Part 11
Les deux enterrements eurent lieu en même temps; la même charrette emporta le grand et le petit cercueil. Et ils entrèrent dans l’éternité par le même trou. Jean-Louis Lavéant, le sonneur de cloches, qui remplissait aussi les fonctions de fossoyeur, fut quitte pour creuser une fosse plus large.
Bleiz-Ar-Yeun et son fils aîné quêtèrent dans toute la paroisse pour l’achat d’une tombe. Elle est au pied du calvaire; c’est une lourde dalle de schiste où un artiste local a sculpté d’un ciseau naïf et pieux deux arbres probablement symboliques: un chêne noueux, un minuscule saule. Plus bas se lit en lettres grossières cette inscription très courte, aussi simple que fut la vie des êtres dont elle relate les noms:
MIKEL EUZENN, ALIETTA NANÈS, 1844.
LA NUIT DES MORTS
_A Madame Edmée Bénac._
_Douar ar Vro a bétra vefè gré_ _Met euz ar ré zo enn-hi douaret?..._ La terre de la Patrie, de quoi serait-elle faite, Sinon de ceux qui y sont enterrés?...
--... Si vous voulez assister à une vraie «nuit des morts», venez passer le soir de la Toussaint chez nous, dans nos montagnes... Nous ne sommes pas des esprits mobiles et changeants comme les gens de la côte. Ils ont délaissé les anciens rites, nous les pratiquons encore... Venez et vous verrez. Cela mérite d’être vu.
Ainsi me parlait le _pillawer_... Sous prétexte que nous portons le même nom, il se dit un peu mon parent. Il se pourrait, après tout, que ses ancêtres et les miens eussent autrefois fait partie du même clan. Il ne manque jamais, à chacun de ses voyages, de m’honorer d’une courte visite. Très aimable homme, d’ailleurs, et, malgré la rusticité de son aspect, sachant son monde.
Il ajouta:
--J’habite Spézet, quand j’habite quelque part. Le bourg n’est pas beau, et le pays passe pour sauvage. On y vit durement, et non pas seulement à la sueur de son front, comme il est écrit, mais à la sueur de tous ses membres... Quand la Fortune et la Pauvreté s’acheminèrent vers la Bretagne, on prétend que la première suivit les bords de la mer et que la seconde prit la route des monts. C’est vrai, nous sommes pauvres. Dieu l’a voulu ainsi... Pour fêter nos morts, nous n’avons à leur offrir que des galettes de blé noir, des vases de lait et du lard fumé. Au moins trouvent-ils la table servie, quand l’heure a sonné du repas annuel auquel ils ont droit... Il n’en est pas de même chez vos richards de l’_Armor_[15]... Il n’y a que le _Ménez_, voyez-vous, il n’y a que le _Ménez_!... Nous avons de la religion, à défaut d’argent... Venez à Spézet. Ma femme y tient auberge; vous serez notre hôte. Le pain a goût de farine et les draps de chanvre sentent bon... La nuit des morts? Je vous le dis, ce n’est que chez nous, les montagnards, qu’elle se célèbre comme il se doit...
I
Les Bretons appellent novembre d’un nom expressif: le mois noir. Les délicates teintes bleues qui parent les horizons, sous la lumière d’automne, alors se foncent et se rembrunissent. Avec les brouillards qui vont s’épaississant, une sorte de tristesse grise, flottante d’abord et bientôt, pour ainsi dire, figée, enveloppe silencieusement les choses... Rien de plus impressionnant que le trajet de Quimper à Spézet, en cette saison, que la traversée de la Montagne-Noire dans le mois noir. On est à peine hors des faubourgs de la ville que déjà un vent plus âpre vous fouette le visage. La route côtoie quelque temps des collines rousses, des vallées vertes, d’un vert ambré; un reste de Cornouailles vous accompagne de sa gaieté de pays heureux. Puis, brusquement, l’ascension commence vers une contrée toute différente. Il semble que l’on monte une à une les marches d’un grand escalier sombre. Et, des deux côtés, c’est le désert, une terre décolorée, rigide, vraiment funèbre. Peu ou point d’arbres, ou bien de petits chênes souffreteux, avec des contorsions d’infirmes, et, çà et là, de rares bouquets de pins, pareils à des témoins mélancoliques gémissant sur la désolation d’alentour. On ne trouve pas, sur tout le parcours, une seule de ces auberges rurales, de ces «débits» décorés, en guise d’enseigne, d’une touffe de gui ou de laurier, qui jalonnent d’ordinaire les chemins bretons. Les rouliers ne fréquentent guère ces solitudes. La route pourtant est large, et, par endroits, rappelle le veuvage majestueux de certaines avenues des environs de Versailles; on la dirait faite de tronçons, mal reliés entre eux, d’anciennes voies romaines. Après Briec,--un chef-lieu de canton dont l’importance administrative n’est signalée au passant que par le drapeau en zinc de sa gendarmerie, grinçant au vent comme une girouette rouillée,--on pénètre dans la partie farouche du _Ménez_.
