Part 2
--C’est étonnant, observa-t-il: il fait presque doux. La bise a molli. Les vents sont en train d’obliquer vers le sud. Ne trouves-tu pas qu’on respire comme un air de France?
Je répondis en riant:
--Oui, ça sent l’odeur de chez nous, l’odeur des crêpes de froment.
Nous nous mîmes à aller et à venir le long du bordage en devisant du pays.
--Depuis quand, me demanda le capitaine, n’as-tu pas vu les fêtes de Pâques en Armor?
J’en étais à ma douzième année de pêche et, par conséquent, de «Pâques blanches», comme nous disons.
--Cela commence à compter, prononça-t-il; mais je suis encore ton aîné de deux campagnes.
Il était du village de Perros-Hamon, à une demi-lieue de Paimpol. Un gars solide, s’il en fut, un type d’Hercule de la mer. Il avait parfois des brouées soudaines, des colères sauvages et terribles comme de brusques coups de vent; mais cela ne durait pas, et ses yeux gris se rassérénaient aussi vite, redevenaient clairs et bons, comme un ciel nettoyé. Car c’était, au fond, le meilleur des hommes; et, dans ce grand corps, d’aspect si farouche, il y avait une âme presque enfantine, un cœur chaud, prompt à s’attendrir.
Il me confessa, ce matin-là, qu’il ne voyait jamais sans tristesse approcher le temps pascal.
--Je ne sais si tu es comme moi, Jean-René!... C’est seulement par des jours pareils que j’ai le sentiment d’être si loin, si perdu!... On a beau dire, même pour un marin d’Islande, le grand mât de sa goélette ne remplace pas le clocher de sa paroisse... Toute cette semaine, j’ai eu l’esprit à l’envers, et hier soir, après que vous avez été sortis, vrai, des larmes me sont montées plein les yeux... Il y a une chose surtout à laquelle je ne m’habitue pas à ne plus assister.
--Dites voir, capitaine.
--Eh bien! c’est l’«Enterrement du bon Dieu».
C’est une cérémonie qui se pratique, paraît-il, à Paimpol, le soir du Vendredi saint. Le catafalque est dressé au milieu de l’église, orné de draperies noires que parsèment de grands pleurs d’argent; un Christ en croix, de taille presque humaine, occupe la place du cercueil. Les prêtres entonnent sur lui l’office des morts, comme si réellement il venait d’expirer. L’absoute donnée, les porteurs s’avancent; le crucifix est couché sur une civière et le convoi funèbre se met en marche, clergé en tête, tout le peuple suivant. Il y a des vieilles, en coiffes à l’ancienne mode, qui sanglotent désespérément dans leurs mouchoirs. On gagne, au crépuscule, la haute ville. Là, au centre d’un carrefour d’où la vue domine au loin la mer, avec les promontoires et les îles du Goélo, s’élève un calvaire de bois peint, planté dans un socle de granit en forme d’autel. On dépose le bon Dieu, au pied de cet autel, sur un lit de fleurs du printemps; puis la procession redescend la colline, en psalmodiant les lamentations du prophète, dans le silence de la nuit.
--Tu ne saurais croire, Jean-René, me disait à mi-voix le capitaine, tu ne saurais croire à quel point cela m’a remué le cœur de songer à cette fête et que, cette année encore, elle aura été célébrée sans moi. Du temps que j’étais gamin, nous y accourions en bandes, de tous les villages de la baie. La vieille église de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle ne suffisait pas à contenir les pèlerins. Beaucoup restaient dehors, sous le porche et dans les allées du cimetière, à attendre que le cortège s’ébranlât. C’est là qu’à douze ans je fis connaissance d’une fillette, du nom de Catherine Manchec, venue avec ses parents de l’anse de Porz-Mazo et que le hasard avait fait asseoir à côté de moi, sur la même dalle funéraire. Je ne me doutais guère, alors, qu’elle deviendrait un jour ma femme. Ce fut encore à l’«Enterrement du bon Dieu» que nous nous retrouvâmes, dix années plus tard, comme je rentrais du service. Il faisait une claire nuit, un ciel de velours; la procession, après avoir stationné au reposoir, devant le calvaire, venait de s’engager dans les petites routes étroites qui dévalent vers la ville et qu’on appelle, à Paimpol, les «Chemins verts». Pressée entre les talus, la foule par moments avait comme des remous. Durant une de ces poussées, je sentis contre mon dos la douceur d’une poitrine tiède. Je me retourne. C’était elle... Catherine Manchec. Je l’avais revue dans l’intervalle, à cinq ou six reprises, mais à distance et sans lui parler. Cette fois, je lui adressai quelques propos; elle me répondit, tout en continuant de rouler les grains de son chapelet, des mots brefs, entre deux _Ave Maria_. Son haleine me parut aussi fraîche que l’odeur des aubépines qui bordaient le sentier. Je ne pénétrai point à sa suite dans l’église, par crainte de la gêner dans ses dévotions, mais je me postai près de la grille, pour la guetter à la sortie, et, malgré qu’elle en eût, je l’accompagnai un bon bout de route, elle et ses amies, dans la direction de Porz-Mazo. La semaine d’après, nous étions fiancés... J’ai essuyé plus d’un coup de mer depuis lors, mais il y a comme cela des choses, n’est-ce pas? qui ne s’effacent jamais.
