Part 4
Six bâbordais prirent place dans l’embarcation, trois de chaque côté de la bière, pour ramer; le capitaine, à l’arrière, tenait la barre; moi, je m’étais accroupi sur l’avant et, mon eucologe à la main, je débitais à voix basse les dernières oraisons.
Il faisait encore presque un temps de Bretagne, ce jour-là, mais de Bretagne brumeuse et grise, de Bretagne d’hiver. Nulle apparence de soleil. Le ciel semblait se fondre dans la mer en un brouillard léger comme une mousseline. Les énormes promontoires, entrevus au travers, nous faisaient l’effet d’être ces gigantesques murailles du monde, dont il est parfois question dans nos légendes et derrières lesquelles, dit-on, fleurissent les mystérieux jardins de la mort... Ce fut une navigation singulière; je n’y songe jamais sans un frisson. Vous avez ouï parler de la Barque des Ames,--_Lestr an Anaôn_,--qu’on voit voguer sur nos côtes, la nuit, chargée à couler bas, et dont les passagers, à qui les hèle, ne répondent que par des amen. Tels, nous allions, dans un murmure de prières. Les hommes ramaient avec précaution, gênés qu’ils étaient dans leurs mouvements, et aussi à cause des écueils qui hérissent la baie. Si la poignée d’un aviron venait, par hasard, à heurter la bière, nous tressautions, troublés comme par un bruit surnaturel. Bientôt nous n’aperçûmes plus de la _Miséricorde_ que sa mâture: celle-ci, dans l’éloignement prenait des proportions fantastiques: on eût dit le spectre d’une croix immense surgie du sein des eaux... De temps à autre, sur le chemin que nous suivions, se montraient des roches élevées, des îlots de pierre, aux parois verticales et lisses, pareils à des ruines; leurs cimes étaient garnies d’eiders, perchés sur un rang, qui nous regardaient de leurs yeux presque humains, en ouvrant et refermant leurs grandes ailes blanches...
Il était environ midi, quand nous accostâmes à Reikiavik. Le cercueil fut débarqué sur le quai, et nous restâmes autour, à le garder, tandis que le capitaine allait demander aux autorités de la ville la permission de l’inhumer et prier le fossoyeur public de creuser la tombe. Nous demeurions là, plantés sur nos jambes, immobiles, nos «suroîts» rabattus, l’air morne et embarrassé tout ensemble... Je connaissais Reikiavik pour y être venu deux ou trois fois en bordée, une année que nous avions été cernés par les glaces et qu’on pouvait s’y rendre comme en promenade, sur les flots gelés. Mais je n’en avais retenu que des images d’entre gin et brandy, une confuse vision de tables, de tonneaux cerclés de cuivre, de servantes de bars, rougeaudes, coiffées de noir comme les femmes de Sein, avec des cheveux nattés qui leur pendaient dans le dos, et une grosse voix de matelots enroués,--cela dans une atmosphère de fumée, sentant le tabac, l’alcool, l’huile, et surtout la fiente d’oiseaux dont les habitants se servent pour faire du feu... Oh! qu’elle me semblait lugubre et renfrognée, à cette heure, la triste ville des fiords, la ville sans joie, sans lumière, sans arbres, comme toute nue sous un ciel plombé, et si sombre avec ses maisons de bois, plus moisies que les goélettes retraitées qu’on laisse, chez nous, à pourrir dans les ports! Par-dessus les toits, dans la brume, pointait un clocher, ou plutôt une guérite... Je pensai à notre tour de Plouguiel, à son carillon du dimanche, aux frênes du cimetière où nichent des ramiers et à l’ombre desquels Guillaume eût été si bien!... Alors, à l’idée que nous l’enfouirions ici, dans ce sol étranger, aux extrêmes confins et presque en dehors de la terre chrétienne, j’eus le cœur à ce point navré que, si ce n’avait été par respect pour son dernier vœu, j’aurais, je crois, poussé du pied son cercueil, oui, je l’aurais poussé à la mer, et je lui aurais dit:
--A la garde de Dieu, mon frère!... Quelque part que la vague t’emporte, tu y seras mieux et plus près du paradis qu’en ces parages de désolation.
