Part 12
--C’est un drôle de particulier, me dit en confidence un des paysans; il a été pendant plus de quarante années le fossoyeur attitré de la paroisse. Mais il ne travaille plus depuis certain accident qui lui est arrivé et qui lui a troublé l’esprit... Il erre sans cesse par monts et par vaux, va contant de tous côtés d’absurdes histoires. On le fuit comme le Trépas, mais on ne lui manque jamais d’égards, à cause de son grand âge et de son infirmité... Puis, vous savez, il y a chez nous des gens qui croient que les fous sont en communication constante avec l’autre monde...
Cependant l’étrange vieillard, au lieu de répondre à la question de Ronan Le Braz, promenait autour de lui sur les visages un regard inquisiteur.
--Qui cherches-tu? demanda Ronan.
--Je ne cherche personne, articula cette fois le vieux; occupe-toi de ton métier, et laisse-moi faire le mien.
Son inspection finie, il se mit à compter sur ses doigts, du bout des lèvres:
--Un, deux, trois, quatre... Oui, c’est bien cela, quatre...
Il releva la tête qu’il avait tenue baissée pendant qu’il avait été plongé dans son mystérieux calcul, secoua ses mèches grises et proféra, du ton d’un juge qui rend une sentence:
--Il y a ici quatre vivants marqués pour devenir, avant un mois, quatre morts!... Deux ont passé cinquante ans, les deux autres sont entre vingt-six et trente... Si l’on désire que je les nomme, je suis prêt.
--Merci, Mikaël, s’empressa de dire l’aubergiste... Nous ne doutons point de ta science des choses cachées, mais nous aimons mieux que tu gardes pour toi ce que tu sais.
--A votre gré, murmura le fou.
Et il regagna la porte, le dos plié, balayant le sol de ses larges mains.
--Avez-vous vu ce nécromant! fit Ronan, quand les pas de l’ex-fossoyeur se furent éloignés.
Il riait, mais sans conviction. Les autres restaient muets, gênés. Les paroles du vieux avaient jeté un grand froid. L’atmosphère de la salle s’était comme imprégnée d’une odeur de tombe, et une même pensée anxieuse hantait tous les fronts. Visiblement chacun songeait: «Si j’étais pourtant un des _quatre_!...»
--Trinquons! proposa l’aubergiste. Buvons à la mémoire de nos défunts!
Puis, s’adressant à moi:
--Mikaël Inizan a parmi nous la réputation d’être un homme de mauvais présage... Aussi lui a-t-on donné le surnom de «Lapousik Ar Maro» (oiselet de la mort). Toute l’année il vit dans le _Ménez_ comme un loup. Il passe, dit-on, les jours et les nuits à causer avec les _Anaon_ qui font là leur pénitence, emmi les fougères et les brousses. L’Ankou le traite comme un compère, s’entretient familièrement avec lui, le long des routes, et lui confie volontiers ses secrets. Des pâtres attardés les ont plus d’une fois surpris devisant ensemble...
--Ça, c’est vrai! intervint un montagnard. Pas plus tard que la semaine dernière, le petit berger de Caërléon dévalait vers la ferme, hors d’haleine, les pieds en sang, la figure plus blanche qu’un linceul. «Jésus-Dieu! qu’est-ce qu’il y a?» s’écria la vieille Léna, épouvantée. «Il y a, répondit le bergerot, que j’ai entendu l’Ankou annoncer à Mikaël Inizan qu’il avait à faucher[18], ce soir, dans les parages de Caërléon»... Et, si vous vous rappelez, le lendemain nous enterrions le maître du manoir, Jean Rozvilien, que ses gens avaient trouvé mort à l’extrémité du sillon qu’il venait de tracer, les mains encore appuyées aux mancherons de la charrue.
Les paysans inclinèrent la tête en signe d’assentiment. Ronan reprit, continuant le cours de ses explications:
--Quinze, vingt fois l’an, vous apprenez que Mikaël, l’ancien fossoyeur, a rendu l’âme. Tantôt il a été dévoré tout cru par des renards ou des blaireaux; tantôt il s’est broyé le crâne en dégringolant au fond d’une ardoisière... Ouais! l’époque de la «nuit des morts» arrive, et aussitôt voici reparaître le diseur de funèbre aventure!... La rumeur publique l’a si souvent tué qu’on ne sait plus au juste s’il revient de la montagne ou de la tombe, si c’est un vivant ou si c’est un trépassé... Vous l’avez vu ici, mon gentilhomme. Il va faire comme cela le tour du village, et dans chaque maison, il répétera, ou peu s’en faut, les mêmes fariboles...