C’est une région inhospitalière, hantée de légendes peu rassurantes. Le célèbre bandit féminin, Marion du Faouët, y exerça, au XVIIIᵉ siècle ses ravages, et l’on n’y prononce encore son nom qu’avec terreur. Dans le cri des orfraies, les montagnards croient reconnaître son coup de sifflet, «si aigu qu’il transperçait l’âme du voyageur, si violent qu’il faisait tomber les feuilles des arbres». Son ombre continue à rôder dans ces parages, les nuits de tourmente, au galop muet d’un cheval de ténèbres dont les sabots, en frappant le sol, y laissent des marbrures de sang. Les désignations des lieux évoquent des images sinistres. La seule bourgade--et combien minable--que l’on rencontre dans ce désert s’appelle Laz, ce qui veut dire _meurtre_.
Un proverbe local fait à qui s’engage dans le _Ménez_ la recommandation suivante: «Au sortir de Briec, signe-toi; avant de te diriger sur Laz, invoque ton ange gardien.» Car, si les brigands ne sont plus à craindre, on reste exposé aux maléfices des Esprits hostiles à l’homme, qui règnent en maîtres sur ces hauteurs inviolées. La mémoire populaire ne tarit point sur les méchants tours joués par eux à des passants inoffensifs. Ils vous encerclent dans des zones enchantées; ils déroulent devant vos pas des sentiers magiques où vous allez, où vous allez sans fin, en proie à un somnambulisme dont vous ne vous réveillez jamais.
On le voit, en dépit de son apparente solitude, le _Ménez_ n’est que trop peuplé. Et je n’ai rien dit des «revenants» qui y foisonnent «autant que les bruyères et les joncs». C’est ici une dépendance terrestre du purgatoire, un lieu de stage et de pénitence pour les âmes défuntes, les _Anaon_. L’aspect en quelque sorte funéraire des crêtes de schiste noirâtre qui hérissent le sommet des collines aura été pour beaucoup, je pense, dans cette attribution. Le regard s’accroche de tous côtés à des arêtes de pierres, à des amas de roches entassées en pyramides, qui font songer aux sépultures des âges barbares. Aussi loin que porte la vue, surgissent ainsi de place en place des espèces de grands _cairns_ mystérieux, alignés sur l’horizon, et le pays entier apparaît comme un vaste champ des morts, comme un immense cimetière préhistorique.
Les communications avec Spézet sont rares et peu faciles. Sur le conseil de mon ami Ronan Le Braz, le _pillawer_, j’avais profité, pour m’y rendre, du véhicule d’une «commissionnaire» venue la veille au marché de Quimper, et qui s’en retournait dans la montagne avec une cargaison de marchandises de toute nature. Je m’étais juché sur ce monceau de choses diverses, installation qui, si elle n’était pas précisément confortable, me permettait du moins de voir de haut.