Non loin de nous, sur la marine, se dressait une baraque surmontée du drapeau danois. Un vieux à casquette galonnée--probablement une espèce de maître de port--qui nous dévisageait du seuil, depuis quelques instants, vint à nous et nous demanda en français:
--Qu’est-ce qu’il y a dans ce coffre?
--Un mort, répondit Garandel.
L’homme se découvrit, salua, puis nous désignant la baraque:
--Mettez-le là, si vous voulez, en attendant, et abritez-vous.
Ce n’était pas de refus. Le brouillard, plus dense, commençait à pénétrer nos vêtements, sous nos cirés, et des filets d’eau glacée dégoulinaient le long de nos jambes. Dans la cahute, un poêle ronflait. Nous pûmes nous chauffer, assis sur un banc. Le vieux à casquette avait repris la conversation; il nous raconta qu’il avait fait en France un séjour de deux ans; puis il m’interrogea sur mon frère, sur la maladie qui l’avait tué, et, comme je m’enquérais s’il y avait d’autres Bretons enterrés à Reikiavik:
--Peu, dit-il, mais il y en a... Ils ont leur coin, le coin des étrangers.
Le capitaine survint sur ces entrefaites. En serrant la main du vieux, je le priai de me dire son nom. Il s’appelait Rosenkild. Je me le répète chaque fois que je fais retour vers ces temps lointains. C’était le nom d’un brave homme.
Pour gagner le cimetière, il faut traverser Reikiavik dans toute sa largeur. J’allais le premier, escorté par le veilleur de nuit de l’endroit, qui est également préposé, paraît-il, aux enterrements; les camarades suivaient, portant le cercueil sur des rames; le capitaine fermait la marche. Nous cheminions en silence par les rues désertes, dans la brume. Des visages se collaient aux vitres pour nous regarder passer. Parfois, une porte s’ouvrait et, sur le seuil, des jeunes filles, des enfants, montraient leurs têtes étonnées, leurs faces roses, un peu bouffies, encadrées de cheveux couleur de foin, leurs yeux verts du vert des plantes qu’on a séquestrées du soleil; ils murmuraient je ne sais quoi dans leur langue, des paroles de leur religion, sans doute, l’adieu selon le rite à ce mort inconnu.
Nous étions dans la campagne maintenant, si l’on peut appeler de ce nom la plaine sans herbe où nous manquions à tout instant de trébucher dans les cailloux et qui, prolongée au loin par les pentes neigeuses des monts, ressemblait assez à celle de mon rêve.
Soudain, une palissade, comme on en voit chez nous autour des chantiers de construction, une porte à claire-voie, un enclos découpé en petits carrés, avec des allées droites et nettes, comme un potager bien tenu... C’était là. Jamais cimetière ne m’a donné une telle impression d’ordre, de rangement méthodique, de propreté. Chaque famille a son carré, son arpent funèbre, qu’elle entretient soigneusement. Mais combien morne en sa régularité même, ce cimetière du pôle, et combien muet! Combien différent des nôtres où les tombes voisinent pêle-mêle, où, parmi les sauges et les jacinthes sauvages, voltigent les bouvreuils, les abeilles, toutes les bêtes chères aux défunts!... Nous nous dirigeâmes vers le fond de l’enclos, guidés par le son retentissant des coups de pioche dans la terre durcie. Là, régnait une sorte de plate-bande inculte que bossuaient quelques tertres épars.
Nous touchions au terme de notre corvée de deuil.
Des croix à demi déracinées par les bourrasques inclinaient tristement leurs branches, déjà vermoulues, bien qu’elles indiquassent des dates assez récentes... En attendant que le fossoyeur eût fini de creuser le trou, nous nous mîmes à déchiffrer les noms des gars d’Islande auprès desquels Guillaume dormirait tout à l’heure le somme éternel. C’étaient, pour la plupart, des sépultures de Dunkerquois. Tout à coup, le capitaine s’écria:
--Kermarec!... Yvon Kermarec!... Un de Plouha!... Je l’ai bien connu. Nous étions au cours ensemble, à Paimpol.
