et c’est quelque cheval entravé qu’on a laissé paître à l’air libre, selon la coutume du pays en cette saison.
A mesure que nous nous élevons dans la montagne, nos oreilles perçoivent là-haut un murmure de plus en plus distinct. Il y a foule sur le sommet. On dirait le bourdonnement d’une ruche immense; des appels se croisent; des nourrissons, arrachés à leur premier sommeil, pleurent aux bras de leurs mères; un troupeau de vaches, épars dans une lande, à peu de distance du lieu du _tantad_, pousse des meuglements affolés. Les foires du moyen âge, où les transactions se prolongeaient jusqu’au cœur de la nuit, ne devaient pas offrir un spectacle plus barbare ni des contrastes plus saisissants... Les rangs s’ouvrent devant nous; on salue respectueusement le vicaire, on l’apostrophe à la façon bretonne.
--Ah! vous êtes venu aussi, monsieur le «curé»!
Le brouillard s’est allégé, le paysage se dessine.
A la crête du mamelon, sur un piédestal de roches brutes, apparaît le tronçon mutilé d’une croix. La partie supérieure manque. Il ne reste d’intact que le fût de granit et les branches. Cela ressemble à quelque gigantesque idole décapitée. C’est ce calvaire qui a fait donner à la cime son nom de Croaz-Houarn. Un seigneur, dit-on, l’érigea, en expiation d’on ne sait plus quel forfait. Mais il est plus probable qu’il fut élevé, comme tant d’autres, pour désaffecter, en quelque sorte, et sanctifier un haut lieu, voué de temps immémorial à d’antiques superstitions païennes dont la cérémonie qui se prépare n’est elle-même qu’un lointain ressouvenir.
Le bûcher occupe une esplanade gazonnée, un peu en avant de la croix. On n’a pas encore fini de le construire, d’autant plus qu’à tout moment survient quelque nouvel arrivant, homme ou femme, garçon ou fillette, ployant sous un fardeau de bois mort. Debout au faîte de l’énorme meule, Pierre Tanguy détache sur le ciel sa belle carrure de montagnard, à la fois élégant et robuste. Il est tout à sa besogne, j’allais dire à son ministère.
--Voyez-vous, me confie un paysan, il n’y en a pas deux comme lui pour vous camper un _tantad_. C’est de famille, chez ces Tanguy.
Nous nous asseyons sur une roche, à regarder faire ce représentant d’une tradition sacrée. Et c’est vrai qu’il y met une sorte d’art, disposant les fagots avec une adresse tranquille, sans hâte, d’un geste sûr. Deux aides, postés sur une échelle, lui passent les gerbes d’ajoncs, les brassées de genêts, de bruyère flétrie, de fougères. Par instants, il se penche pour crier:
--Allons, ceux d’en bas! il y a encore de la place!
Ou bien il fouille du regard les profondeurs brumeuses, et, si la silhouette de quelque retardataire surgit sur les rebords du plateau, il jette le cri de ralliement, le _iou!_ sauvage dont l’accent fait frissonner, quelque part qu’on l’entende, mais à qui le mystère de cette solitude, l’étrangeté de ces groupes assemblés pour des rites aussi vieux que le monde, prêtent je ne sais quoi de plus farouche et de plus terrifiant.
Une jeune mère s’est accroupie dans l’herbe, près de nous, pour allaiter son enfant. Elle lui chante à mi-voix, sur un ton de mélopée, une berceuse qu’elle improvise avec cet instinct du rythme, familier à tous les Bretons, mais plus encore aux Bretonnes. Le sens, sauf quelques mots qui m’ont échappé, est celui-ci:
«Il est venu, l’enfantelet, le petit Jozon, il est venu avec sa mère sur le _ménez_ de Croaz-Houarn, et ses petits yeux verront le grand feu, le grand feu qui monte dans le ciel. Et, parce qu’il aura vu le grand feu, il grandira et il deviendra fort. Et la grâce de saint Pierre sera sur lui, et jamais ne luira sur sa tête, jamais ne luira l’étoile du mauvais sort...»
S’étant aperçue que je l’écoute, elle cesse de chanter et se met à rire.