--Et es-tu sûr que ce soient des fariboles? interrompit quelqu’un.
--Hé! donne-leur le nom que tu voudras, répliqua Ronan.
Et il ajouta sur un ton plus grave:
--Après tout, on n’est jamais sûr de rien, en ce monde de mystère où les plus habiles ne marchent qu’à tâtons.
A ce moment, les rangs des buveurs s’ouvrirent; la brune et svelte Gaïda s’avançait portant à bras tendus une pleine écuellée de soupe au lard dont la fumée l’ennuageait d’une vapeur blonde.
IV
L’auberge de Ronan Le Braz, comparée à l’ordinaire des maisons de Spézet, aurait droit à l’épithète de somptueuse. Elle respire au moins une propreté décente, dénote un certain confort, très primitif assurément, mais d’autant plus appréciable qu’il est plus inattendu. Elle comprend, outre la cuisine, une pièce assez spacieuse qu’on appelle la «salle d’honneur» ou encore «le cabinet des gentilshommes». Le plancher en est de bois blanc, toujours lavé de frais comme un pont de navire. Au milieu, une table ronde, recouverte d’une toile cirée que le _pillawer_ a dû acheter à vil prix, au cours d’une de ses tournées de printemps, dans le bas pays, chez quelque «veuve de la mer», et qui reproduit en pointillé, selon la mode américaine, une inqualifiable «Résurrection». Des chromos patriotiques ornent les murs, dons de commis voyageurs en épices ou en spiritueux, entremêlés, Dieu merci! d’images antiques et vénérables représentant soit le Purgatoire, soit les tragiques amours de Damon et d’Henriette, soit la navrante odyssée du _Boudédéo_, du Juif Errant. Au-dessus de la cheminée, le portrait de MacMahon fait pendant à la Loi contre l’ivrognerie. Les colporteurs ne se hasardent que rarement en ce canton pauvre du Ménez-Dû, de sorte que l’effigie du Président de la République y reste longtemps la même.
Un lit clos occupe une des encoignures, un lit d’autrefois dont le rouvre massif, luisant comme un miroir, est constellé de clous de cuivre. Sous la corniche fuselée se détache en relief le nom de l’ancêtre qui le fit faire «en l’an du seigneur 1715».
Comme je finissais de déchiffrer la rustique inscription, grossièrement taillée au couteau, Gaïda, qui mettait mon couvert, me dit:
--Les marchands brocanteurs de Quimper nous ont souvent offert pour ce lit plus de dix fois le prix qu’il vaut. Mais nous n’avons jamais voulu nous en séparer... Cela porte malheur de vendre les meubles qui viennent des vieux parents. Vous connaissez la triste _gwerz_[19] de «Iannik Scolan»? Pour avoir vendu le psautier de sa mère, le malheureux fut damné.
Ayant disposé sur la table les mets, d’ailleurs fort appétissants, d’un frugal souper, l’hôtesse allait me laisser en tête à tête avec les peinturlurages appendus à la muraille, lorsqu’un ressouvenir de tantôt la fit revenir brusquement sur ses pas.
--A propos, commença-t-elle, avez-vous vu comme la vieille Nann s’est rebiffée, quand j’ai fait allusion à son voyage dans l’autre monde?... Peut-être avez-vous cru que je plaisantais... Cependant, rappelez-vous, elle n’a pas osé me donner le démenti... La chose est de notoriété universelle dans la région. Aussi vrai que je suis une honnête femme, Nanna Coadélez a été de son vivant en Purgatoire et en est revenue.
--C’est elle qui l’a dit?
--Oh! non... Elle ne le nie point, mais elle coupe court à la conversation d’un air vexé, comme elle a fait ce soir, dès qu’on lui en parle... Il est même probable qu’on n’aurait jamais rien su de son équipée sans ce terrible homme de Mikaël.
--Mikaël le fou?