Et presque aussitôt un autre dit:
--Ici c’est Pierre-Louis Féchant, de Camlez...
--Ah bah! le second de _l’Étoile-des-Mers_! fit Garandel. Il y a deux ans, je soupai à sa table, dans sa maison de Kervénan, le soir du pardon de saint Nicolas. C’était un homme fort: il soulevait une barrique de cidre à bras tendus...
Un appel nous fit retourner. C’était le fossoyeur qui nous avertissait que la tombe était prête... Que vous dirai-je encore? Dix minutes plus tard, mon frère reposait dans le lit qu’on ne refait pas, et les lourdes mottes de la terre islandaise avaient recouvert sa dépouille. Nous y plantâmes la croix que nous avions apportée, la croix aux lettres blanches que les gens de Reikiavik épelleraient le lendemain sans les comprendre. Je récitai l’_oremus_ final; puis, après avoir fait trois fois le tour de la tombe, chacun murmura:
--_Kenavo_ (au revoir), Lommic!
Et nous nous éloignâmes. Mon frère demeura seul dans l’éternité, avec son brin de buis de Bretagne entre les doigts.
«Le soir de Pâques... n’oublie pas, Jean-René!» Ah! certes, non, je n’ai pas oublié...
* * * * *
...Kerello secoua les cendres de sa pipe dans le gazon roussi. La douce lumière élyséenne des couchants de septembre promenait sur le calme paysage son reflet pâlissant. A nos pieds, la rivière salée s’enflait lentement, comme soulevée par des forces mystérieuses, et, avec la marée montante, le souffle du vent semblait s’être élargi. Sa grande aile invisible, en touchant les navires à l’ancre autour de l’île Loaven, les éveilla de leur torpeur. Nous les vîmes frémir, s’ébranler, s’engager, l’un derrière l’autre, dans le courant que dessinait un ruban de moire plus claire sur le gris azuré des eaux. Leurs flancs, délavés par les embruns arctiques, étaient marbrés de lèpres verdâtres, et, dans le silence vespéral, nous entendions distinctement craquer leurs membrures. Ils n’en avaient pas moins comme un air de joie. Un rayon oblique dorait les hautes voiles, allumait une flamme rose à la cime des mâts.
En regagnant Roc’h-Vélen par les sentiers de falaise, nous pûmes suivre quelque temps leur défilé majestueux.
L’équipage du navire de tête avait entonné le cantique de saint Yves, du grand patron trégorrois. Les autres reprirent en chœur. Et même après que les goélettes eurent disparu dans les tournants de la rivière, leur chant continua d’arriver jusqu’à nous, harmonisé par la distance. De grosses larmes ruisselaient sur les joues du «Clerc de Kersuliet». Je crus qu’il pensait à son frère, à la Pâque douloureuse dont il venait de me faire le poignant récit, à la tombe sans prière et sans fleurs du pêcheur de la _Miséricorde_ couché là-bas, devers Reikiavik, dans le coin des abandonnés... Je me trompais du tout au tout.
--Sont-ils heureux, ces gaillards-là!--me dit-il en posant sur moi sa rude poigne.--Et voilà pourtant des bonheurs que je ne connaîtrai plus!
FUNÉRAILLES D’ÉTÉ
_A M. Louis Ganderax._
I
Nous rentrions de la pêche au large, avec le flot montant. Il faisait une de ces calmes et blondes soirées d’août qui revêtent les lointains, en Bretagne, d’une lumière infiniment douce, suspendue dans l’air comme une poussière d’or pâle. Le ciel profond, et d’une amplitude immense, se recourbait en voûte au-dessus des eaux...
Le _Saint-Yves_ filait d’une allure égale, un peu incliné sur son flanc droit, traînant derrière lui un fin sillage que le soleil couchant teintait de pourpre et projetant, en avant de la proue, sur la face à peine moirée de la mer, la silhouette élégante de ses deux focs harmonieusement gonflés.