...Tandis que nous bavardions ainsi, le capitaine et moi, sur le pont de la _Miséricorde_, tout englué d’entrailles de morues, le pâle jour d’Islande envahissait lentement le ciel et dessinait autour de l’étendue encore sombre des eaux comme un grand cercle de blancheur. Le halo bleuâtre du soleil s’était évanoui: l’astre se montrait maintenant tel qu’une immense lune rouge. Dans la clarté lointaine pointaient çà et là des mâtures de navires mouillés, comme nous, au large de Faxa-Fiord. La veille, on eût vainement cherché à en apercevoir un seul, noyés qu’ils étaient dans l’étoupe grise des brumes; à présent, au contraire, on les distinguait quasi nettement, sans être obligé de se forcer les yeux. Vous eussiez dit une ligne de clochers. Ça me faisait penser aux flèches fines de notre pays de Trégor, qu’à mes retours de campagne j’avais si tôt fait de reconnaître bien avant que la terre fût visible.
Et là-bas, vers l’est, l’île aussi apparaissait, ou du moins son fantôme. Cela ne lui arrive pas tous les jours, ni même tous les mois. Si je vous affirmais qu’une année nous ne pûmes saluer son museau de glace, de toute la saison!... Les vieux loups d’Islande racontent sur elle aux novices les histoires les plus saugrenues; ils leur donnent à croire, par exemple, qu’elle est la grand’mère des baleines, baleine elle-même démesurée, qu’elle a l’humeur voyageuse et que, comme tous les monstres de son espèce, elle aime à changer d’eaux. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a pas de terre plus capricieuse: un soir, elle semble toute voisine, on la toucherait presque, et, le lendemain, froutt! elle s’est éclipsée... Ce matin-là, elle avait l’air de flotter, paisible, sur la mer, pareille à une ville de marbre aux remparts abrupts, dominés par de hautes et vastes coupoles qui étincelaient.
--Eh! mais, fit brusquement le capitaine, après avoir regardé l’heure à son chronomètre, est-ce qu’ils comptent passer leur dimanche de Pâques au lit, ceux de là-dessous?... Attends voir! Je vais te leur carillonner le premier son de la messe!
Il se précipita vers la cloche, suspendue à l’avant, entre deux montants de fer, et toute rongée de vert-de-gris.
_Drelin din, din din, drelin din!..._
Elle n’avait pas la grosse voix du bourdon de Tréguier, la cloche de la _Miséricorde_, mais ça ne l’empêchait pas, à l’occasion, de faire, ma foi! un joli vacarme. Ah! les bonnes têtes ahuries qui se succédèrent dans l’écoutille!
--Qu’est-ce qu’il y a, Kerello? Qu’est-ce qu’il y a?...
Le capitaine s’interrompit pour leur crier:
--Il y a que c’est Pâques, tas de fainéants!
Puis il se remit à sonner de plus belle. Et c’était comme une averse de petites notes grêles et aiguës dont les vibrations allaient s’élargissant au loin dans le silence glacé des solitudes.
III
Moins d’une heure plus tard, tout était prêt pour l’office.