--Ou Mikaël le voyant, comme il vous plaira... Au reste, voici l’histoire... «C’était il y a environ trente-six ans. Nanna venait de franchir la quarantaine. Je ne l’ai pas connue en ce temps-là, attendu que je n’étais pas encore née, mais les gens de son âge s’accordent à dire que, dans toute la Cornouailles, on eût en vain cherché sa pareille pour la gracieuseté du visage et pour la vivacité de l’esprit. Elle exploitait avec son mari le domaine de Kerzonn dont les terres s’étendent, exposées au soleil du matin et du soir, depuis la chapelle de Sainte-Brigitte jusqu’à la rivière d’Aulne. Jamais on ne vit ménage plus uni et plus prospère... Hélas! c’est, dit-on, aux seuils les plus joyeux que s’arrête le plus volontiers l’Ankou. L’_homme à la faux_ passa par Kerzonn sans y être invité, et Nanna Coadélez revêtit le deuil des veuves. Elle ne sut point accepter avec résignation le coup qui la frappait. Assise, jour et nuit, sur la pierre du foyer, elle refusait obstinément toute nourriture et ne se repaissait que de ses larmes.
»Or, une après-midi, Mikaël Inizan, qui était encore fossoyeur à cette époque, se vint asseoir près d’elle et lui dit:
»--Pauvre chère Nanna, le pays où sont les morts est comme celui que cultivent les vivants. De même que l’excès de pluie compromet chez nous le sort des récoltes, de même la surabondance des pleurs qu’on verse sur les défunts est nuisible à leur salut éternel. Nanna Coadélez, vous pouvez m’en croire: les laboureurs de ma sorte ont un sens spécial; une voix secrète les avertit de ce qui se passe au fond des trous qu’ils ont creusés; j’entends chaque nuit, quant à moi, le cadavre de votre mari qui se tourne et se retourne dans son cercueil, comme quelqu’un de très las que des morsures d’insectes empêcheraient de dormir. C’est signe que son âme n’est point heureuse en Purgatoire et je pense que c’est à cause de l’intempérance de votre chagrin.
»A ces mots, Nann, paraît-il, s’exclama:
»--Pas heureuse! dites-vous, pas heureuse!... Eh bien! dût-il m’en coûter plus que la vie, je saurai si vous avez dit vrai, Mikaël Inizan!
»Le lendemain, à l’insu de tous ses gens, elle était partie. Dans quelle direction? On l’ignorait. Et elle fut absente près d’une année. Un de ses frères dut s’installer à la ferme pour conduire les travaux. Enfin, aux approches de Noël, on la revit, mais en quel état, la pauvre! et combien différente de ce qu’elle avait été! Son frère eut peine à la reconnaître, tant elle avait changé. Sa peau si fraîche s’était racornie, ses cheveux étaient devenus tout blancs, et, dans ses yeux dont on vantait naguère la douceur, brûlait maintenant un feu sombre. De plus, il se dégageait d’elle une odeur étrange, une odeur de chair roussie... On essaya de la faire parler, mais à tous les questionneurs elle répondit: «Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde». Les langues n’en allèrent pas moins leur train; les versions les plus contradictoires circulèrent. Cependant Mikaël Inizan, informé du retour de Nann, se rendit un jour à Kerzonn; il la trouva qui trayait les vaches.
»--Ha! ha! dit-il, je constate avec plaisir que vous avez repris vos occupations... Et votre voyage, Nanna, s’est-il bien accompli? Avez-vous de bonnes nouvelles de Pêr Coadélez, votre mari?
»--Vous, lui répliqua-t-elle sans lever les paupières, passez, s’il vous plaît, votre chemin.
»Et, comme il insistait, elle se dressa d’un bond, criant:
»--Va-t’en, fouine de cimetière! Décampe sur l’heure, ou je te fais mettre en pièces par le chien de garde.
»Elle dardait sur lui, cette fois, l’éclair irrité de ses prunelles.
»Il dit simplement:
»--Je sais à présent ce que vous cachez à tous, Nanna... Vos yeux sont couleur d’incendie: ils ont vu le séjour des flammes!
