Part 7
Le rideau se leva.
La duchesse de Kendalle était seule en scène, monologuant au milieu d'un décor de chaumière. Tout à l'heure, la porte du fond s'ouvrirait, un enfant entrerait, s'avancerait vers elle en lui tendant la main, et cet enfant serait le sien.
Il faut noter qu'aux répétitions, P'tit-Bonhomme avait été très chagriné, lorsqu'il s'était vu réduit à l'obligation de demander l'aumône. On se rappelle sa fierté native, sa répugnance quand on voulait le contraindre à mendier au profit de la ragged-school. Miss Anna Waston lui avait bien dit que ce n'était point «pour de bon». N'importe, cela ne lui allait pas du tout... Dans sa naïveté, il prenait les choses au sérieux et finissait pas croire qu'il était véritablement l'infortuné petit Sib.
En attendant son entrée, et tandis que le régisseur lui tenait la main, il regardait à travers l'entrebâillement de la porte. Avec quel ébahissement ses yeux parcouraient cette vaste salle pleine de monde, inondée de lumière, les girandoles des avant-scènes, l'énorme lustre, comme un ballon de feu suspendu en l'air. C'était si différent de ce qu'il avait vu, lorsqu'il assistait aux représentations sur le devant d'une loge.
A ce moment le régisseur lui dit:
«Attention, Sib!
--Oui, monsieur.
--Tu sais... va droit devant toi jusqu'à ta maman, et prends garde de tomber!
--Oui, monsieur.
--Et tends bien la main...
--Oui, monsieur... comme ça?»
Et c'était une main fermée qu'il montrait.
«Non, nigaud!... C'est un poing, cela!... Tends donc une main ouverte, puisque tu demandes l'aumône.
--Oui, monsieur.
--Et surtout ne prononce pas un mot... pas un seul!
--Oui, monsieur.»
La porte de la chaumière s'ouvrit, et le régisseur le poussa juste à la réplique.
P'tit-Bonhomme venait de faire son début dans la carrière dramatique. Ah! que le cœur lui battait fort!
Un murmure arriva de tous les coins de la salle, un touchant murmure de sympathie, tandis que Sib, la main tremblante, les yeux baissés, le pas incertain, s'avançait vers la dame en deuil. Comme on voyait bien qu'il avait l'habitude des haillons et qu'il n'était point gêné sous ses loques!
On lui fit un succès,--ce qui le troubla davantage.
Soudain, la duchesse se lève, elle regarde, elle se rejette en arrière, puis elle ouvre ses bras...
Quel cri lui échappe,--un de ces cris conformes aux traditions, qui déchirent la poitrine!
«C'est lui!... C'est lui!... Je le reconnais!... C'est Sib... c'est mon enfant!»
Et elle l'attire à elle, elle le serre contre son cœur, elle le couvre de baisers, et il se laisse faire... Elle pleure,--de vraies larmes, cette fois,--et s'écrie:
«Mon enfant... c'est mon enfant, ce petit malheureux... qui me demande l'aumône!»
Cela l'émeut, le pauvre Sib, et bien qu'on lui ait recommandé de ne pas parler:
--Votre enfant... madame? dit-il.
--Tais-toi!» murmure tout bas miss Anna Waston.
Puis elle continue:
«Le ciel me l'avait pris pour me punir, et il me le ramène aujourd'hui...»
Et, entre ces phrases hachées par des sanglots, elle dévore Sib de baisers, elle l'inonde de larmes. Jamais, non jamais, P'tit-Bonhomme n'a été si caressé, si pressé sur un cœur palpitant! Jamais il ne s'est senti si maternellement aimé!
La duchesse s'est levée comme si elle surprenait quelque bruit au dehors.
«Sib... s'écrie-t-elle, tu ne me quitteras plus!...
--Non, madame Anna!
--Mais tais-toi donc!» répète-t-elle au risque d'être entendue de la salle.
La porte de la chaumière s'est ouverte brusquement. Deux hommes ont paru sur le seuil.
L'un est le mari, l'autre le magistrat qui l'accompagne pour l'enquête.
«Saisissez cet enfant... Il m'appartient!...
--Non! ce n'est pas votre fils! répond la duchesse, en entraînant Sib.
