Part 27
Il va de soi que la comptabilité tenue avec une parfaite régularité exigeait le journal pour les ventes quotidiennes, puis le grand-livre,--le grand-livre de P'tit-Bonhomme!--où les opérations devaient être balancées, afin que l'état de la caisse--la caisse de P'tit-Bonhomme!--fût vérifié chaque soir. M. O'Lobkins, de la ragged-school, n'aurait pas fait mieux.
Et maintenant, que trouvait-on au bazar de _Little Boy_?... Un peu de tout ce qui était de vente courante dans le quartier. Si le papetier n'offre au client que de la papeterie, le quincaillier que de la quincaillerie, le ferronnier que de la ferronnerie, le libraire que de la librairie, ici notre jeune marchand s'était ingénié à fusionner les articles de bureau, les ustensiles de ménage, les bouquins à l'usage de tous, almanachs et manuels, etc. On pouvait se fournir aux _Petites Poches_ sans grande dépense, à prix fixe, ainsi que l'indiquaient les pancartes de la devanture. Puis, à côté du rayon des choses utiles, se dressait le rayon des jouets, bateaux, râteaux, pelles, balles, raquettes, crockets et tennis pour tous les âges,--de cinq ans jusqu'à douze, s'entend, et non ce qui convient aux gentlemen majeurs du Royaume-Uni. Voilà un rayon que Bob aimait à surveiller, un étalage qu'il aimait à disposer! Avec quel soin il époussetait ces jouets que la main lui démangeait de manier, les bateaux surtout--des bateaux de quelques pence. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se fût bien gardé de défraîchir la marchandise de son patron, lequel ne plaisantait pas et lui répétait:
«Sois sérieux, Bob! Si tu ne l'es pas, c'est à croire que tu ne le seras jamais!»
En effet, Bob allait sur ses huit ans, et si l'on n'est pas raisonnable à cet âge-là, c'est qu'on ne devra jamais l'être.
Il n'y a pas lieu de suivre jour par jour les progrès que le bazar de _Little Boy and Co_ fit dans l'estime et aussi dans la confiance du public. Qu'il suffise de savoir que le succès de cette entreprise se déclara très promptement. M. O'Brien fut émerveillé des dispositions que son locataire montrait pour le commerce. Acheter et vendre, c'est bien, mais savoir acheter et savoir vendre, c'est mieux: tout est là. Telle avait été la méthode de l'ancien négociant pendant nombre d'années, opérant avec grand sens et grande économie, en vue d'édifier sa fortune. Il est vrai, c'était à vingt ou vingt-cinq ans qu'il avait commencé,--non à douze. Aussi, partageant à cet égard les idées de ce brave Grip, entrevoyait-il, en ce qui concernait P'tit-Bonhomme, une fortune rapidement faite.
«Surtout ne va pas trop vite, mon garçon! ne cessait-il de lui dire à la fin de chaque entretien.
--Non, monsieur, répondait P'tit-Bonhomme, j'irai doucement, prudemment, car j'ai une longue route à parcourir, et il faut ménager mes jambes!»
Il importe d'observer,--afin d'expliquer cette réussite un peu extraordinaire,--que la renommée des _Petites Poches_ s'était répandue à tire d'aile à travers toute la ville. Un bazar, fondé et tenu par deux enfants, un chef de maison, à l'âge où l'on est à l'école, et un associé,--_and Co_--à l'âge où l'on joue aux billes, n'était-ce pas là plus qu'il ne fallait pour forcer l'attention, attirer la clientèle, mettre l'établissement à la mode? P'tit-Bonhomme, d'ailleurs, n'avait point négligé de faire dans les gazettes quelques annonces qu'il dut payer à tant la ligne. Mais ce fut sans bourse délier qu'il obtint des articles sensationnels en première page de la _Gazette de Dublin_, du _Freeman's Journal_, et autres feuilles de la capitale. Les reporters ne tardèrent pas à s'en mêler, et _Little Boy and Co_--oui! Bob lui-même!--furent interwievés avec autant de minutie que l'excellent M. Gladstone. Nous n'allons pas jusqu'à dire que la célébrité de P'tit-Bonhomme balança celle de M. Parnell, bien que l'on parlât beaucoup de ce jeune négociant de Bedfort-street, de sa tentative qui ralliait toutes les sympathies. Il devint le héros du jour, et,--ce qui était d'une tout autre importance,--on rendit visite à son bazar.