»Dès lors, la maîtresse de Kerzonn fut dans la paroisse un objet de curiosité et d’effroi. Non seulement on tint pour avéré qu’elle avait visité le Purgatoire, mais on donna même des détails précis sur la façon dont elle s’y prit pour mener à bien son aventure, sur les routes ténébreuses qu’elle eut à suivre, les obstacles qu’elle eut à surmonter... Tous ces bruits n’étaient pas sans arriver jusqu’aux oreilles de Nanna. A la ferme, les domestiques en causaient entre eux... Longtemps, elle feignit de ne point entendre, comme aussi de ne s’apercevoir pas qu’à l’église, le dimanche, ses voisines écartaient superstitieusement leurs chaises de la sienne, ou que les enfants, dans la rue, se la montraient du doigt en murmurant: «Voilà celle qui revient du pays des Anaon!...» Mais, au fond, elle ne laissait point d’en être émue, et la preuve, c’est qu’à la première occasion elle se défit de son beau domaine de Kerzonn pour louer, du côté de Lannédern, à six lieues d’ici, une misérable métairie de quelques arpents.
»J’ai fini. Croyez ou ne croyez pas, telle est la véridique histoire de Nanna Coadélez. On n’en parle plus guère maintenant, mais, du temps que j’étais jeune, elle défrayait encore les veillées, et j’y repense, pour ma part, à chaque fête des morts, quand surgit dans le cadre de la porte la grande forme sèche de la vieille Nann demandant à être logée... Si vous pouviez enlever le cadenas qui ferme les lèvres de cette femme, vous en apprendriez long sur le chapitre des âmes défuntes...»
* * * * *
Gaïda se tut, songeuse, l’ombre de ses grands cils bruns se prolongeant sur ses pommettes rosées, les mains appuyées au dossier d’une chaise, dans l’attitude qu’elle avait gardée depuis le commencement de son récit. Je lui demandai:
--Qu’a dit la vieille tout à l’heure, quand Mikaël Inizan est entré?
--Rien, monsieur. Ils font semblant l’un et l’autre de ne se plus connaître... C’est une seconde histoire, celle-là, plus mystérieuse encore que la première. On raconte qu’au moment de franchir la limite de la paroisse, Nanna invoqua l’esprit des ancêtres, cria vengeance contre le fossoyeur, le maudit dans son corps et dans ses facultés. Peu après, un matin, on trouva Mikaël étendu, immobile, dans son lit, les reins cassés, les yeux hagards, la raison perdue. Les morts de Kerzonn avaient descendu les marches du cimetière pour accomplir la malédiction de Nanna.
V
Lorsque, ayant achevé mon frugal repas, je regagnai la cuisine, paysans et paysannes avaient pour la plupart vidé la place, s’étaient dispersés dans la nuit, par les fondrières de la vallée ou les âpres sentiers de la montagne. Il ne restait plus qu’une dizaine de personnes, des chefs de maison, des _penn-ti_, ceux-ci laboureurs des champs, ceux-là pasteurs de troupeaux, tous parents de l’aubergiste ou de sa femme, à quelque degré. On sait que la parenté bretonne a de multiples et sinueuses ramifications. Assis des deux côtés de la longue table transversale, où Ronan trônait à l’un des bouts, tandis qu’à l’autre Gaïda découpait les parts, ils mangeaient et buvaient en silence. Rarement, entre les bouchées, ils échangeaient une parole; leurs gestes mêmes, sauf le mouvement continu des mâchoires, étaient sobres et espacés... Une jarre de cidre occupait le milieu de la table. Chacun y puisait à même et, en y plongeant sa chopine, prononçait à voix haute:
--_Yéc’hed d’ar ré véw!_ (Santé aux vivants!)
Les autres répondaient en chœur:
--_Doué ra bardono d’an Anaon!_ (Dieu pardonne aux Ames défuntes!)
Cette agape de famille avait un caractère vraiment solennel et, en quelque sorte, liturgique. Ronan me convia à prendre place à sa droite, à l’extrémité de l’un des bancs.
--Vous êtes dans la rangée des Le Braz, me dit-il. En face de vous est la rangée des Tromeur. D’une des branches de leur lignée est sortie ma femme... Vous est-il jamais arrivé de penser à l’ancêtre qui, le premier, porta notre nom? Quant à moi, dans mes pérégrinations solitaires, au trot de mon bidet de Cornouailles, je me suis souvent persuadé, pour me distraire de la monotonie de la route, qu’à travers l’épaisseur des temps je m’entretenais respectueusement avec lui... Il dut avoir belle prestance: le nom même qu’il nous a légué en témoigne[20]. Quel métier exerça-t-il? Fut-il terrien ou coureur des mers, pauvre ou riche, savant ou illettré? Dieu le sait, Dieu seul... En tout cas, il fut un honnête homme, car il a fait souche d’honnêtes gens. N’est-ce pas, cousin?