--Vous n'êtes pas mon papa!...» s'écrie P'tit-Bonhomme.
Les doigts de miss Anna Waston lui ont pressé si vivement le bras qu'il n'a pu retenir un cri. Après tout, ce cri est dans la situation, il ne la compromet pas. Maintenant, c'est une mère qui le tient contre elle... On ne le lui arrachera pas... La lionne défend son lionceau...
Et, de fait, le lionceau récalcitrant, qui prend la scène au sérieux, saura bien résister. Le duc est parvenu à s'emparer de lui... Il s'échappe, et courant vers la duchesse:
«Ah! madame Anna, s'écrie-t-il, pourquoi m'avez-vous dit que vous n'étiez pas maman...
--Te tairas-tu, petit malheureux!... Veux-tu te taire! murmure-t-elle, tandis que le duc et le magistrat restent déconcertés devant ces répliques non prévues.
--Si... si... répond Sib, vous êtes maman... Je vous l'avais bien dit, madame Anna... ma vraie maman!»
La salle commence à comprendre que cela «ce n'est pas dans la pièce». On chuchote, on plaisante. Quelques spectateurs applaudissent par raillerie. En vérité, ils auraient dû pleurer, car c'était attendrissant, ce pauvre enfant qui croyait avoir retrouvé sa mère dans la duchesse de Kendalle!
Mais la situation n'en était pas moins compromise. Que, pour une raison ou pour une autre, le rire éclate là où les larmes devraient couler, et c'en est fait d'une scène.
Miss Anna Waston sentit tout le ridicule de cette situation. Des paroles ironiques, lancées par ses excellentes camarades, lui arrivent de la coulisse.
Éperdue, énervée, elle fut prise d'un mouvement de rage... Ce petit sot, qui était la cause de tout le mal, elle aurait voulu l'anéantir!... Alors les forces l'abandonnèrent, elle tomba évanouie sur la scène, et le rideau fut baissé pendant que la salle s'abandonnait à un fou rire...
La nuit même, miss Anna Waston, qui avait été transportée à _Royal-George-Hôtel_, quitta la ville en compagnie d'Élisa Corbett. Elle renonçait à donner les représentations annoncées pour la semaine. Elle paierait son dédit... Jamais elle ne reparaîtrait sur le théâtre de Limerick.
Quant à P'tit-Bonhomme, elle ne s'en était même pas inquiétée. Elle s'en débarrassait comme d'un objet ayant cessé de plaire et dont la vue seule lui eût été odieuse. Il n'y a pas d'affection qui tienne devant les froissements de l'amour-propre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
P'tit-Bonhomme, resté seul, ne devinant rien, mais sentant qu'il avait dû causer un grand malheur, s'était sauvé sans qu'on l'eût aperçu. Il erra toute la nuit à travers les rues de Limerick, à l'aventure, et finit par se réfugier au fond d'une sorte de vaste jardin, avec des maisonnettes éparses çà et là, des tables de pierre surmontées de croix. Au milieu se dressait une énorme bâtisse, très sombre du côté qui n'était pas éclairé par la lumière de la lune.
Ce jardin était le cimetière de Limerick,--un de ces cimetières anglais avec ombrages, bosquets verdoyants, allées sablées, pelouses et pièces d'eau, qui sont en même temps des lieux de promenade très fréquentés. Ces tables de pierre étaient des tombes, ces maisonnettes, des monuments funéraires, cette bâtisse, la cathédrale gothique de Sainte-Marie.
C'est là que l'enfant avait trouvé un asile, là qu'il passa la nuit, couché sur une dalle à l'ombre de l'église, tremblant au moindre bruit, se demandant si ce vilain homme... le duc de Kendalle, n'allait pas venir le chercher... Et madame Anna qui ne serait plus là pour le défendre!... On l'emporterait loin... bien loin... dans un pays «où il y aurait des bêtes»... Il ne reverrait plus sa maman... et de grosses larmes noyaient ses yeux...
Lorsque le jour parut, P'tit-Bonhomme entendit une voix qui l'appelait.
Un homme et une femme étaient là, un fermier et une fermière. En traversant la route, ils l'avaient aperçu. Tous deux se rendaient au bureau de la voiture publique, qui allait partir pour le sud du comté.