--Est-ce que l’étranger comprend le breton? demande-t-elle au vicaire.
Je lui réponds moi-même dans sa langue. La conversation s’engage. Son «petit Jozon» va sur ses dix mois. Il est un peu faible des reins. Elle l’a baigné dans les fontaines saintes, à la source de Notre-Dame du Krân, à celle de Notre-Dame de Cléden; mais la faiblesse a persisté. Alors, les «anciens» de chez elle lui ont conseillé de faire faire à l’enfant le tour du feu de saint Pierre par trois fois et de lui frotter ensuite les reins avec une pincée de cendre chaude.
--Mais, en attendant, ne craignez-vous pas qu’il prenne froid?
Ma question l’étonne et presque la scandalise. Est-ce qu’on a jamais vu un enfant, fût-il âgé seulement de quelques heures, prendre froid la «nuit des feux»?
Une vieille qui s’est approchée dit:
--De mon temps, les paralytiques se faisaient transporter jusqu’ici sur une civière, quel que fût l’état du ciel; et il y en avait qui jetaient leurs béquilles dans le brasier, assurés qu’ils n’en auraient plus besoin, tant était grande leur foi en saint Pierre et dans la vertu de son _tantad_. N’est-ce pas la vérité vraie, ce que j’affirme là au gentilhomme? Parle, Marie-Renée.
La commère dont elle invoque le témoignage a son mot à placer, elle aussi; et celle-là fait signe à d’autres qui en appellent d’autres encore; de sorte que nous avons bientôt devant nous un demi-cercle compact de femmes célébrant sur tous les tons, de leurs voix claires ou chevrotantes, les mérites innombrables, la puissance sans limites de tous les feux en général, du feu de Croaz-Houarn en particulier.
C’est à qui puisera dans sa mémoire les faits les plus surprenants. L’une a vu... l’autre a entendu conter... Et elles s’excitent mutuellement, elles s’exaltent; elles crachent dans les paumes de leurs mains et lèvent les bras au ciel, pour attester la véracité de leurs dires... Le vicaire ne laisse pas de faire une mine assez embarrassée. Ils sont d’une orthodoxie suspecte, tous ces miracles attribués au _tantad_, et les récits pénétrés qu’en font les paroissiennes de Motreff ressemblent moins aux paraboles évangéliques qu’aux hymnes des Védas en l’honneur d’Agni...
III
--Où est la fille à la guirlande? a crié Pierre Tanguy.
Le bûcher est terminé; il ne reste plus qu’à suspendre à l’extrémité de la perche qui en forme l’axe la guirlande de fleurs qui le doit couronner; et c’est à une fille de vingt ans, la plus fraîche «héritière» du clan de Croaz-Houarn, qu’il appartient de mettre au _tantad_ cette parure suprême.
--Gaïd!... Gaïd An Tinévez!... brame la foule, comme en délire.
La vierge,--car il faut qu’elle n’ait pas connu d’homme,--s’avance, un peu confuse, la tête baissée, et monte à l’échelle au milieu des acclamations de tout le peuple. Pierre Tanguy l’aide à se hisser jusqu’au sommet; son bras, passé derrière sa taille, lui fait un sûr rempart, et elle peut vaquer sans crainte à la décoration du bûcher. Elle attache d’abord à la pointe du mât une quenouille vêtue de laine blanche; puis, à l’entour, elle dispose les fleurs, des digitales arborescentes comme il n’en pousse que dans ces cantons, des iris des prairies, des silènes, des orchidées sauvages, des chapelets de feuilles de houx...
Le gars et la fille sont descendus.
Tanguy constate avec satisfaction que les apprêts ont marché vite. Nulle flamme encore ne brille sur les _ménez_ circonvoisins. Cette année, comme les précédentes, le feu de Croaz-Houarn va donner le signal de l’embrasement sacré.
--Paix maintenant, et rangez-vous!
C’est toujours le beau paysan qui commande en maître. Armé de sa fourche, il fait reculer la foule à une distance respectueuse du _tantad_, et, docilement, on lui obéit.