Inutile de dire avec quelle politesse, avec quelle prévenance était accueillie la clientèle, P'tit-Bonhomme, la plume à l'oreille, ayant l'œil à tout, Bob, la mine éveillée, les yeux pétillants, la chevelure bouclée, une vraie tête de caniche, que les dames caressaient comme celle d'un toutou! Oui! de vraies dames, des ladies et des misses, qui venaient de Sackeville-street, de Rutland-place, des divers quartiers habités par le beau monde. C'est alors que le rayon des jouets se vidait en quelques heures, voitures et brouettes prenant la route des parcs, bateaux se dirigeant vers les bassins. Par Saint-Patrick! Bob ne chômait pas. Les babys, frais et roses, enchantés d'avoir affaire à un marchand de leur âge, ne voulaient être servis que de ses mains.
Ce que c'est que la vogue, et comme le succès est certain, à la condition qu'elle dure! Durerait-elle, celle de _Little Boy and Co_? En tout cas, P'tit-Bonhomme n'y épargnerait ni son travail ni son intelligence.
Il est superflu d'ajouter que, dès l'arrivée du _Vulcan_ à Dublin, la première visite de Grip était pour ses amis. Se servir du mot «émerveillé», cela ne suffirait pas pour peindre son état d'âme. Un sentiment d'admiration le débordait. Jamais il n'avait rien vu de pareil à ce magasin de Bedfort-street, et, à l'en croire, depuis l'installation des _Petites Poches_, Bedfort-street aurait pu soutenir la comparaison avec la rue Sackeville de Dublin, avec le Strand de Londres, avec le Broadway de New-York, avec le boulevard des Italiens de Paris. A chaque visite, il se croyait obligé d'acheter une chose ou une autre pour «faire aller le commerce», qui, d'ailleurs, allait bien sans lui. Un jour, c'était un portefeuille destiné à remplacer celui qu'il n'avait jamais eu. Un autre, c'était un joli brick peinturluré qu'il devait donner aux enfants de l'un de ses camarades du _Vulcan_, lequel n'avait jamais été père de sa vie. Par exemple, ce qu'il acheta de plus coûteux, ce fut une admirable pipe en fausse écume, munie d'un magnifique bout d'ambre en verre jaune.
Et, de répéter à P'tit-Bonhomme qu'il obligeait à recevoir le prix de ses acquisitions:
«Hein, mon boy, ça va!... Ça va même à plus d' cent tours d'hélice, pas vrai?... Te v'là commandant à bord des _Petites Poches_... et tu n'as plus qu'à pousser tes feux!... Il est loin, l' temps où tous deux, nous courions en gu'nilles les rues de Galway... où nous crevions d' faim et d' froid dans le gal'tas d' la ragged-school!... A propos, et c' coquin d' Carker, a-t-il été pendu?...
--Pas encore, que je sache, Grip.
--Ça viendra... ça viendra, et tu auras soin de m' mett'e à part l' journal qui racont'ra la cérémonie!»
Puis, Grip retournait à bord, le _Vulcan_ reprenait la mer, et, à quelques semaines de là, on voyait le chauffeur reparaître au bazar, où il se ruinait en nouveaux achats.
Un jour, P'tit-Bonhomme lui dit:
«Tu crois toujours, Grip, que je ferai fortune?
--Si je l' crois, mon boy!... Comme j' crois que not' camarade Carker finira au bout d'une corde!»
C'était pour lui le dernier degré de certitude auquel on pût atteindre ici-bas.
«Eh bien, et toi, mon bon Grip, est-ce que tu ne songes pas à l'avenir?...
--Moi?... Pourquoi qu' j'y song'rais?... N'ai-je pas un métier que je n' changerai pas pour n'import' l'quel?...
--Un métier pénible, et qu'on ne paie guère!
--Guère?... Quat'e livres par mois... et nourri... et logé... et chauffé... rôti même des fois!...
--Et dans un bateau! fit observer Bob, dont le plus grand bonheur eût été de pouvoir naviguer à bord de ceux qu'il vendait aux jeunes gentlemen.