«Que fais-tu là, gamin?» dit le fermier.
P'tit-Bonhomme sanglotait au point de ne pouvoir parler.
«Voyons, que fais-tu là?» répéta la fermière d'une voix plus douce.
P'tit-Bonhomme se taisait toujours.
«Ton papa?... demanda-t-elle alors.
--Je n'ai pas de papa! répondit-il enfin.
--Et ta maman?...
--Je n'en ai plus!»
Et il tendait ses bras vers la fermière.
«C'est un enfant abandonné,» dit l'homme.
Si P'tit-Bonhomme avait porté ses beaux habits, le fermier en eût inféré que c'était un enfant égaré, et il aurait fait le nécessaire pour le ramener à sa famille. Mais avec les haillons de Sib, ce ne devait être qu'un de ces petits misérables qui n'appartiennent à personne...
«Viens donc», conclut le fermier.
Et, l'enlevant, il le mit entre les bras de sa femme, disant d'une voix rassurante:
«Un mioche de plus à la ferme, il n'y paraîtra guère, n'est-ce pas, Martine?
--Non, Martin!»
Et Martine essuya d'un bon baiser les grosses larmes de P'tit-Bonhomme.
VIII
LA FERME DE KERWAN.
Que P'tit-Bonhomme n'eût pas vécu heureux dans la province de l'Ulster, cela ne paraissait que trop vraisemblable, bien que personne ne sût comment s'était passée sa première enfance en quelque village du comté de Donegal.
La province du Connaught ne lui avait pas été plus clémente, ni lorsqu'il courait les routes du comté de Mayo sous le fouet du montreur de marionnettes, ni dans le comté de Galway, durant ses deux ans de ragged-school.
En cette province de Munster, grâce au caprice d'une comédienne, peut-être aurait-on pu espérer qu'il en avait au moins fini avec la misère! Non!... il venait d'être délaissé, et, maintenant, les hasards de son existence allaient le rejeter au fond du Kerry, à l'extrémité sud-ouest de l'Irlande. Cette fois, de braves gens ont eu pitié de lui... Puisse-t-il ne les quitter jamais!
C'est dans un des districts au nord-est du comté de Kerry, près de la rivière de Cashen, qu'est située la ferme de Kerwan. A une douzaine de milles se trouve Tralee, le chef-lieu d'où, à en croire les traditions, Saint-Brandon partit au VIe siècle pour aller découvrir l'Amérique avant Colomb. Là se raccordent les diverses voies ferrées de l'Irlande méridionale.
Ce territoire, très accidenté, possède les plus hautes montagnes de l'île, tels les monts Clanaraderry et les monts Stacks. De nombreux cours d'eau y forment les affluents de la Cashen et concourent, avec les marécages, à rendre assez irrégulier le tracé des routes. A une trentaine de milles vers l'ouest se développe le littoral profondément découpé, où s'échancrent l'estuaire du Shannon et la longue baie de Kerry, dont les roches capricieuses se rongent à l'acide carbonique des eaux marines.
On n'a pas oublié ces paroles d'O'Connell que nous avons citées: «Aux Irlandais, l'Irlande!» Or, voici comment l'Irlande est aux Irlandais.
Il existe trois cent mille fermes qui appartiennent à des propriétaires étrangers. Dans ce nombre, cinquante mille comprennent plus de vingt-quatre acres, soit environ douze hectares, et huit mille n'en ont que de huit à douze. Le reste est au-dessous de ce chiffre. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure que la propriété y soit morcelée. Bien au contraire. Trois de ces domaines dépassent cent mille acres, entre autres celui de M. Richard Barridge, qui s'étend sur cent soixante mille.
Et que sont ces propriétés foncières auprès de celles des landlords de l'Écosse, un comte de Breadalbane, riche de quatre cent trente-cinq mille acres, M. J. Matheson, riche de quatre cent six mille acres, le duc de Sutherland, riche de douze cent mille acres,--la superficie d'un comté tout entier?
Ce qui est vrai, c'est que, depuis la conquête par les Anglo-Normands en 1100, «l'Ile Sœur» a été traitée féodalement, et son sol est resté féodal.