La conductrice, assise, les jambes ballantes, sur un des brancards, causait tour à tour et indifféremment, tantôt avec le maigre bidet qui composait à lui seul tout l’attelage, tantôt avec moi. C’était une grande sauvagesse, presque une géante. La tête, trop petite pour le corps s’encadrait dans une coiffe mince à fond aplati; son parler rude était plutôt d’un homme. Très renseignée sur les particularités de la route qu’elle avait coutume de faire quinze ou vingt fois l’an, elle m’en instruisit au fur et à mesure, en termes brefs, entremêlés de jurons qui s’adressaient à la bête. Aux approches de Laz, absorbé dans la contemplation de ce fantastique décor de légende, je laissai tomber la conversation, et nous cheminâmes quelque temps en silence. Ma compagne elle-même cessa d’injurier le bidet, qui ralentit le pas et dont les sonnailles ne tintèrent plus que faiblement. Nous roulions, du reste, sur une pente abrupte, au flanc d’une courbe tourbeuse, où, chargés comme nous l’étions, il eût été imprudent de trotter. N’étant plus aussi secoué par les cahots, je pus admirer plus à l’aise les formes bizarres et vraiment spectrales que revêtaient, sous les premières brumes du soir, les masses tourmentées des schistes profilant sur le ciel bas le grimacement de leurs silhouettes colossales... Tout à coup, obéissant à je ne sais quelle suggestion, la femme se mit à chanter en breton des lambeaux sans suite de quelque complainte de son village. Sa voix, légèrement assourdie au début, s’éleva peu à peu en notes âpres et véhémentes... Je me souviendrai toujours de l’impression d’étrangeté que je ressentis, en entendant monter dans le crépuscule et se répercuter au loin, dans le vaste pays mortuaire, cette monodie puissante et rauque, cette farouche incantation empreinte d’une sorte de grandeur tragique. Les figures de pierre du _Ménez_ semblaient tendre l’oreille pour écouter, et des frissons mystérieux s’éveillaient dans la profondeur des landes. Un chant solitaire, dans la nuit, fait paraître encore plus effrayant le silence des choses...
--Avez-vous donc peur, que vous chantez si fort? demandai-je à la femme.
--Peur? Non. Ces lieux me connaissent. Mais n’avez-vous pas perçu tout à l’heure des frôlements, sans voir personne? On dit chez nous que la veille de leur fête, les morts s’empressent par les chemins vers leur logis d’autrefois. Et vous n’ignorez pas que la rencontre d’un vivant leur est pénible. Je chante pour les prévenir que je passe, tout simplement.
La nuit était tombée. La «commissionnaire» alluma un fanal de fer-blanc, une haute lanterne ronde et pointue, qu’elle assujettit à l’un des montants de la charrette. Et cela ne fut pas sans ajouter au fantastique du voyage, cette clarté sautillante où l’ombre du bidet prenait les formidables proportions d’une bête de l’Apocalypse... Soudain, une cloche tinta, sur notre droite, à petits coups craintifs. Nous arrivions à Spézet.
II
Je ne sais pas de bourg breton qui donne, dès l’abord, un sentiment plus vif du dédain qu’ont toujours professé les peuples celtiques,--les Gallois exceptés,--pour les conditions matérielles de la vie et, plus particulièrement, pour tout ce qui, dans le langage moderne, s’appelle hygiène ou confort. Les maisons y sont de pauvres demeures sans âge, délabrées, caduques. Le fumier croupit aux portes. A l’intérieur, quelques meubles sommaires moisissent le long des murs, sur un parquet de terre battue...
Je me fis indiquer l’auberge de Ronan Le Braz. Il avait entendu le bruit de la charrette et guettait mon arrivée, debout sur la marche du seuil, une chandelle à la main.
--Vous voilà donc, cousin, me dit-il avec sa malicieuse bonhomie.
Et tout de suite il me conduisit vers l’âtre où, dans une claire flambée d’ajoncs, cuisait le repas du soir. Sa femme entretenait le feu, en y poussant les branchettes épineuses à l’aide d’une petite fourche en fer. Il nous présenta l’un à l’autre.
--Gaïda, c’est le gentilhomme[16] dont je t’ai parlé, celui qui se fait raconter des légendes par les gens du pays pour les répéter ensuite à ceux de France...
--Oh bien! interrompit, en se tournant vers moi Gaïda, rieuse, vous ne pouviez tomber mieux. Nous avons justement cette nuit la vieille Nann. Elle n’habite plus la paroisse depuis une trentaine d’années; mais tous ses morts sont enterrés ici. Alors vous pensez, elle est revenue momentanément, à cause d’eux. Elle est pour l’instant à vêpres, mais...
--J’y songe, s’écria Ronan, n’avez-vous pas désir d’assister aux «vêpres noires»?