L’instant solennel est arrivé. Le silence, le recueillement est complet. L’assistance, massée en cercle, garde une immobilité, pour ainsi dire, religieuse, dans l’attente du premier jet de clarté, de la soudaine montée de flamme dans la nuit. On ne peut lire sur les visages, mais les attitudes sont caractéristiques; dans toutes ces âmes continuent de vivre intensément les deux grands sentiments qui se sont partagé l’humanité primitive: la peur de l’ombre et l’adoration de la lumière.
* * * * *
Appuyé des deux mains sur un bâton, soutenu à gauche et à droite par Tanguy et par un autre montagnard, un vieillard tout cassé se traîne cahin-caha vers le _tantad_. A côté de nous, une femme murmure:
--Tant mieux, puisque le _Tadiou_ a pu venir.
Et le vicaire me chuchote à l’oreille:
--Saluez le Nestor du pays. On ne sait au juste quand il est né, mais assurément pas dans ce siècle. Un drôle de corps! Je l’extrémise en moyenne quatre fois par an. Il appelle les gens de la maison pour le regarder mourir, reçoit le viatique, s’endort... et le lendemain se réveille en demandant sa soupe!... C’est ça une mémoire qui doit en contenir, des trésors! Malheureusement, il est sourd comme un pot et, d’ailleurs, tombé en enfance. Il est si vieux qu’il n’a plus de nom; on dit en parlant de lui, le _Tadiou_, l’Ancêtre...
Les autres quartiers de Motreff l’envient, paraît-il, à Croaz-Houarn. Ils n’ont pas, pour mettre le feu à leurs bûchers, de personnage aussi vénérable et dont l’âge se perde aussi loin dans la profondeur des temps. Et puis, le _Tadiou_ possède des secrets; il a vécu dans le commerce des grands sorciers d’autrefois, et il a retenu de leur bouche des recettes magiques qu’il a fait serment de ne jamais révéler, mais qu’il utilise à l’occasion pour le bien de ses proches. Que si ses facultés ordinaires se sont éteintes, ses facultés surnaturelles persistent. Il ne sait plus le sens des formules qu’il marmonne, mais les paroles qu’il prononce machinalement n’en agissent pas moins par leur vertu propre. Sa présence aux feux de Croaz-Houarn n’est pas pour rien dans la réputation dont ils jouissent. Il écarte d’un geste les nuages prêts à crever, il modère la violence du vent, il incite la flamme à brûler, à resplendir, à s’élever vers le ciel, pacifique et bienfaisante. C’est là du moins ce qui se raconte, et il faut voir avec quelle déférence Pierre Tanguy et son acolyte escortent les pas chancelants de ce débris d’humanité quasi séculaire.
Maintenant ils lui placent dans la main une chandelle allumée, une de ces longues et minces chandelles de résine qui sont encore le seul mode d’éclairage usité dans les chaumières bretonnes, aux veillées d’hiver. A sa lueur, la figure du vieux nous apparaît grimaçante, sinistre, la bouche fendue par un large rictus, les pommettes saillantes, les joues vidées, de rares mèches de cheveux, non pas blancs, mais décolorés, s’échappant d’une calotte graisseuse et se mêlant, sur le dos, aux poils d’une veste barbare, en peau de chèvre, qu’on prendrait pour le sayon préhistorique de quelque chasseur d’aurochs.
Il esquisse un signe de croix, bredouille deux ou trois mots indistincts, l’«oraison du feu», à ce que prétendent les commères,--et plonge enfin le brandon dans une ouverture que l’architecte paysan a eu soin de ménager à la base du _tantad_. Là est la gerbe bénite, celle qui doit flamber la première dans tout bûcher construit selon les règles.
Je regarde l’assistance. Les corps sont penchés, les cous tendus en avant.
La flamme hésite un instant; puis, l’ajonc pétille avec un bruit sec, et des langues de feu jaillissent, comme de la gueule embrasée d’un four: elles escaladent les flancs du _tantad_, vont lécher là-haut les digitales et les iris dont les tiges frémissent et se tordent.
En même temps une clameur retentit, une clameur frénétique, hurlée en chœur par quelque deux cents voix d’hommes, de femmes, d’adolescents:
--_An tân! An tân[9]!_