Le duc de Rockingham était, à cette époque, un des grands landlords du comté de Kerry. Son domaine, d'une surface de cent cinquante mille acres, comprenait des terres cultivables, des prairies, des bois, des étangs, desservis par quinze cents fermes. C'était un étranger, un de ceux que les Irlandais accusent avec raison d'absentéisme. Or, la conséquence de cet absentéisme est que l'argent produit par le travail irlandais est envoyé au dehors et ne profite pas à l'Irlande.
La Verte Erin, il ne faut point l'oublier, ne fait pas partie de la Grande-Bretagne,--dénomination uniquement applicable à l'Écosse et à l'Angleterre. Le duc de Rockingham était un lord écossais. A l'exemple de tant d'autres qui possèdent les neuf dixièmes de l'île, il n'avait jamais fait l'effort de venir visiter ses terres, et ses tenanciers ne le connaissaient pas. Sous condition d'une somme annuelle, il en abandonnait l'exploitation à ces traitants, ces «middlemen», qui en bénéficiaient en les louant par parcelles aux cultivateurs. C'est ainsi que la ferme de Kerwan dépendait, avec quelques autres, d'un certain John Eldon, agent du duc de Rockingham.
Cette ferme était de moyenne importance, puisqu'elle ne comptait qu'une centaine d'acres. Il est vrai, c'est un pays rude à la culture, celui qu'arrose le cours supérieur de la Cashen, et ce n'est pas sans un excessif labeur que le paysan parvient à lui arracher de quoi payer son fermage, surtout lorsque l'acre lui est loué au prix excessif d'une livre par an.
Tel était le cas de la ferme de Kerwan, dirigée par le fermier Mac Carthy.
Il y a de bons maîtres en Irlande, sans doute; mais les tenanciers n'ont le plus souvent affaire qu'à ces middlemen, presque tous hommes durs et impitoyables. Il convient d'observer toutefois que l'aristocratie, qui est assez libérale en Angleterre et en Écosse, se montre plutôt oppressive en Irlande. Au lieu de rendre la main, elle tire sur les rênes. Une catastrophe est à craindre. Qui sème la haine récolte la rébellion.
Martin Mac Carthy, dans toute la force de l'âge,--il avait cinquante-deux ans--était l'un des meilleurs fermiers du domaine. Laborieux, intelligent, entendu en matière de culture, bien secondé par des enfants sévèrement élevés, il avait pu mettre quelque argent de côté, malgré tant de taxes et redevances qui obèrent le budget d'un paysan irlandais.
Sa femme s'appelait Martine, de même qu'il s'appelait Martin. Cette vaillante créature possédait toutes les qualités d'une ménagère. Elle travaillait encore à cinquante ans comme si elle n'en avait eu que vingt. L'hiver, tandis que chômaient les manutentions agricoles, la quenouille coiffée, le fuseau garni de filasse, on entendait le ronflement de son rouet devant l'âtre, quand les exigences du ménage ne réclamaient pas ses soins.
La famille Mac Carthy, vivant en bon air, rompue aux fatigues des champs, jouissait d'une excellente santé, ne se ruinait ni en médecine ni en médecins. Elle tenait de cette race vigoureuse de cultivateurs irlandais, qui s'acclimate aussi aisément au milieu des prairies du Far-West américain que sur les territoires de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Espérons, pour ces braves gens, du reste, qu'ils ne seront jamais contraints d'émigrer au delà des mers. Fasse le ciel que leur île ne les rejette pas loin d'elle comme nombre de ses enfants!
En tête de la famille, chérie et respectée, venait la mère de Martin, une vieille de soixante-quinze ans, dont le mari dirigeait autrefois la ferme. Grand'mère,--on ne la désignait pas différemment--n'avait d'autre occupation que de filer en compagnie de sa belle-fille, désireuse, autant qu'il était en elle, de n'être que le moins possible à la charge de ses enfants.
L'aîné des garçons, Murdock--vingt-sept ans,--plus instruit que son père, s'intéressait ardemment à ces questions qui ont toujours passionné l'Irlande, et l'on craignait sans cesse qu'il ne vînt à se jeter en quelque mauvaise affaire. Il était de ceux qui ne songent qu'aux revendications du _home rule_, c'est-à-dire à la conquête de l'autonomie, sans se douter que le _home rule_ vise les réformes plutôt politiques que sociales. Et pourtant, ce sont ces dernières dont l'Irlande a surtout besoin, puisqu'elle est encore livrée aux dures exactions du régime féodal.