Si fait... Nous nous mîmes en route pour l’église. Elle se dressait, vaguement éclairée, de l’autre côté de la place, au centre du cimetière. Un perron de pierre aux marches disjointes menait au porche. Dès l’entrée, j’éprouvai cette sensation de froid humide que vous communiquent la plupart des vieux sanctuaires armoricains. Avec leurs parois tachées de salpêtres ou verdies par les mousses, ils ont l’air d’avoir longtemps séjourné sous les eaux, d’être des espèces de chapelles sous-marines fraîchement émergées. Au milieu de la nef était dressé le catafalque ou,--comme on dit en Bretagne,--l’escabeau funèbre (_ar varwskaon_), portant sur une de ses faces la transcription en langue locale du verset latin: _Hodie mihi, cras tibi._ Les femmes se tenaient tout à l’entour, accroupies plutôt qu’agenouillées; les hommes occupaient les bas-côtés. On ne les distinguait, au reste, que confusément à la trouble lueur de quelques chandelles de suif accrochées aux piliers, çà et là. Le prêtre ayant donné l’absoute, hommes et femmes entonnèrent un cantique breton, d’une infinie tristesse, d’un pessimisme à la fois naïf et poignant. Il disait, ce cantique, la brièveté de l’existence, les rares joies, les multiples angoisses, et combien vivre est peu de chose, et quelle félicité est la mort; il louait les défunts de n’être plus, d’avoir acquitté leur dette envers le destin.
Au chant succéda la prière en commun, puis l’assemblée se dispersa dans le cimetière pour se prosterner chacun sur la tombe des siens. Humbles et misérables, ces tombes,--une dalle d’ardoise à peine équarrie, mais, toutes, munies de leur bénitier en pierre où, le dimanche, à l’issue de la messe, parents et amis viennent religieusement tremper le doigt.
--Allons au charnier, me souffla Ronan.
Une grande partie de la foule nous y avait déjà devancés. Par la porte, ouverte pour la circonstance, et à travers les barreaux de la fenêtre sans vitres, la vue plongeait dans un pêle-mêle macabre de crânes, d’ossements blanchis et phosphorescents. Deux de ces crânes, posés sur l’appui de la fenêtre, semblaient vous regarder fixement de leurs yeux vides. Nous nous agenouillâmes dans l’herbe comme tout le monde... Une vieille, presque aussi livide sous sa mante à cagoule que les débris humains qui jonchaient l’ossuaire, récitait tout haut, d’une voix cassée, une des hymnes les plus saisissantes de la liturgie bretonne, l’_hymne du Charnier_:
...Voyons, chrétiens, voyons les reliques de nos frères, de nos sœurs et de nos pères, et de nos mères, et de nos voisins, et de nos meilleurs amis! Voyons le pitoyable état où ils sont tous réduits!
Voyez, ils sont en morceaux, ils sont en miettes; il en est dont il ne reste qu’une poussière... Voilà ce que la mort et la terre en ont fait!... Ils se ressemblent tous et ne se ressemblent plus à eux-mêmes...
C’est la ballade de Villon, moins ironique et d’un accent tout religieux... Après chaque strophe, la vieille faisait une pause, et l’assistance, dans un bourdonnement confus, répondait: «Dieu pardonne aux _Anaon_!» La plupart des femmes égrenaient d’une main leur chapelet et, de l’autre, tenaient à la hauteur du visage un mince lumignon de cire, en sorte que sur ce coin du cimetière flottait, dans le brouillard, une clarté triste comme un halo de lune...
Ronan me dit à l’oreille:
--Vous savez, Nann, Nann Coadélez, celle qui loge chez nous cette nuit et qui connaît tant d’histoires? C’est celle-là même qui débite l’oraison...
III
Je la retrouvai à l’auberge, assise à l’angle du foyer, dans un des fauteuils de chêne à haut dossier, sculptés d’hiéroglyphes barbares. La flamme éclairait en plein son profil austère de sibylle. Elle avait dévêtu sa mante de deuil, mais elle gardait la tête encapuchonnée dans une coiffe de laine noire dont les pans, à chaque souffle qui venait de la porte entr’ouverte, palpitaient sur ses épaules comme les ailes sinistres d’un corbeau qui va s’envoler. Avec son nez crochu, ses yeux ardents, sa bouche sèche et rentrée, le pli amer de ses lèvres, elle avait une expression quasi dantesque, et je ne fus point trop surpris d’entendre l’hôtesse lui demander d’un ton très simple, sans aucune ironie:
--N’est-ce pas, Nanna vénérable, que vous avez été une fois en purgatoire, et que même, depuis lors, l’odeur de roussi ne vous a jamais quittée?
