Pages d'Islam

Part 12

Chapter 123,818 wordsPublic domain

Enfin, avant de partir pour la ferme, Tatani, tout bas, promit à Dmitri de venir le rejoindre la nuit, dans son gourbi.

Et Dmitri, resté seul, s’étonna que le bonheur vînt à lui comme cela, tout seul, dans la vie qui, à ses débuts déjà lointains, lui avait semblé si hostile, si dure à vivre. Le calme, la contemplation et l’ivresse charmante de l’amour, tout cela lui était donné généreusement, et il songeait avec reconnaissance à ces cinq années de labeur moral, là-bas, dans la triste Saïda... Saïda! _la Bienheureuse_... Certes, elle était bénie, cette petite ville perdue où, parmi les «heimathlos» assombris par l’inclémence des choses, il avait appris à être heureux!

*

* *

Désormais, la vie de Dmitri Orschanoff ne fut plus qu’un rêve très doux, auprès de la petite servante bédouine. Presque toutes les nuits, elle le rejoignait dans l’ombre de son gourbi et, comme une épouse, elle rangeait les hardes et l’humble ménage de l’ouvrier. Puis, dans la sécurité de leur amour, dans le silence complet de la nuit, ils se redisaient les mots puérils, les mots éternellement berceurs de l’amour.

Quel était leur avenir? Ils n’y songeaient que pour se le représenter comme la continuation indéfinie de leur bonheur qui leur semblait devoir durer autant qu’eux-mêmes.

Cependant entre leurs deux âmes si dissemblables subsistait un abîme de mystère. Dmitri _la_ voyait toute simple, à peine plus compliquée que les oiseaux de la plaine... Mais ce petit oiseau, tantôt rieur et sautillant, tantôt triste tout à coup, ne ressemblait pas aux oiseaux du lointain pays septentrional où était né Dmitri: il y avait en elle toutes les hérédités séculaires de la race sémitique, immobilisée encore dans le décor propice de l’Afrique, dans l’ombre mélancolique de l’Islam. Pour Tatani, Dmitri était une énigme: elle l’aimait aussi intensément qu’elle pouvait aimer, quoique regrettant qu’il fût un _kefer_, un infidèle. Cependant, d’instinct, elle le devinait très savant. Il répondait à toutes ses questions. Un jour elle lui dit avec admiration:--Toi, tu es très savant. Tu sais tout... Puis, après un court silence, elle ajouta tristement:--Oui, tu sais tout, sauf une chose que même moi, si ignorante, je n’ignore pas...

--Laquelle?

--Qu’il n’y a qu’un seul Dieu et que Mahomet est l’envoyé de Dieu.

Après avoir proféré le nom vénéré du _Nabi_, elle ajouta pieusement: «Le salut et la paix soient sur lui!» Dmitri lui prit les mains.--Tatani chérie, dit-il, c’est vrai, je ne suis pas musulman... Mais je ne suis pas non plus chrétien, car, si j’avais le bonheur de croire en Dieu, j’y croirais certainement à la façon des musulmans...

Tatani demeura étonnée. Elle ne comprenait pas pourquoi, puisqu’il n’était pas roumi, Dmitri ne se faisait pas musulman... Car Tatani ne pouvait pas concevoir qu’une créature pût ne pas croire en Dieu...

Tout l’été et deux mois d’automne leur bonheur dura, sans que rien vînt le troubler.

Mais un jour, ce frère, qui avait abandonné Tatani et qu’elle avait oublié, vint à la ferme réclamer sa sœur qu’il avait promise en mariage.

Elle essaya de protester, mais la loi était contre elle et elle dut obéir. Sans même avoir pu revoir Dmitri, elle dut voiler, pour la première fois de sa vie, son visage éploré et, montée sur une mule lente, suivre son frère dans un douar voisin où étaient les parents de sa femme.

Elle fut reçue presque avec dédain.

--Tu devrais encore être bien heureuse qu’un honnête homme veuille t’épouser, toi, une déclassée, une servante de roumi, que tout le monde a vue se débaucher avec des ouvriers.

Tel était le langage que lui tint son frère.

Tatani fut donnée à Ben-Ziane, un khammès de M. Moret. Elle revint donc habiter sur les terres de la ferme, près de Dmitri.