Murdock, vigoureux gars, assez taciturne, peu communicatif, s'était récemment marié avec la fille d'un fermier du voisinage. Cette excellente jeune femme, aimée de toute la famille Mac Carthy, possédait la beauté régulière, fière et calme, l'attitude noble et distinguée qui se rencontre fréquemment chez les Irlandaises des classes inférieures. Sa figure était animée de grands yeux bleus, et sa chevelure blonde bouclait sous les rubans de sa coiffure. Kitty aimait beaucoup son mari, et Murdock, qui ne souriait guère d'habitude, se laissait aller parfois à sourire, lorsqu'il la regardait, car il éprouvait pour elle une profonde affection. Aussi employait-elle son influence à le modérer, à le contenir, chaque fois que quelque émissaire des nationalistes venait faire de la propagande à travers le pays et proclamer que nulle conciliation n'était possible entre les landlords et les tenanciers.
Il va sans dire que les Mac Carthy étant de bons catholiques, on ne s'étonnera pas s'ils considéraient les protestants comme des ennemis[2].
[2] Opinion commune aux Irlandais, qui, cependant, firent exception pour M. Parnell, quand ce «roi non couronné de l'Irlande», comme on disait, dirigea, quelques années plus tard (1879) la célèbre «National Land League», fondée pour la réforme agraire.
Murdock courait les meetings, et combien Kitty sentait son cœur se serrer, quand elle le voyait partir pour Tralee ou telle autre bourgade du voisinage. Dans ces assemblées il parlait avec l'éloquence naturelle aux Irlandais, et, au retour, lorsque Kitty lisait sur sa figure les passions qui l'agitaient, lorsqu'elle l'entendait frapper du pied en murmurant un appel à la révolution agraire, sur un signe de Martine, elle s'appliquait à le calmer.
«Mon bon Murdock, lui disait-elle, il faut de la patience... et de la résignation...
--De la patience, répondait-il, quand les années marchent et que rien n'aboutit! De la résignation, lorsqu'on voit des créatures courageuses comme Grand'mère rester misérables après une longue existence de travail! A force d'être patients et résignés, ma pauvre Kitty, on arrive à tout accepter, à perdre le sentiment de ses droits, à se courber sous le joug, et cela, je ne le ferai jamais... jamais!» répétait-il en relevant fièrement la tête.
Martin Mac Carthy avait deux autres garçons, Pat ou Patrick, Sim ou Siméon, âgés de vingt-cinq et de dix-neuf ans.
Pat naviguait actuellement au commerce en qualité de matelot, sur un des navires de l'honorable maison Marcuart, de Liverpool. Quant à Sim, de même que Murdock, il n'avait jamais quitté la ferme, et leur père trouvait en eux de précieux auxiliaires pour les travaux des champs, l'entretien des bestiaux. Sim obéissait sans jalousie à son frère aîné dont il reconnaissait la supériorité. Il lui témoignait autant de respect que s'il eût été le chef de la famille. Étant le dernier fils, et en cette qualité, celui qui avait été le plus choyé, il était enclin à cette jovialité qui forme le fond du caractère irlandais. Il aimait à plaisanter, à rire, égayant par sa présence et ses réparties l'intérieur un peu sévère de cette maison patriarcale. Très pétulant, il contrastait avec le tempérament plus rassis, l'esprit plus sérieux de son frère Murdock.
Telle était cette laborieuse famille dans l'intérieur de laquelle P'tit-Bonhomme allait être transporté. Quelle différence entre le milieu dégradant de la ragged-school et ce milieu sain et fortifiant d'une ferme irlandaise!... Sa précoce imagination n'en serait-elle pas vivement frappée?... A cela, nul doute. Il est vrai, notre héros venait de passer quelques semaines dans un certain bien-être chez la capricieuse miss Anna Waston; mais il n'y avait point trouvé ces réelles tendresses que la vie de théâtre rend si peu sûres, si éphémères, si fugitives.