--Priez Dieu, vous, répondit-elle avec un accent hautain, qu’il vous soit donné un jour d’y être admise malgré vos péchés.
Et, tirant de la _devantière_ de son tablier une minuscule pipe en terre, elle se mit à la bourrer d’un geste lent, puis à la fumer par petites bouffées courtes et régulières.
* * * * *
...L’auberge s’emplissait de monde, des hommes pour la plupart, faces rudes rasées de frais, avec des yeux candides, des yeux d’enfants. Ils s’alignaient à mesure devant le comptoir ou stationnaient par groupes çà et là, dans la vaste pièce, les bras croisés, n’échangeant entre eux que de rares paroles. Ronan leur disait:
--Vous êtes servis.
Ils étendaient la main, prenaient le verre qui leur était désigné, le vidaient d’un trait, puis, le retournant, en laissaient tomber les dernières gouttes sur le sol, graves comme des prêtres antiques procédant à des libations.
Les femmes, en nombre restreint, se tenaient à l’écart, assises autour de la table ou sur un menu banc qui garnissait, d’un côté, le bas des meubles. Elles causaient, mais à mi-voix, en buvant à gorgées rapides du café noir, tonifié, m’expliquait Grida, d’une pointe d’eau-de-vie. D’aucunes étaient exquisement jolies, avec des figures fines de madones, la peau d’une blancheur mate, les prunelles profondes ombragées par de grands cils. Et plus encore que les jeunes, peut-être, les vieilles semblaient charmantes: elles avaient jusque dans leurs rides je ne sais quelle grâce surannée, et se drapaient avec une sorte de noblesse inconsciente dans leurs amples manteaux que fermait sur la poitrine une agrafe d’argent... Une d’elles, m’interpellant, me dit en breton:
--Homme de la ville, tu as voulu voir, à ce qu’il paraît, comment nous honorons ici nos défunts. Que n’es-tu venu, voici quarante ans!... On faisait alors la procession des tombes. On allait de l’une à l’autre, nommant par leurs noms, en une litanie commémorative, les morts qui successivement s’y étaient couchés... On avait de longs souvenirs, en ce temps-là. Le père les transmettait pieusement à son fils, comme le lot le plus précieux de son héritage. Un adage avait cours, qui disait: «Tu seras plus longtemps mort que vivant.» Et l’on avait un continuel souci des trépassés, afin que, devenu soi-même un ancêtre, on ne fût pas du moins un oublié... Mais tout change! Je sais quant à moi bien des vieux dont on ne parle plus parmi leurs propres descendants et dont, seuls, les registres des décès ont retenu les pauvres noms... Il n’est pas bon de trop pleurer les _Anaon_, il est encore plus mauvais de ne leur témoigner qu’une coupable indifférence... Mieux vaut avoir la bienveillance des Mânes que leur inimitié; leurs rancunes sont terribles et leurs vengeances inévitables. Demande plutôt à celle-ci qui est à ma droite, Jeanne-Yvonne Lézurec, du Mézou-Lann.
Elle toucha légèrement du coude sa voisine, une toute jeune femme, l’une des riches fermières de la paroisse, à en juger par sa guimpe de toile brodée et par les larges bandes de velours qui ornaient son corsage.
--Ne dis-je point la vérité, Jeanne-Yvonne? N’est-il pas vrai que, de toute une semaine, vous n’avez pu clore l’œil, au Mézou-Lann, à cause de quelqu’un d’invisible qui allait et venait à travers la maison, et qui tantôt ricanait comme un oiseau de nuit, tantôt poussait des hurlements, des abois plaintifs de chien blessé?