Orschanoff, quand il avait appris le départ de Tatani, avait éprouvé un sentiment de révolte voisin de la rage. Sa souffrance avait été aiguë, intolérable. Mais, devant le fait accompli, sanctionné par la loi, Dmitri était impuissant.

Toute démarche de sa part eût aggravé le sort de Tatani.

Alors, Dmitri résolut de la revoir.

Après le dur labeur de la journée, Orschanoff passa toutes ses nuits à rôder autour du gourbi isolé de Ben-Ziane.

Cet homme, un peu aisé, étranger à la tribu, avait épousé Tatani parce qu’elle lui avait plu, sans se soucier de l’opinion. Il la gardait jalousement.

Mais, parfois, Ben-Ziane était obligé de se rendre aux marchés éloignés et d’y passer la nuit. Il laissait Tatani à la garde d’une vieille parente qui s’endormait dès la tombée du jour et à qui tout était égal, pourvu qu’on ne la dérangeât pas.

Dès que Tatani apprit que Dmitri la guettait, la nuit, elle s’enhardit et sortit. Dans les ténèbres, ils s’appelèrent doucement. Dmitri la serra convulsivement dans ses bras et ils pleurèrent ensemble toute la détresse de leur séparation.

Depuis cette nuit-là, commença pour Dmitri une torture sans nom. Il ne vivait plus que du désir exaspéré et de l’espoir de revoir Tatani. Mais les occasions étaient rares et Dmitri s’épuisait à passer toutes les nuits aux aguets, dormait quelques heures dans l’herbe mouillée, sous la pluie, sous le vent déjà froid. Il attendait là, obstinément, tressaillant au moindre bruit, appelant parfois à voix basse. Tout ce qui n’était pas Tatani lui était devenu indifférent.

Il s’acquittait de sa besogne d’ouvrier par habitude, presque inconsciemment. Son gourbi tombait en ruines et il ne le réparait pas. Il négligeait sa mise et tout le monde avait pu deviner, rien qu’à ce brusque changement, le secret de ses amours avec Tatani. Quelquefois, après les nuits d’angoisse, les horribles nuits où elle ne venait pas, des idées troubles inquiétaient Dmitri... Il sentait la brute qui dort en chaque homme se réveiller en lui... Il eût voulu chercher l’apaisement dans le meurtre: tuer ce Ben-Ziane, cet usurpateur, et la reprendre, puisqu’elle était à lui!

Parfois, Ben-Ziane passait devant la ferme. Il était grand et fort, avec un profil d’aigle et de longs yeux fauves au dur regard de cruauté et d’audace...

... Ainsi, d’un seul coup, à la première poussée brutale de la réalité, tout le bel édifice artificiel de ce que Dmitri appelait son hygiène morale s’était effondré, misérablement. Il commençait à voir son erreur, à comprendre que personne, pas plus lui qu’un autre, ne peut s’affranchir des lois inconnues, des lois tyranniques, qui dirigent nos destinées terrestres. Mais un tel désarroi régnait en lui qu’il ne pouvait se raisonner.

... Ils eurent encore quelques entrevues furtives... Comme la souffrance commune les avait rapprochés l’une de l’autre! Comme ils se comprenaient et s’aimaient mieux et plus noblement depuis que leur tranquille bonheur de jadis avait été anéanti!

*

* *

... Le soleil se couchait. Dmitri rentra des champs. La nuit allait tomber, et il reverrait Tatani. En dehors de cela rien n’existait plus pour lui. Comme il conduisait les bœufs à l’abreuvoir, il entendit de loin deux coups de fusil successifs... Quelques instants après, des hommes qui couraient sur la route en criant passèrent. Salah, le garde champêtre indigène, entra dans la cour au grand trot, réclamant M. Moret, adjoint.

--Il y a Ben-Ziane qui a tué sa femme, Tatani ben Kaddour, de deux coups de fusil...

L’Arabe, sans achever, partit.

Dmitri était demeuré immobile, plongé en une stupeur trouble, en une sombre épouvante. Puis, il sentit une douleur aiguë en pensant que c’était lui l’assassin, que, sous prétexte d’aimer Tatani, en réalité pour la satisfaction de son égoïste passion, il l’avait conduite à la mort!