Herri Laouénan, le patron, fumait sa pipe, assis à la barre. Le reste de l’équipage--deux pêcheurs et un mousse--se tenait accroupi dans l’ombre de la grande voile, les coudes appuyés au plat-bord. Tous se taisaient. A vivre constamment dans les mystérieuses solitudes du large, les marins de cette côte, fils d’une race d’ailleurs taciturne, prennent à la longue des habitudes quasi monastiques de silence. Je suis sûr que depuis le matin, en dehors des indications nécessaires pour les manœuvres, il n’avait pas été prononcé cinq paroles... Nous glissions sans effort, sous la poussée d’une faible brise, entre les îles qui parsèment ce coin de Manche, dans les parages du Trégorrois.
C’est un des plus beaux paysages de mer que je connaisse. De toutes parts surgissaient autour de nous de gigantesques profils de pierre, des figures énigmatiques et colossales. Le rocher du Château, avec sa toison de lichens, gardait l’entrée du port, dans l’attitude d’un sphinx de bronze vert, et, vis-à-vis, l’île Saint-Gildas dormait, paresseusement étendue à l’ombre de son bois de pins qui la fait ressembler à quelque Salamine bretonne. Plus loin, vers le septentrion, s’égrenaient, comme les têtes débandées d’un troupeau à la nage, les innombrables récifs épars le long du littoral de Plougrescant... Des vols de mouettes tourbillonnaient, pareils à une neige vivante, dans la transparence ambrée de l’atmosphère. Devant nous, l’âpre échine de la côte, de l’_armor_ penvénanais, s’enlevait en noir sur le ciel pâlissant. Un calme délicieux baignait toutes choses. Et la houle elle-même roulait par grandes ondes lentes et pacifiques. La trépidation de la barque était à peine perceptible: on l’eût dite immobile, figée sur place, au milieu de l’enchantement universel, n’eût été la fuite incessante des roches qui, l’une après l’autre, passaient, en un défilé d’ombres silencieuses, semblant remonter vers la haute mer.
Soudain une cloche tinta.
Et, comme s’il n’eût attendu que cet avertissement, un goéland solitaire, perché à la cime de l’écueil du Four, battit l’air de ses longues ailes grises et s’envola.
Les hommes, ôtant leurs suroîts, se signèrent. Le patron murmura:
--Dieu lui fasse paix!
Les autres répondirent en chœur:
--Amen!
--Ce n’est donc pas l’angélus? demandai-je.
--Écoutez! fit Laouénan, le doigt levé.
Les tintements tombaient, espacés, monotones, avec de lourdes vibrations qui allaient se perdre au loin dans la profondeur de l’immensité vide.
--Ne reconnaissez-vous pas le timbre de la cloche du Port-Blanc? Elle ne sonne jamais qu’en deux circonstances: le jour de la fête de Notre-Dame et pour le glas d’un marin décédé... Dieu fasse le sort qu’il mérite à celui qui vient de mourir!... Ce goéland que vous avez vu prendre son vol, c’était son âme qui partait.
--Je n’ai pas entendu dire qu’il y eût quelqu’un de malade dans nos alentours.
--Féchec-coz[3], depuis près d’une semaine, n’est pas _sorti_[4]... Je lui ai rendu visite hier. Il m’a dit: «Je suis au bout de ma chique...» Ou je me trompe fort, ou c’est son glas que nous entendons.
Et, de nouveau, le patron se tut, et les hommes renfoncèrent leurs casques de toile huilée sur leurs figures graves, tandis que la cloche de la chapelle continuait de marteler le vaste silence à petits coups réguliers et plaintifs...
Le soleil n’était pas encore complètement couché quand nous accostâmes au débarcadère. Un groupe de femmes stationnait près de la hutte du douanier de garde, sur un tertre à demi éboulé dominant le môle. Une d’elles, une grande fille brune, à la peau rêche et bistrée, marbrée de rouge par les larmes, vint au-devant de nous, dès que nous eûmes posé le pied à terre, et, s’adressant à Herri Laouénan:
--On t’attend chez nous pour ensevelir mon père. Il a eu sa connaissance jusqu’à la fin et, au moment de mourir, il t’a désigné. A toi seul, paraît-il, il a donné ses instructions.
C’était Annie, surnommée «Goémon vert», la fille de Féchec-coz.
--Va dire que j’arrive, répondit simplement le pêcheur.