Je n’avais qu’à m’incliner.
--A la santé des Le Braz, conclut le pillawer.
--Et à la santé des Tromeur aussi! repartit Gaïda.
Un vieux berger à la longue barbe blanchissante, à l’aspect vénérable d’un patriarche, se leva et dit:
--Paix aux hommes sur la terre, paix aux Anaon dans la tombe!
Les pipes s’allumèrent; la bouteille d’eau-de-vie circula... Dehors, le vent s’éveillait, selon l’expression bretonne, avec la lune. Sa voix, faible d’abord et comme hésitante, peu à peu s’enfla, s’élargit, et bientôt remplit l’espace d’un formidable ronflement. Les commensaux de l’aubergiste s’étaient mis à deviser entre eux des morts de l’année; ils énuméraient les mérites de chacun, ses vertus, les particularités mémorables de son existence, les circonstances qui avaient accompagné son trépas. Cela donnait l’impression d’une sorte de litanie funèbre, improvisée verset par verset et que ponctuait à chaque pause un perpétuel: «Dieu lui pardonne».
Comme Gaïda jetait au feu, pour le ranimer, une brassée de copeaux, quelqu’un dit:
--C’est cela; chauffe-nous _avec_, du moins, en attendant qu’on nous couche _dessus_.
--Parions que vous n’avez pas compris! fit, en se tournant vers moi, le pillawer.
Force me fut d’avouer que non.
--Voilà. Quand le menuisier a fini de raboter un cercueil, il a soin de disposer dans le fond, en guise de litière, les _ripes_[21] qu’il en a détachées... Litière dure, mais plus moelleuse encore pour le cadavre que la planche toute nue... En ce pays, nul artisan ne voudrait garder dans son atelier une seule de ces ripes.
--Certes, appuya un autre. Il aurait trop peur que le mort ne la lui vînt réclamer. La chose s’est vue.
La flamme, dans l’âtre, montait haute et claire, dessinant d’un trait vif le profil aigu de la vieille Nann toujours assise dans le fauteuil de chêne, le buste en avant, ses mains osseuses comme incrustées dans ses genoux, indifférente à tout ce qui se faisait ou se disait autour d’elle,--sa pipe minuscule pendant à ses lèvres, le fourneau renversé,--l’esprit ailleurs, la figure sombre, hostile et craintive tout ensemble, énigmatique et navrée. Pas une fois elle n’avait mêlé son mot à la conversation des «soupeurs».
--Je ne suis pas de la parenté, me répondit-elle d’un ton bref, quand, ayant pris place dans l’autre fauteuil vis-à-vis d’elle, je lui reprochai le plus respectueusement du monde son mutisme.
Elle se pencha pour rallumer sa pipe éteinte, cueillit à même dans la cendre un morceau de braise qu’elle fit sautiller dans le creux de sa main.
--Je vois que vous n’avez pas peur de vous brûler, lui dis-je.
--Oh non! Le feu ne mord point sur la glace, et moi, mon pauvre corps de misère n’est plus qu’un glaçon.
--Vous devez avoir un bel âge, grand’mère, et vos yeux, j’imagine, ont vu passer bien des choses?
--Ils ont vu ce qu’on voit dans la vie: ils ont vu mourir les gens, mourir les jeunes, mourir les vieux, mourir les heureux et les tristes... Et ils attendent de se clore à leur tour, dans le sommeil de la grande nuit sans étoiles. Le plus tôt sera le mieux. J’ai soixante-seize ans: tous les miens s’en sont allés; mes jours sont combles; je suis une voyageuse lasse qui guette, accroupie sur le bord de la route, le passage du char de l’Ankou. J’entendrai venir avec joie le grincement de ses roues mal graissées.
Elle parlait par petites phrases nettes, comme taillées à coups de serpe; ses prunelles de chatte sauvage étincelaient.
Elle ajouta sentencieusement:
--Tout est désert, pour moi, en ce monde: _là-bas_, au contraire, tout est peuplé. Il y a plus de morts sous la terre que de vivants à sa surface...
Ronan se joignit à nous, invitant les autres à l’imiter.
--Approchez-vous du feu, les gars, si vous n’êtes pas trop pressés.