Dmitri, comme en rêve, suivit les gens de la ferme, qui, à travers champs, couraient vers le gourbi. Dehors, assis sur une pierre, les poignets enchaînés, le beau Ben-Ziane était gardé par le garde champêtre et deux bédouins. Le caïd écrivait à la hâte son rapport. Dans le gourbi où la foule avait pénétré, les femmes se lamentaient autour du cadavre étendu à terre. Mme Moret découvrit Tatani. Pâle, les yeux clos, la bouche entr’ouverte, la jeune femme semblait dormir. Sur sa gandoura rose, des taches brunes indiquaient les deux blessures en pleine poitrine. La parente racontait la scène rapide. Ben-Ziane était subitement rentré du marché de Cavaignac avant le jour indiqué. Un autre khammès l’avait averti que, la veille, dans la nuit il avait vu sa femme sortir et rejoindre un homme dans les champs. Cet homme, c’était sans doute l’ancien amant de Tatani, l’ouvrier russe. En rentrant, Ben-Ziane avait examiné les vêtements et les souliers de sa femme: le tout portait des taches de boue. Alors, il l’avait poussée contre le mur du gourbi et avait déchargé sur elle son fusil à bout portant.

Les yeux de Ben-Ziane restaient obstinément fixés droit devant lui et un sombre orgueil y luisait. Et Dmitri songea que son devoir était de dire la vérité aux assises pour que cet homme ne fût pas condamné impitoyablement... Il n’eut pas la force de rester là plus longtemps, et il s’en alla, sentant que, désormais, tout lui était indifférent, qu’il ne désirait plus rien... Tout s’était effondré, l’écrasant, et il ne lui restait plus rien, sauf sa douleur aiguë et son remords.

... La route serpente entre les collines rougeâtres, lépreuses, où poussent les lentisques noirâtres et les palmiers nains coriaces.

Dmitri Orschanoff, sous la grande capote bleue, erre lentement, lentement, sur la route grise et il regarde, apaisé maintenant pour toujours, le soleil rouge se coucher et la terre s’assombrir.

Après l’écroulement de sa dernière tentative de vie libre, Dmitri avait compris que sa place n’était pas parmi les hommes, qu’il serait toujours ou leur victime, ou leur bourreau, et il était revenu là, à la Légion, avec le seul désir désormais d’y rester pour jamais et de dormir un jour dans le coin des «heimathlos,» au cimetière de Saïda...

CŒUR FAIBLE

Hâtif, le soir d’automne descendait sur la plaine ocreuse que fermaient les chaînes de collines arides.

La grande terrasse rectiligne et puissante du Djebel Antar se profilait tout en or, sur l’horizon rouge.

Pendant un court instant, une houle pourpre roula à travers le désert nu, et les dunes fauves de la Zousfana flambèrent, toutes roses.

Au loin, le siroco, qui s’apaisait, promenait encore quelques petits tourbillons de poussière blonde. Ils s’en allaient, solitaires, vers l’incendie du couchant.

Dans toute cette gloire quotidienne de lumière, la redoute, le camp et les vieux casernements en toub de Djenan-ed-Dar paraissaient petits et chétifs, timide essai de vie et de sécurité.

En l’immense stérilité d’alentour, seuls les quelques dattiers du cercle, en groupe serré, fraternel, dressaient leurs têtes échevelées, toutes noires, où les reflets du jour finissant jetaient des aigrettes d’or.

* * * * *

Stolz, seul, errait derrière les masures frustes et branlantes des mercantis. La grande capote des légionnaires alourdissait sa taille frêle, et la visière de son képi jetait une ombre bleue sur son visage jeune, desséché et bronzé, que coupait une moustache blonde.

Comme tous ses camarades de la Légion, Stolz avait une histoire, dont le drame l’avait amené là.

Fils naturel d’un industriel riche de Düsseldorf et d’une institutrice, Stolz avait, depuis son enfance, assisté à la douleur et à ce que tous deux croyaient être la honte de sa mère.

A l’école, il avait souffert du dédain méchant et de l’inconsciente cruauté de ses condisciples. Plus tard, devenu répétiteur dans un collège, il demeura timide et farouche. Son cœur endolori croyait découvrir du mépris ou une pitié insultante dans l’attitude de tous ceux qui l’approchaient.

Faible et doux, tout de tendresse, Stolz, n’était pas devenu le révolté que, fort, il eût dû être, sous l’injustice imbécile des hommes.