--Oh! oui, soupira la jeune femme, nous avons passé par des transes atroces, de véritables agonies!... Cela commençait à la tombée du soir. C’était d’abord comme un grand froid qui nous glaçait jusqu’aux moelles, quoiqu’on fût au cœur de l’été... On empilait des bûches dans l’âtre; mais impossible d’y mettre le feu; le bois, ensorcelé, refusait de prendre. Alors, nous nous fourrions dans nos draps. C’était comme si nous nous fussions roulés dans la neige: nous grelottions; nos dents claquaient... Et voici qu’on entendait un bruit de pas, non sur l’aire de la maison, mais sous terre...
--Sous terre, monsieur, souligna la vieille paysanne; et notez qu’il n’y a point de caves au Mézou-Lann.
--Certes non, continua la fermière... Le pas tour à tour s’éloignait et se rapprochait... Nous nous bouchions les oreilles avec les poings, mais alors il résonnait dans notre tête, à grands coups sourds, bam... bam, bam... bam, avec la régularité d’un balancier d’horloge... Si encore il n’y avait eu que cela! Mais, comme vous dites, le promeneur surnaturel poussait toutes sortes de gémissements étranges, les uns stridents à faire se dresser vos cheveux, et d’autres éplorés, lamentables, à vous éplorer l’âme pour jamais. C’était affreux, affreux!... Les choses inertes elles-mêmes partageaient notre angoisse; les armoires, d’épouvante, s’ouvraient et les planches à demi pourries des bahuts se prenaient à geindre... Mais, c’est les bêtes surtout qu’il fallait entendre. On dit qu’elles parlent à Noël. Eh bien! ces soirs-là aussi elles parlaient; à les ouïr crier: «Au secours!» vous eussiez juré des voix humaines. Le chien de garde qui était chez nous depuis près de dix ans parvint à rompre sa chaîne et s’enfuit; on le retrouva, quelques jours après, mort de faim dans la lande; plutôt que de rentrer au logis, il avait préféré se laisser périr...
--Mais vous, Jeanne-Yvonne, murmura la commère avec compassion, je me demande comment la peur ne vous a pas tuée.
--Elle a tué l’enfant que je portais et dont je viens de parer la tombe, dit en pâlissant la femme Lézurec.
--C’est le destin de tous les premier-nés du Mézou-Lann, ma fille, d’avoir, dès leur apparition en ce monde, leur fosse creusée au cimetière.
_Vit bugel kenta Mezou-Lann_ _A zoner glas d’ar vadeziann[17]..._
Tu n’étais pas sans connaître ce dicton, j’imagine, quand tu fis tes accordailles avec Mathias Lézurec? Et tu la connaissais aussi, l’histoire de cet ancêtre lointain, perdu dans la nuit des temps, qui maudit les Lézurec dans les aînés de leur race, parce que son héritier direct avait eu l’irrévérence de l’ensevelir dans une vieille toile, alors qu’il lui léguait une pleine _armoirée_ de draps neufs?... Tu savais cela, sans doute, et que, d’âge en âge, aujourd’hui sous une forme, demain sous une autre, la malédiction s’était accomplie?... Les gens du quartier t’en avaient prévenue?
--Je le savais.
--Ha! ha!... Et tu te refusas d’y croire, n’est-ce pas?... Sornettes que toutes ces choses!... Les brus qui t’ont précédée dans la ferme s’exprimaient de même, le soir des noces. Mais leur assurance ne durait point. Avant le terme de leur première grossesse, elles avaient changé de chanson.
--Mon Dieu, j’aimais Mathias, répondit pudiquement la jeune femme, et quand on aime...
--Oui, on va dans la vie les yeux bandés, conclut la vieille.
Tout à leur entretien, elles ne semblaient plus s’apercevoir, ni l’une ni l’autre, de ma présence. Et, du reste, mon attention venait d’être attirée ailleurs. La porte s’était ouverte pour laisser entrer un curieux personnage, au corps très long, mais cassé en deux, les bras ballants terminés par des mains immenses qui traînaient presque à terre. Il salua à la ronde, d’une petite voix flûtée et chevrotante; toutes les têtes se retournèrent à la fois, et il se fit parmi les buveurs un soudain silence. Ils s’écartèrent avec une sorte de respect craintif pour permettre au nouveau venu de s’avancer jusqu’au comptoir.
--C’est toi, Mikaël Inizan? prononça l’aubergiste, en souriant d’un sourire un peu contraint. Tu n’es donc pas encore mort, malgré le bruit qui en a couru?
Je m’approchai.