L'ensemble des bâtiments, servant à loger les Mac Carthy, ne comprenait que le strict nécessaire. Nombre d'établissements des riches comtés du Royaume-Uni sont installés dans des conditions autrement luxueuses. Après tout, c'est le fermier qui fait la ferme, et peu importe qu'elle soit peu considérable par l'étendue si elle est intelligemment dirigée. Observons cependant que Martin Mac Carthy n'appartenait pas à cette catégorie plus favorisée des «yeomen», qui sont de petits propriétaires terriens. Il n'était que l'un des nombreux tenanciers du duc de Rockingham, on pourrait dire l'une des centaines de machines agricoles mises en mouvement sur le vaste domaine de ce landlord.
La maison principale, moitié pierre, moitié paillis, ne renferme qu'un rez-de-chaussée, où Grand'mère, Martin et Martine Mac Carthy, Murdock et sa femme, occupent des chambres séparées d'une salle commune à large cheminée, dans laquelle on se réunit en famille pour les repas. Au-dessus, contiguë aux greniers, une mansarde éclairée de deux lucarnes, sert de logement à Sim--et aussi à Pat dans l'intervalle de ses voyages.
En retour, d'un côté, se développent les aires, les granges, les appentis sous lesquels s'abritent le matériel de culture et les instruments de labourage; de l'autre, la vacherie, la bergerie, la laiterie, la porcherie et la basse-cour.
Toutefois, faute de réparations faites à propos, ces bâtisses présentent un aspect assez inconfortable. Çà et là, des planches de diverse provenance, des vantaux de portes, des volets hors d'usage, quelques bordages arrachés à la carcasse de vieux navires, des poutrelles de démolition, des plaques de zinc, cachent la brèche des murs, et les toits de chaume sont chargés de gros galets en vue de résister à la violence des rafales.
Entre ces trois corps de bâtiments s'étend une cour, avec porte cochère fixée à deux montants. Une haie vive forme clôture, toute agrémentée de ces éclatants fuchsias, si abondants dans la campagne irlandaise. A l'intérieur de la cour verdoie un gazon d'herbes folles, où viennent picorer les volailles. Au centre, une mare miroite, bordée de corbeilles d'azalées, de marguerites d'un jaune d'or, et d'asphodèles, retournées à l'état sauvage.
Il est à propos d'ajouter que le chaume des toits, autour des larges pierres, est non moins fleuri que les gazons et les haies de la grande cour. Il y pousse toutes sortes de plantes qui charment les yeux, et, particulièrement d'innombrables touffes de ces fuchsias aux clochettes sans cesse secouées par les brises de la vallée. Quant aux murs, ne vous chagrinez pas de ce que loques et morceaux y apparaissent comme le rapiéçage d'un vêtement de pauvre. Est-ce qu'ils ne sont pas doublés de ces lierres à triple armure, vigoureux et puissants, qui soutiendraient la bâtisse, quand même les fondations viendraient à lui manquer.
Entre les terres arables proprement dites et le corps de la ferme, s'étend un potager où M. Martin cultive les légumes nécessaires au ménage, surtout les navets, les choux, les pommes de terre. Cette réserve est entourée d'un rideau d'arbres et d'arbustes, abandonnés aux caprices de la végétation si fantaisiste en ce pays d'Irlande.
Ici, sont des houx robustes avec leurs feuilles piquantes d'un vert ardent, qui ressemblent à des coquillages d'une contexture bizarre. Là, se dressent des ifs, de poussée libre, auxquels un ciseau imbécile n'a jamais donné la forme d'une bouteille ou d'un lampadaire. A une portée de fusil, sur la gauche, se masse un bois de frênes,--et le frêne est un des plus beaux arbres de ces campagnes. Puis s'entremêlent des hêtres verdoyants, mélangés parfois de couleurs pourpres, des arbousiers de haute taille, des sorbiers pareils de loin à un vignoble dont les ceps seraient chargés de grappes de corail. Il ne faudrait pas aller à trois milles de cet endroit pour sentir le sol se renfler sous les premières ramifications de la chaîne des Clanaraderry, où se développent ces forêts de sapins, dont les pommes paraissent être suspendues au réseau des chèvrefeuilles, qui se faufilent à travers leur ramure.