Son père ne l’avait pas abandonné matériellement. C’était lui qui avait pourvu aux frais de son instruction. Quand sa mère mourut, Stolz, de cette attitude quasi paternelle, conçut l’espoir de se faire adopter un jour pour avoir un nom honoré.

Aux avances passionnées de son fils, le vieillard demeura silencieux, impénétrable.

Alors Stolz pensa que s’il commettait un acte, désespéré, son père serait ému et, pour le sauver de la déchéance définitive, lui accorderait la grâce tant souhaitée.

Il gagna la France et s’engagea à la Légion étrangère. Dès son arrivée à Saïda, il avait écrit à son père, lui disant qu’il ne pouvait plus vivre en Allemagne, objet de dédain et d’éloignement pour tous.

C’étaient cinq ans de sa vie que Stolz sacrifiait ainsi. Il accepta avec courage son dur métier nouveau; soldat modèle, d’un entrain et d’une patience rares, il vivait de toute l’ardeur de son espérance.

On envoya sa compagnie dans le Sud. Il s’en réjouit: on se battait, là-bas. Son père le saurait en danger. Il aurait pitié...

Et ainsi, pendant des mois, Stolz avait écrit des lettres où il avait mis tout son cœur, implorant cet homme qui, si loin, lui semblait disposer de sa vie.

Il avait eu quelques heures de découragement en ne voyant rien venir... ces heures étaient aussi les plus lucides; mais Stolz s’obstinait dans son attente.

Et voilà que ce soir, le vaguemestre lui avait remis une lettre de son père, et tout s’était brusquement effondré: c’était un refus définitif, irrévocable. On lui défendait même d’écrire.

D’abord, une sorte de torpeur lourde avait envahi l’esprit de Stolz. Il avait erré, sans but, dans la cour de la vieille redoute. Puis, pris d’un immense besoin de solitude, il était sorti.

Toute la lucidité de son esprit lui était revenue. De par son éducation et ses convictions, son malheur était irréparable. Il le comprit.

Puisque le retour là-bas, au pays, était devenu inutile, puisqu’il ne serait jamais qu’un exclu de la société, un paria, autant valait rester là, disparaître pour toujours parmi les _heimathlos_[22] de la Légion.

[22] Heimathlos (sans-patrie), terme allemand usité à la Légion.

Mais alors, c’était un pacte conclu avec cette vie de soldat, avec cette terre âpre qu’il ne pouvait aimer, parce que sa nature trop faible et trop tendre n’en percevait pas la superbe mélancolie, la splendeur inouïe.

Et, tout à coup, comme le soir achevait de tomber, noyant le désert d’obscurité et de silence, il sentit pour la première fois le malaise lourd que causait ce pays à son âme d’homme du nord. Il perçut la menace qui planait dans ces horizons vides, sur la terre sans eau où aucune vie ne germerait jamais.

Sa détresse fut immense. Le voile des lendemains ignorés, qui, seul bienfaisant, nous fait vivre, s’était déchiré devant ses yeux. Il lui sembla embrasser d’un regard tout ce que serait sa vie: une morne succession de jours, d’années monotones, d’actes sans but ni intérêt!

* * * * *

La nuit tomba, lourde, obscure, sous le ciel violet. Les grandes étoiles claires versaient une lueur vague sur le désert noir, assoupi dans le silence menaçant.

Le rauquement sauvage des chameaux agenouillés devant les masures grises du bureau arabe se tut.

Stolz, son fusil sur l’épaule, déambulait lentement le long du mur ouest de la vieille redoute. Il se traînait péniblement. Une lassitude infinie brisait ses membres. Un dégoût immense des choses paralysait sa pensée.

... Les clairons égrenèrent dans la nuit la plainte lente, très douce, de l’extinction des feux. La sonnerie dernière sembla planer dans le silence, puis mourut...

Stolz s’arrêta.

Il était calme, maintenant, se résignant devant l’irréparable, courbant la tête.

Pas une seule fois, dans toute sa vie, il n’avait songé que ce qu’il croyait être un malheur immense n’était qu’une illusion, une convention stupidement cruelle et surannée. Pour toujours, l’idée qu’il était, de par sa naissance, un paria avait subjugué son esprit.

Maintenant, tout effort lui apparaissait inutile et il sentait qu’il ne saurait où puiser le courage de vivre dans l’obscurité noire où il était tombé.

Alors, une idée lui vint, tout à coup, très mélancolique et très douce: il y avait une issue, simple, immédiate, la fin de toute souffrance...

