Pâques d'Islande

Part 13

Chapter 13756 wordsPublic domain

--Si fait, intervint la vieille Nann... Gab Prunennec les voulut voir. Il glissa un coup d’œil furtif par-dessous ses draps. Mal lui en prit. Les défunts de sa famille, son propre père à leur tête, lui arrachèrent les prunelles avec les ongles: et, tout le restant de ses jours, il pleura des larmes de sang... Si vous m’en croyez, homme de la ville, dormez cette nuit la face tournée vers la muraille.

Un frisson subit parcourut ses membres.

--Tenez, ajouta-t-elle, devenue très pâle, c’est un signe!... Une âme vient de me frôler... Bonsoir!

Elle gravit l’échelle du galetas et disparut dans le trou noir de la trappe. Gaïda couvrit le feu de mottes de tourbe, pour qu’il durât jusqu’à l’aube, et Ronan me conduisit au «cabinet des gentilshommes» où je devais coucher, dans le lit monumental des ancêtres.

--Tâtez, me dit-il; la couette est bonne. Dieu fasse que votre somme le soit pareillement! Je vous laisse la lumière, mais, aussitôt que vous serez au lit, je vous prie de l’éteindre.

Au moment de tirer derrière lui la porte, il se ravisa:

--J’oubliais... Si vous entendez chanter devant la maison, ne vous étonnez point.

--Ah! oui, je sais...

Je la connaissais, en effet, par ouï-dire, la curieuse tradition des «Chanteurs de la Mort» qui vont de seuil en seuil, la nuit de la Toussaint, clamant la plainte des âmes défuntes.

VI

Ils passèrent sur le coup de minuit. Dans un intervalle de calme, entre deux rafales, leurs voix s’élevèrent en un gémissement éperdu,--voix chevrotantes de vieux mêlées à des voix cristallines ou nasillardes de femmes et d’adolescents.

Les vieux geignaient:

Vous êtes dans votre lit couchés commodément, Les pauvres Anaon n’en peuvent mais... Vous êtes dans votre lit doucement étendus, Les pauvres Anaon errent à l’aventure!

Un drap blanc, cinq planches, Un bouchon de paille sous notre tête, Cinq pieds de terre par-dessus, Voilà tous nos biens à nous autres.

Ils parlaient au nom des âmes, s’identifiaient avec elles, disaient l’affreuse solitude, les longues angoisses, les multiples tourments des lieux d’expiation, reprochaient aux vivants leur inconstance, agitaient devant eux, pour le jour prochain où à leur tour ils seraient des morts, le spectre de l’universelle ingratitude et de l’éternel oubli.

Les femmes, les adolescents, heurtant aux vitres, criaient:

Nous venons de la part de Jésus Vous réveiller, si vous êtes endormis, Vous réveiller de votre premier somme, Afin que vous invoquiez Dieu pour les Anaon!...

Allons! sautez à bas de votre lit, Sautez pieds nus sur la terre nue, A moins que vous ne soyez malades Ou déjà surpris vous-mêmes par l’Ankou!...

Et à travers la lugubre mélopée revenait sans cesse ce mot d’Anaon dont les syllabes assourdies, prononcées à la façon bretonne, vibraient en notes basses, profondes, vraiment sépulcrales.

Jamais lamentation aussi désespérée ne m’avait frappé l’oreille. L’accent des vieillards surtout était d’une telle détresse qu’il vous glaçait le cœur, comme un appel déchirant, comme un hurlement de douleur et d’effroi, sorti, en effet, du sein même des abîmes de la Mort.

J’éprouvai, je l’avoue, un sentiment d’aise, lorsque enfin les chanteurs funèbres se furent éloignés et que le vent, de nouveau déchaîné, eut balayé leurs voix dans l’espace.

Au-dessus de moi, dans la soupente, j’entendis Nanna Coadélez remuer.

A genoux, sur sa couchette de paille, elle entonna le _De profundis_; Ronan et Gaïda, du lit clos qu’ils occupaient dans la cuisine, lui donnèrent les répons. Puis le silence redevint vaste, entrecoupé seulement par le tic tac de l’horloge et par ces mille bruits à peine perceptibles que font les choses dans la sonorité des maisons endormies.

FIN

TABLE

PAQUES D’ISLANDE 1

FUNÉRAILLES D’ÉTÉ 85

LA NUIT DES FEUX 147

DANS LE «YEUN» 211

LA NUIT DES MORTS 255

=E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY=--5066-1-15.

NOTES:

[1] «Un seul Dieu tu adoreras...»

[2] Sorte de limousine grossière.

[3] Féchec le vieux.

[4] N’a pas pris la mer.

[5] Nona chérie.

[6] L’acte de contrition: «Mon Dieu, je suis navré...»

[7] «Au nom de Dieu! Au nom de Dieu!...»

[8] Bûcher.

[9] Le feu! le feu!

[10] L’homme au dé.

[11] Les Espagnols ont longtemps séjourné en Bretagne pendant la Ligue. De là, sans doute, l’habitude bretonne de compter par réaux, le réal valant vingt-cinq centimes.

[12] Une fois!... deux fois!

[13] Chiffonnier nomade.

[14] Personnification masculine de la mort en basse Bretagne.

[15] Le littoral.

[16] Les paysans de Cornouailles appliquent indifféremment cette qualification à tous les citadins.

[17] «Pour le premier enfant du Mézou-Lann, c’est le glas qu’on sonne au baptême...»

[18] L’Ankou est représenté portant une faux.

[19] Complainte.

[20] _Braz_, en breton, veut dire _grand_.

[21] Copeaux.