Sur le pont, lavé à grande eau, ne traînait plus un seul débris de poisson. Une de nos voiles de rechange, en forte toile grise, toute neuve, et qui voyait pour la première fois le jour des fiords, fut étalée sur la plate-forme du roufle en guise de nappe d’autel. Les garcettes à prendre des ris figuraient assez bien les franges. Nous plaçâmes dessus la Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, en faïence coloriée, qui ornait la cabine du capitaine, et un vieux saint Yves en bois, taillé à coups de couteau, tout enfumé par un séjour de plusieurs années dans la chambre de l’équipage.
Un de nous--un nommé Garandel, du bourg de Trézény--se souvint fort à propos que sa mère ne manquait jamais de glisser dans le fond de son coffre, sous les hardes, un rameau de buis bénit, destiné à le préserver de tout malheur. Il l’alla quérir et le cloua, en arrière du roufle, au tronc du grand mât. C’était maigre comme verdure, ce pauvre brin de plante à demi desséchée, mais, tout de même cela vous égayait l’œil, vous faisait chaud à l’âme, suffisait à évoquer, dans le morne paysage polaire, toute la douceur du printemps breton. Nous nous sentîmes le cœur embaumé par ce buis.
--Avouez qu’elles ne sont pas si bêtes, les idées de ma brave femme de mère, disait Garandel.
Les préparatifs terminés, le capitaine enjoignit au mousse de se tenir à l’avant, près de la cloche:
--Tu sonneras, quand je te ferai signe, au moment du _Sanctus_.
Moi, j’étais à mon poste, en face de l’autel, qui ne m’arrivait guère qu’à mi-cuisses. Le grand mât, avec sa vergue en travers, formait dans le ciel une croix immense où les haubans s’appuyaient ainsi que des échelles. La _Miséricorde_ oscillait doucement, d’un mouvement très léger, très souple, inclinant de droite à gauche, de gauche à droite, les statues de la Vierge paimpolaise et du saint trégorrois. Nul bruit, sauf le petit chuchotement du clapotis sur l’étrave. Entre les cordages, on voyait s’enfler et décroître les ondulations d’une houle sans fin, d’un bleu d’acier.
Les hommes se rangèrent en cercle autour de moi. Ils avaient revêtu pour la circonstance leurs tricots les plus propres et des pantalons frais. Il se fût agi d’aller à la messe de paroisse que leur mise n’eût été pas plus décente. Seuls, les gros cache-nez de couleurs vives noués sur la gorge et les vestes de bure jetées sur l’épaule en guise de pardessus avertissaient du voisinage des pays arctiques.
--Quand tu voudras, Jean-René! prononça le capitaine.
Je soulevai mon bonnet de fourrure, aux trois quarts pelé, et je commençai le signe de la croix:
--_En hanô an Tad, hag ar Mab, har ar Spéred Santel!..._
Ailleurs, la scène eût peut-être passé pour drôle et j’aurais probablement fait l’effet d’un singulier «curé». Mais là, sur cette goélette solitaire, dans l’infini silence et le vide infini, il n’eût pas été du métier, celui qui aurait eu le cœur de rire. Pour nous, en vérité, nous n’y pensions guère... J’étais très grave et, s’il faut l’avouer, un peu ému,--comme, du reste, chaque fois qu’il m’est arrivé d’officier de la sorte. Il y a toujours eu en moi, depuis mon temps de petit séminaire, un prêtre manqué... Les autres aussi se comportaient d’une façon fort pieuse. D’aucuns avaient retrouvé dans les poches de leurs hardes des dimanches un chapelet oublié là, de l’automne précédent, et ils l’avaient sorti. Ce fut au milieu d’un recueillement profond que j’entamai la série des oraisons bretonnes. Les camarades,--qui debout, arc-boutés sur leurs jambes, qui adossés aux bastingages,--donnaient les répons.