Stolz ne s’attendrit pas sur lui-même. Il ne se pencha pas, pitoyable, sur sa vie gâchée.

Un grand calme s’était fait en lui. Dans la tristesse infinie de cette heure solitaire, il se sentit fort.

Tout de suite, sans hésitation, sans crainte, sa résolution devint inébranlable.

Alors, comme il n’avait pas de hâte, comme il ne redoutait aucun revirement de sa volonté, il s’intéressa à des choses menues; le reflet rouge d’une lanterne balancée qui suivait le mur de la nouvelle redoute, une flamme très haute et très blanche qui s’était allumée au loin, dans la dune.

Il songea: la nuit est belle... Demain, il n’y aura plus de vent...

Puis il sourit... Pour lui, demain ne viendrait jamais.

Méthodiquement, en bon soldat soigneux, il posa la crosse de son fusil à terre, appuyant le canon sur sa poitrine: c’était le moment, on allait venir le relever.

Avec la pointe de sa baïonnette, il appuya sur la détente. La détonation, sèche, brève, roula dans le silence, se tut.

Lentement, Stolz s’affaissa au pied du mur.

* * * * *

En groupe silencieux, les légionnaires, le visage assombri, les yeux secs, revenaient du petit cimetière perdu dans l’immensité pulvérulente. Ils rapportaient le brancard des morts.

Et le jour d’automne acheva de se lever, clair, radieux sur les montagnes lointaines aux arêtes arides, sur le désert noyé de limpidités roses et sur la petite tombe toute fraîche de Stolz, parmi les autres sépultures mélancoliques, esseulées dans le vide de la terre déshéritée.

Béni-Ounif, novembre 1903.

FRÈRES DE RENCONTRE

L’AMI

Ordonnances tous deux, Louis Lombard, le tringlot, et Dahmane Bou Saïd, le tirailleur, étaient voisins.

Ils étaient arrivés à El-Oued presque en même temps et avaient éprouvé le même dépaysement au milieu de tout ce sable à l’horizon flamboyant, Lombard surtout, montagnard du Jura... Depuis qu’il avait quitté le pays pour faire son «service», il était en proie à une sorte de cauchemar qui allait en s’assombrissant, à mesure que l’aspect des choses environnantes changeait, devenant plus étrange. Dans le décor figé des dunes, dans la ville singulière aux mille coupoles grises, le malaise qui étreignait l’âme fruste du paysan atteignit un degré d’intensité proche du désespoir. C’était si loin, ce pays perdu, et l’œil ne trouvait rien de connu, rien de familier sur quoi se reposer de tout cet éblouissement morne. Et le tringlot _errait_ dans cette vie nouvelle, accablé, le cœur en détresse. Il lui arrivait même de pleurer, la nuit, en pensant à la ferme de ses parents et aux chers vieux.

Bou Saïd était né sur le bord de la mer, à Bône. Lui aussi était habitué à l’ombre des jardins verts au pied de la montagne... Son père, propriétaire aisé, lui avait fait donner une instruction primaire à l’école arabe-française et à la zaouïya. Mais, devenu homme, de caractère aventureux, Dahmane avait quitté la maison paternelle et s’était engagé. Pour lui, comme pour le tringlot, l’exil au pays de sable avait été douloureux. Lui aussi avait senti l’emprise angoissante du désert... quoique musulman; les hommes du sud étaient bien différents des Arabes du nord, et ils fuyaient les tirailleurs, qu’ils dédaignaient. Bou Saïd s’isolait, ne voulant pas descendre à la brutalité de ses camarades, dont il avait connu plusieurs, cireurs de bottes à Bône ou portefaix. Et le hasard le rapprocha du tringlot.

Les deux ordonnances ne s’étaient d’abord pas parlé, indifférents. Mais un soir, comme Lombard conduisait le cheval du major à l’abreuvoir, la bête s’emballa et jeta à terre le tringlot. Bou Saïd s’élança à son secours et arrêta l’animal furieux.

Lombard, un grand blond, encore presque imberbe, avait l’habitude de regarder les gens un peu de côté et en dessous, malgré l’honnêteté foncière de son cœur. Il dévisagea le tirailleur, et cette fine figure aquiline, bronzée par le soleil du sud, lui plut.

--Merci... Donne-moi voir la main pour rentrer cette sale bête à l’écurie...