Il héla le mousse resté à bord pour ranger les agrès.
--Passe-moi un des congres, petiot.
L’enfant lui tendit, en la soulevant par les ouïes, l’énorme bête gluante. Il la jeta sur son épaule, avec l’aisance d’un Hercule dompteur de monstres, et nous nous mîmes à gravir le raidillon qui conduit au village.
II
Le Port-Blanc n’est, à proprement parler, qu’un hameau marin, une enclave de Penvénan,--dont le bourg est situé à quatre kilomètres dans les terres, au centre d’un plateau assez triste, planté surtout de calvaires et de haies d’ajoncs.--Deux ou trois auberges, une douzaine de chaumières, c’est tout le village. Une route de grève, pavée de galets et où traînent des guirlandes de varechs abandonnés par le jusant, forme la rue unique. Une menue ruelle s’en détache, contourne les maisons qui bordent la plage, puis se disperse en une multitude de sentiers grimpants, bientôt évanouis derrière la hauteur.
Au fond d’une cour donnant sur cette ruelle, achève de s’effondrer une antique demeure du XVIᵉ siècle, couverte en glui, avec tourelle en poivrière, semi-masure et semi-manoir. Le rez-de-chaussée, humide et sombre, ne prenant de jour que par une étroite lucarne, sert à la douane d’entrepôt pour les épaves. C’est un capharnaüm étrange, une sorte d’ossuaire des naufrages, où gisent pêle-mêle des bouts de filin, des tronçons de mâts, d’énormes ferrures encrassées de rouille, des ancres, des rames, des planches sur lesquelles se lisent encore des noms de navires de toutes nationalités: bref, tout un musée funèbre de la mer. Cela sent le moisi, la saumure, et une pénétrante odeur de goudron ranci. Un escalier extérieur, en granit, conduit à l’étage, abrité par un auvent que soutiennent des piliers de chêne bizarrement sculptés.
C’est là que, depuis plusieurs générations, habitent les Féchec. Un de leurs ancêtres, enrichi par la flibuste, acheta la maison en l’an de grâce 1712 et y fit graver ses initiales dans la pierre, au-dessus de la fenêtre principale. A partir de cette date, l’aîné de la famille eut en apanage ce logis et le transmit à son premier descendant mâle, un peu plus délabré qu’il ne l’avait reçu. Il est d’usage, en Bretagne, de respecter toutes les vieillesses, celle des maisons comme celle des gens; les antiques murailles que l’âge et les intempéries inclinent vers la terre, y meurent paisiblement de leur belle mort.
Comme nous arrivions à la barrière qui donne accès dans la cour, Laouénan me demanda:
--Vous n’entrez pas dire une prière?
Si, vraiment! Je tenais à revoir une dernière fois les traits de ce rude marin, une des physionomies les plus singulières et les plus attachantes que j’aie connues; et surtout j’avais à cœur de payer à sa dépouille le tribut d’un suprême hommage... Que de chers souvenirs me rendent précieuse sa mémoire! Je lui dois mes plus profondes, mes plus exquises sensations de mer. En ce Port-Blanc, ma patrie d’élection, j’ai pu savourer, grâce à lui, les saines ivresses du large, en ce qu’elles ont de plus insinuant et de plus fort... L’été précédent, nous avions vécu ensemble, toute une semaine, de la libre vie errante des anciens _vikings_. Il m’avait fait découvrir les Sept-Iles, qui étaient pour moi un pays vierge et ne m’étaient apparues jusqu’alors que dans un brouillard de rêve, comme le mirage d’une Atlantide. Nous les avions explorées tour à tour, couchant une nuit dans chacune, enroulés en nos manteaux auprès d’un feu d’algues, avec la sourde rumeur de la houle à nos pieds et, sur nos têtes, le déploiement d’un ciel merveilleux, embaumé de subtils aromes et criblé d’étoiles. A l’île aux Moines, l’hospitalité nous avait été gracieusement offerte dans le phare; nous avions fait la veillée, en compagnie du gardien, dans la galerie extérieure de la lanterne, dont la flamme projetait au loin sur la mer nos ombres démesurément agrandies. Féchec-coz s’était mis à conter des «histoires», des mythes frustes et incomplets, pareils aux fragments mutilés de quelque antique cosmogonie bretonne, et qu’il se plaisait à situer en ces solitudes.