Leurs grosses voix, rauques et traînantes, éveillaient dans les creux sonores de l’espace de longs bruits étranges, des échos inusités, comme si, là-bas, tout au loin, un peuple d’équipages invisibles se fût mis à prier avec nous. Et cela même ne fut pas sans nous causer d’abord quelque malaise. Vous savez ce qu’on dit: lorsqu’on prie tout haut à Islande, les âmes des «perdus», errantes dans ces parages, vous répondent. J’ai souvent ouï conter au père Loll, de la _Marguerite_, qu’une nuit que, pour se désennuyer, il avait imaginé de se réciter tout en pêchant son _Pater noster_, des voix s’élevèrent du fond des eaux, répétant après lui chacune de ses paroles. De surprise, et aussi de frayeur, il se tut. Alors, il y eut au-dessous de lui, dans la mer, comme un grand sanglot, et une voix murmura, plaintive:
--Si tu étais allé jusqu’au _libera nos a malo_, tu nous aurais tous délivrés.
A bord de la _Miséricorde_, ce jour-là, nous avons dû délivrer plus d’une âme défunte d’Islandais, car nous allâmes jusqu’au bout de notre oraison. Après la récitation des prières vint la lecture de la messe. Je lisais dans un vieux paroissien ou, pour parler plus justement, un eucologe, très volumineux, à couverture de basane avec fermoir de cuivre, dont M. Bléaz, recteur de Plouguiel, m’avait fait don l’année où je partis pour le collège. Toutes mes campagnes, il les a faites avec moi, le cher vieux livre, et plus d’une fois nous avons failli sombrer ensemble. Je l’ai encore; je vous le montrerai. Les dates importantes de ma vie y sont inscrites, sur le feuillet de garde, avec des réflexions à ma manière. Vous verrez que le dimanche de Pâques en question n’y est point oublié, et même que les dernières paroles de mon frère... Mais n’anticipons pas. Quand je fus au _Sanctus_, le capitaine fit un signe au mousse et commanda aux hommes:
--_War an daoulin, pôtred!_ (A genoux, les gars!)
Nous restâmes dans cette posture une minute ou deux, la tête inclinée, en silence, écoutant tinter la clochette et fermant les yeux pour revoir en esprit l’église du bourg natal, l’autel paré de branchages et de fleurs, les chasubles des prêtres, brodées d’or, et, dans la nef, sur les nuques penchées des femmes, les hautes coiffes de dentelle blanche, semblables à un grand vol de goélands... Je n’eus pas plus tôt achevé l’_Ite missa est_ que le capitaine me dit:
--Ce n’est pas tout ça, Jean-René: il n’y a pas de grand’messe sans un peu de chant.
--Oui, oui, s’écrièrent les autres, il faut que tu chantes!
Dès l’âge de ma première communion, j’avais été réputé pour ma voix, et ce fut à cause d’elle que Dom Bléaz, recteur de Plouguiel, m’attacha d’abord à lui comme un enfant de chœur, puis en vint à rêver pour moi les gloires du sacerdoce. Plus mûr, la poitrine élargie par les souffles immenses de la mer, vous eussiez juré que je portais en moi tout un registre d’orgues.
Un jour, du temps que je naviguais à l’État, sur la _Melpomène_, nous fûmes assaillis, en vue de Bourbon, par une trombe épouvantable. Ça sifflait, hurlait, beuglait. Un charivari de tous les démons! J’étais dans les hunes avec les gabiers, en train de carguer la toile. «Hein! Kerello, voilà des poumons qui dégottent les tiens!» me cria dans l’oreille mon voisin de vergue. Je ne répondis point, mais rassemblant toute ma voix, je lançai à gorge éperdue:
_Eun Douè hepken adori[1]._
Il n’y a pas, que je sache, d’air plus ample et plus majestueux. Tant que dura la manœuvre, je chantai. «Superbe!» me dit le commandant, quand je descendis de la mâture. Même d’en bas ils avaient tout saisi. J’avais triomphé du sabbat des vents et de la mer. Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que presque aussitôt la bourrasque, dépitée sans doute, rebroussa chemin...
A Islande, il m’arrivait rarement de chanter. Je vous en ai dit la raison: au milieu de ces grands silences polaires, on a comme peur de sa propre voix. Et puis, beaucoup prétendent que cela porte malheur, qu’on attire la mort. Ceux de ma bordée, au moment de nous affaler sur nos couettes, me suppliaient souvent:
--Jean-René, dis une chanson de chez nous qui nous fasse, en dormant, rêver du pays.
Je cédais quelquefois et, avant de dégringoler moi-même dans le puits des songes, je leur fredonnais la «sône» des _Filles de Lannion_ ou la complainte des _Goémonniers_.