Pour la première fois, Lombard avait adressé la parole à un Arabe: ces hommes d’un type inconnu, à l’incompréhensible langage, au costume étrange, l’effrayaient presque.

--Tu viens de France, demanda Bou Saïd, comme ils cheminaient côte à côte.

--Ben sûr... Et toi, t’es de par ici?

--Oh non! Je suis de Bône, un beau pays où il y a des arbres, de l’eau et des montagnes... Pas comme ici!

--Oh oui, pour un fichu pays, c’est un fichu pays.

Sans savoir, Lombard avait éprouvé du plaisir en apprenant que Bou Saïd n’était pas de ce «fichu pays». Ça l’encourageait à lui parler. Depuis ce jour, toutes les fois qu’ils se rencontraient, ils se parlaient et, malgré l’abîme qui les séparait, ils devinrent bientôt amis. Lombard, lui aussi, était esseulé parmi ses camarades français, les infirmiers et les joyeux.

Les premiers, des Algériens, se moquaient de lui, parce qu’il était tringlot, «_royal-cambouis_», comme ils disaient. Quant aux joyeux, leur argot cynique lui déplaisait. Il préféra la société de ce garçon sérieux et réfléchi comme lui qu’était Bou Saïd.

Quand ils n’avaient rien à faire, ils se réunissaient dans la petite chambre de Lombard et recousaient leur linge en s’interrogeant mutuellement sur leurs pays.

Ils tâchaient de se représenter, d’après leurs récits, ces lieux que, probablement, ni l’un ni l’autre ne verraient jamais. Et ils se consolaient d’être des exilés, des captifs, en parlant des êtres et des choses qu’ils avaient aimés.

Pendant plus d’un mois, Lombard n’avait pas osé sortir du bordj; les ruelles enchevêtrées et étroites où circulaient des Arabes ne lui semblaient pas bien sûres. D’ailleurs, où serait-il allé?

Un soir pourtant, Bou Saïd, qui s’ennuyait de cet emprisonnement, lui proposa de lui montrer la ville, et ils sortirent. Presque craintif, Lombard suivait le tirailleur, et ses pieds inaccoutumés enfonçaient dans le sable blanc, si fin qu’on l’eût dit tamisé. Maintenant qu’il commençait à s’habituer à ce pays et qu’il avait quelqu’un à qui confier ses impressions, une curiosité lui venait de tout cet inconnu environnant. Il savait tout juste lire et écrire, mais son esprit ensommeillé était capable d’un réveil.

Dans les rues, à la tombée de la nuit, les Arabes, graves, encapuchonnés et portant de longs chapelets au cou, passaient, regagnant leurs mystérieuses demeures à coupoles ou s’installant devant les cafés maures sur des nattes. Quelques-uns échangeaient un salut bref avec Bou Saïd.

--Qu’est-ce qu’il t’a dit? demandait Lombard intrigué.

--Il m’a salué.

--C’est que tu le connais, alors?

--Non, dans notre religion, c’est l’habitude de se saluer, sans se connaître.

--Ça, c’est bien. Faut être poli. Mais, dis voir, pourquoi que les femmes elles se cachent la figure et qu’il y en a si peu dans la ville?

--Ce n’est pas l’habitude pour nos femmes de sortir... Mais si tu veux en voir, des Mauresques, je vais t’en faire voir. Viens! Ah, si on pouvait, quand on sera relevé, être envoyé dans le Tell, c’est là que tu verrais de belles femmes!

--Où c’est-y encore, ça, le Tell?

--C’est le Nord, le pays que tu as vu en débarquant.

--Ça serait chic...

La nuit était tout à fait tombée et la ville se faisait déserte. Lombard et Bou Saïd sortirent sur «la route» de Touggourth--une piste dans le sable--et montèrent vers une maison qui dominait le désert, finissant la ville, au sud ouest. Les portes de ce lieu étaient ouvertes, et on y faisait beaucoup de tapage. Sur des bancs, des tirailleurs étaient assis, qui buvaient, chantaient ou se disputaient. Mais les regards du tringlot furent surtout captivés par une dizaine de créatures étranges, vêtues comme des fantômes et qui portaient sur leur visage bronzé des signes tatoués en bleu. Quelques-unes buvaient avec les tirailleurs, tandis que les autres dansaient en se trémoussant drôlement.