--Il y a quatre places où le Breton s’attarde volontiers, fit en s’avançant le vieux pâtre à la barbe chenue: au pied d’un mulon de paille, avec sa «douce»; à l’église, devant Dieu; à l’auberge, devant une chopine; et enfin, au coin du foyer, à fumer sa pipe.
Le cercle se forma, la causerie devint générale.
Étrange, inoubliable veillée... Elle rappelait, avec je ne sais quoi de plus lointain, de plus mystérieux, les «vêpres noires» de tantôt dans l’humide sanctuaire noyé d’ombre... Le recueillement était le même. Une gravité singulière se lisait sur tous les visages. Chacun, en prenant la parole à son tour, en contant son anecdote, j’allais dire en psalmodiant son antienne, semblait avoir le sentiment qu’il accomplissait un rite sacré. Ce fut proprement un _nocturne_ funèbre. La scène ne manquait pas d’une certaine grandeur. Pour chapelle, un cabaret, un mélancolique «débit» des monts, des viandes salées suspendues aux solives, des chopines de faïence à fleurs peintes enguirlandant les murs enfumés;--pour autel, l’autel des peuples antiques, le foyer, avec son âme ailée et bruissante, la flamme;--pour officiants, une douzaine de vieillards, comme qui dirait les anciens de la tribu, cœurs simples et timorés sous des dehors farouches, fils d’une race encore toute pénétrée des terreurs primitives, _oppressa gravi sub relligione_... Telles durent être les veillées aryennes, aux époques très reculées, sous la hutte des premiers pasteurs.
Onze heures sonnèrent à l’horloge, dont on voyait aller et venir le lourd balancier, par une fente pratiquée dans toute la longueur de la gaine de bois. En même temps retentirent, dans le grand silence de la rue, des claquements de sabots et les tintements d’une clochette. L’assistance tressaillit et se signa.
--C’est l’annonciateur des morts, me dit Ronan.
Et il m’expliqua que le soir du 1ᵉʳ novembre, un homme avait mission de parcourir le bourg en agitant une cloche pour avertir de l’approche de minuit, l’heure des trépassés.
--Allons, soupira un paysan, nous avons suffisamment usé du feu. Place aux ancêtres, maintenant! Vous connaissez l’adage: «La mort est froide, les morts ont froid.»
Nann ajouta, rassemblant ses jupes:
--Puisse la chaleur du foyer leur être douce!
A quoi chacun répondit: «Ainsi soit-il», comme à la fin d’une prière.
Les «veilleurs» prirent congé. Je fis quelques pas hors de la maison et les regardai s’enfoncer peu à peu dans la nuit. Le vent soufflait par grandes rafales soudaines, avec de brusques accalmies. Le brouillard s’était dissipé. Une lune molle et comme à demi fondue, pareille à ces méduses qu’on voit flotter dans les transparences de la mer, entre deux eaux, baignait les formes immobiles du _Ménez_ d’une clarté morte, d’une sinistre clarté polaire. Les champs, les landes bleuissaient vaguement, tels que des lacs endormis.
Dans le bourg, les portes se fermaient, les verrous criaient, et les étroites lucarnes percées sous l’auvent des toits s’éteignaient l’une après l’autre.
Ronan me héla:
--Il faut rentrer... Nous n’avons plus à nous que quelques instants... Nann et ma femme ont fini de dresser le couvert des Anaon.
Sur la table de la cuisine s’étalait une nappe de toile fine passée au safran, avec de longues franges qui pendaient: des mets de toute sorte y étaient disposés, une tranche de lard, des galettes de sarrasin, une énorme jarre de crème mousseuse.
--Les morts, disait le pillawer, sont friands de lait. Le lait purifie.
J’avais devant les yeux tous les préparatifs d’un repas des Ames, d’une «parentation» à la manière antique. Le spectacle ne laissait pas d’avoir son originalité.
--Et les morts viendront? demandai-je.
--Pouvez-vous en douter? répliqua vivement Gaïda. Certes oui, ils viendront. En ce moment même, ils sont sur le point d’arriver. Ils s’assoiront là où nous sommes assis, et ils causeront de nous comme nous avons causé d’eux, et ils ne s’en iront qu’au petit jour, après avoir promené de tous côtés leurs regards à qui rien n’échappe, contents ou fâchés selon que l’inspection leur aura semblé bonne ou mauvaise.
--Quelqu’un les a-t-il vus?
--Personne, je pense, n’a eu l’audace de les épier.