Mais chanter dehors, sur le pont, à pleine voix?... Je me tournai vers mon frère, comme pour lui demander conseil.
Il était assis sur le plat-bord, les jambes pendantes, cramponné d’une main à la drisse du grand mât... Dans le branle-bas de la matinée, je n’avais guère eu le loisir de faire attention à lui... Sa pâleur me frappa. Sous la mince couche de hâle qui recouvrait ses traits jeunes, il avait la mine verdâtre d’un noyé... Une angoisse me prit. Et sans doute la lut-il dans mes yeux, car, raidissant sa taille courbée, il se mit à rire et dit avec enjouement:
--Voyons, ne te fais pas prier, Jean-René... Puisque pourtant c’est Pâques, tu nous dois au moins un _alleluia_.
Ses joues, en parlant, s’étaient colorées. Les autres firent chorus avec lui:
--C’est ça, oui, un _alleluia_.
--Tiens, continua Guillaume, il y a un cantique de Pâques... c’est en latin et je ne sais plus par quels mots cela commence... mais, si tu te rappelles, on nous racontait, quand j’étais petit, que c’étaient les anges qui l’avaient inventé et que, durant tout le temps qu’on mettait à le chanter, il y avait trêve pour toutes les douleurs, en ce monde-ci et dans l’autre, même pour celles des damnés.
--Tu veux dire l’_O filii et filiæ?_...
--Précisément... Vas-y, Jean-René. Lance-nous ça de la belle manière. Qu’on t’entende, si possible, jusque là-bas. Ça leur fera plaisir comme à nous.
Il montrait les silhouettes lointaines des navires de pêche mouillés à l’horizon.
--Oui, appuya le capitaine, fais honneur à la _Miséricorde_!
J’oubliai tous mes scrupules, et, debout sur un rouleau de filin, j’entonnai l’hymne puissante et douce de la Résurrection. Ma voix monta, extraordinairement vibrante, dans l’air quasi vierge de ces régions vouées à un silence éternel. La plupart des camarades, mon frère lui-même, s’étaient mis, dès les premières notes, à m’accompagner en sourdine. Peu à peu, je m’exaltai. Je me sentais comme soulevé par des ailes dans l’espace; une sorte d’ivresse me gagnait; c’était comme si toutes les musiques de Pâques eussent chanté en moi. J’en étais à ce passage: «_Vide, Thomas, vide latus..._» Vous verrez, il est marqué d’une croix dans mon livre... Tout à coup, un cri vers tribord, un cri que j’entends encore, après dix-neuf ans:
--Jean-René! Ton frère qui perd son sang!...
--Malheur de Dieu!
Je ne fis qu’un bond jusqu’à Guillaume. Il était toujours accroupi sur le bordage, mais il avait lâché la drisse, et, de chaque côté, un pêcheur le soutenait par l’aisselle. On voyait, sous son tricot, se gonfler des espèces de vagues qui s’échappaient en flots de sang par ses narines et par ses lèvres. Ses genoux, ses bottes en étaient inondés, et il y avait sur le pont une flaque rouge, comme si l’on eût éventré une cinquantaine de morues à cette place. J’allais le saisir à bras le corps, pour l’emporter je ne sais où, ailleurs, dans la pensée que cela le soulagerait. Il m’écarta du geste, murmura entre deux vomissements:
--Laisse... laisse... il faut que ça sorte...
Nous nous étions tous serrés en groupe en face de lui, aussi livides que lui-même, et nous restions là, hébétés, sans une parole, à le regarder. Je cherchai des yeux le capitaine: il était précipitamment descendu à la cabine et reparut tenant un verre à demi plein d’une liqueur foncée.
--Si tu pouvais avaler ça, Guillaume, ça te remettrait le cœur... c’est du tafia... du vrai!
Mon frère étendit la main, mais il tremblait trop.
--Versez-le-moi dans la bouche, fit-il.
On dut attendre que les hoquets fussent moins fréquents. Quand le breuvage eut passé, il dit, avec un soupir d’aise:
--Ça va mieux... c’est comme si j’avais bu du soleil des Iles.
Il s’essuya la figure du revers de sa manche, pour enlever les caillots qui poissaient les boucles frisées de sa barbe, et prononça d’un ton moitié comique, moitié navré:
--Il a tout de même un sale goût, le sang de l’homme.