Il évoquait Is aux cent portes, détaillait les féeries de sa cathédrale, bâtie en ce lieu même et desservie par des moines au nombre de sept fois sept mille. Puis venait la pathétique légende d’Ahès «à la peau claire comme la lune»; ses amours tragiques, cause de l’engloutissement de la cité; sa fin lamentable, sa métamorphose en sirène, ses prunelles d’émeraude guettant toujours le passage des jeunes hommes, sa soif d’étreindre et de tuer, son beau corps souple ondoyant sans fin dans le mouvant repli des vagues et les imprégnant d’une amertume éternelle. Il se dégageait de ces primitifs symboles une poésie étrange, capiteuse, qui exaltait le conteur lui-même. Sous les touffes épaisses de ses sourcils, ses yeux brillaient, comme phosphorescents, et l’on eût dit qu’une émotion sacrée faisait trembler sa voix. Par instants, il nous donnait l’impression qu’il ne parlait pas pour nous seuls, mais aussi pour la vaste étendue des eaux mystérieusement peuplées. Son débit avait l’ampleur, la solennité d’une incantation. Et, avec sa haute taille un peu voûtée, avec sa face dure, squameuse, hérissée de poils de barbe enchevêtrés et grisâtres comme une végétation de lichens, il faisait songer à quelque génie de la mer commentant la destinée de sa race et célébrant la gloire de son ancêtre, le vieil Océan.
Je compris, cette nuit-là, d’où venait l’ascendant exercé par Féchec-coz sur toute la tribu des pêcheurs de cette côte, de Plougrescant à Perros-Guirec. Il leur imposait, sans doute, par son grand âge, par son expérience, la probité intacte de sa vie, mais plus encore par sa science des choses du passé, par sa prodigieuse mémoire, et surtout par ce don d’éloquence mystique qu’il avait en propre, signe manifeste, aux yeux de ses pairs, d’une supériorité quasi surnaturelle devant laquelle ils s’inclinaient avec une vénération mêlée de crainte. Son influence sur eux était énorme. Les soirs, trop fréquents, de soûlerie générale, il n’avait qu’à paraître pour qu’immédiatement le tapage cessât: les auberges se vidaient comme par enchantement et les ivrognes les plus récalcitrants se laissaient emmener par leurs femmes, avec une docilité de moutons. En toute circonstance, il était écouté, obéi. On le consultait comme un oracle. C’était, du reste, sous d’âpres dehors, une âme tendre, débonnaire, exempte d’orgueil. Il avait la majesté d’un patriarche et la candeur d’un enfant...
--Tout le pays le pleurera, me dit Herri Laouénan, tandis que nous nous apprêtions à gravir les marches du vieil escalier de pierre... Lui est heureux. Il commençait à avoir soif de repos. Il y a huit jours, comme nous remontions ensemble de la cale, il me prit soudain par le bras et, me montrant par delà les îles la lumière dorée du couchant: «Regarde, prononça-t-il; cette splendeur que tu vois là-bas, c’est l’entrée du paradis des marins. J’y habiterai avant la fin de ce mois, dans le contentement et dans la paix...» Hier, quand je suis venu demander de ses nouvelles, il était assis sur un banc à dossier, au coin de l’âtre, et il roulait entre ses doigts les grains d’un chapelet. Il se mit à causer avec moi d’un ton bonhomme, m’annonçant tranquillement sa mort pour aujourd’hui, me chargeant de l’ensevelir, de veiller sur sa barque et sur ses engins... J’essayais de me persuader qu’il plaisantait--quoique ce ne fût point son habitude--et, tout de même, j’avais le cœur serré... Pauvre Féchec-coz!... Jamais plus méritant que lui n’a franchi le seuil du bon Dieu.
III
De chaque côté de la porte, à des piquets plantés dans le mur, étaient appendus, en guise de draperie funèbre, deux de ces manteaux de bure noire, à grandes cagoules, que portent comme parure de deuil les Bretonnes de cette région.