Je lui demandai:
--Tu ne veux pas te coucher?
--Si bien! répondit-il; vous finirez la fête sans moi... Je ne vaux pas deux sous.
--Il sera mieux dans ma cabine, intervint le capitaine. Il y a un cadre et un matelas qui ne servent à personne... Conduis-le, Jean-René.
Guillaume déclara qu’il n’avait pas besoin d’aide. Il était comme honteux de ce qui lui arrivait, de se sentir faible presque autant qu’une femme au milieu de tous ces gaillards robustes, forts comme des arbres, dont les physionomies marquaient, devant sa souffrance, une pitié mêlée de stupeur. Il se raidit pour traverser le groupe, mais ses jambes chancelaient sous lui, et le balancement du navire le faisait tituber ainsi qu’un homme ivre. Quand nous fûmes seuls dans la cabine, sa première parole fut:
--Faut-il que je sois chiffe!
J’eus toutes les peines du monde à lui tirer ses bottes: il avait les pieds enflés. Une fois sur le dos, il feignit de plaisanter:
--On n’est pas mal du tout ici... Un lit de riche, mon cher... De la laine cardée!... C’est si moelleux que ça vous donne sommeil. Je vais rêver que je suis capitaine.
Je pliai sa veste en quatre et la glissai sous sa tête, en guise d’oreiller, puis je le drapai dans une couverture. L’installation terminée, il me dit:
--Tu sais, Jean-René, j’entends qu’on ne s’occupe pas de moi davantage... Remonte là-haut et amuse-toi...
--Mais si les vomissements te reprennent?
--Ne crains rien, j’appellerai.
Comme je mettais le pied sur l’échelle, il me cria:
--Tu me diras si l’andouille est bonne. Il y en a une dans le _frichti_.
IV
Le capitaine avait donné des ordres au mousse, dès la veille, pour que le repas fût digne de la fête qu’on célébrait. Je trouvai les camarades en train de casser le biscuit dans les assiettes d’étain, car on devait commencer par de la soupe d’oing, si chère aux estomacs bretons. Tout le monde en parlait, depuis le matin, de cette soupe, et du rata de pommes de terre au lard, et de l’andouille surtout:--«Une andouille superbe, mes amis, avait annoncé le capitaine; du pays de Guingamp, où on les fait si drues!...» C’est chose rare qu’une bombance à Islande. A l’ordinaire, on mange n’importe quoi, chacun dans son coin, le plus souvent sans s’interrompre de pêcher. Une croûte, un morceau de salaison, une gorgée d’eau qu’on va boire à la tonne, c’est tout le menu. Aussi exultions-nous par avance à l’idée du régal promis, de cette agape pascale faite en commun et que rien ne nous empêcherait de prolonger à plaisir, en propos d’hommes gais, la pipe à la bouche, en histoires de toutes sortes, en chansons. Et même, au cours de la messe, plus d’un avait dû être distrait dans ses dévotions par les odeurs venues de la cambuse, par les gros flocons de fumée noire qu’elle exhalait à plein tuyau vers le ciel... Au pays d’exil, dans ces mers tristes, il n’est point de petites joies.
Mais moi, la mienne était maintenant gâtée. L’accident arrivé à mon frère, d’une manière si brusque, m’avait bouleversé tout l’être. J’étais moulu comme si j’avais fait une chute du haut de la mâture. Rien ne me disait plus.
J’allai cependant prendre ma place parmi les autres. Ils s’étaient rassemblés sur l’arrière, où une voile, jetée en travers par-dessus le gui d’artimon, avait été arrangée en forme de tente. Eux non plus ne se sentaient pas l’esprit très gaillard. Je vis à leurs yeux qu’ils étaient préoccupés, inquiets.
--Comment va-t-il, Jean-René? s’informa le capitaine.
--Il a meilleure mine. Il ne se plaint pas. Son seul désir est que sa maladie ne vous trouble point. Il m’a défendu de rester auprès de lui et prétend n’avoir besoin que de repos.
--Moi, énonça Garandel, je suis persuadé qu’il en réchappera.
--C’est à souhaiter pour lui et pour nous, fit Désiré Kerneur, un ancien Terre-Neuvat, que nous avions surnommé le «Vieux flétan».