--N'importe, Grip, reprit P'tit-Bonhomme, d'être chauffeur n'a jamais mené à la fortune, et Dieu veut que l'on fasse fortune en ce monde...
--En es-tu si sûr qu' ça? demanda Grip en hochant la tête. C'est-y dans ses commandements?...
--Oui, répondit P'tit-Bonhomme. Il veut que l'on fasse fortune non seulement pour être heureux, mais pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, et qui méritent de l'être!»
Et pensif, l'esprit au loin, peut-être notre jeune garçon voyait-il passer dans son souvenir Sissy, sa compagne au cabin de la Hard, et la famille Mac Carthy, dont il n'avait pu retrouver les traces, et sa filleule, Jenny, tous misérables sans doute... tandis que lui...
«Voyons, Grip, reprit-il, songe bien à ce que tu vas me répondre! Pourquoi ne restes-tu pas à terre?...
--Quitter l'_Vulcan_?...
--Oui... le quitter pour t'associer avec moi... Tu sais bien... _Little Boy and Co_?... Eh bien, _And Co_ n'est peut-être pas suffisamment représenté par Bob... et en t'adjoignant...
--Oh!... mon ami Grip!... répéta Bob. Ça nous ferait tant de plaisir à tous les deux!...
--A moi aussi, mes enfants, répliqua Grip, très touché de la proposition. Mais voulez-vous que j' vous dise?...
--Dis, Grip.
--Eh bien... j' suis trop grand!
--Trop grand?...
--Oui!... si on m' voyait dans la boutique, un long flandrin comme moi, ça n' serait plus ça!... Ça n' s'rait plus _Little Boy and Co_!... Il faut que _And Co_ soit p'tit pour attirer l' monde!... J' déparerais la société... J' vous f'rais du tort!... C'est parce que vous êtes des enfants que vot' affaire marche si bien...
--Peut-être as-tu raison, Grip, répondit P'tit-Bonhomme. Mais nous grandirons...
--Nous grandissons! répliqua Bob en se redressant sur la pointe du pied.
--Certain'ment, et mêm' prenez garde d' pousser trop vite!
--On ne peut pas s'empêcher! fit observer Bob.
--Non... comm' de juste... Aussi, tâchez d'avoir fait vot' affaire pendant qu' vous êtes des boys!... Que diable! j'ai cinq pieds six pouces, bonn' mesure, et, au-d'ssus de cinq pieds, on n'est plus prop' à rien dans votre partie! D'ailleurs, si je n' puis être ton associé, P'tit-Bonhomme, tu sais qu' mon argent est à toi...
--Je n'en ai pas besoin.
--Enfin, à ta conv'nance, si l'envie t' prend d'étend'e ton commerce...
--Nous ne pourrions pas y suffire à deux...
--Eh bien... pourquoi qu' vous n' prendriez pas un' femme pour vot' ménage?...
--J'y ai déjà songé, Grip, et l'excellent M. O'Brien me l'a même conseillé.
--Il a raison, l'excellent M. O'Brien. Tu n' connaîtrais pas què'que brave servante en qui tu aurais confiance?...
--Non, Grip...
--Ça s' trouve... en cherchant...
--Attends donc... j'y pense... une vieille amie... Kat...»
Ce nom provoqua un jappement joyeux. C'était Birk qui se mêlait à la conversation. Au nom de la lessiveuse de Trelingar-castle, il fit deux ou trois bonds invraisemblables, sa queue s'affola comme une hélice qui tourne à vide, et ses yeux brillèrent d'un extraordinaire éclat.
«Ah! tu te souviens, mon Birk! lui dit son jeune maître. Kat... n'est-ce pas... la bonne Kat!...»
Et là-dessus, Birk, grattant à la porte, parut n'attendre qu'un ordre pour filer à toutes pattes dans la direction du château.
Grip fut mis au courant. On ne pouvait avoir mieux que Kat... Il fallait faire venir Kat... Kat était tout indiquée pour tenir le ménage... Kat s'occuperait de la cuisine... On ne la verrait pas... Elle ne compromettrait point par sa présence la raison sociale _Little Boy and Co_.
Mais était-elle toujours à Trelingar-castle... et même vivait-elle encore?...
P'tit-Bonhomme écrivit par le premier courrier. Le surlendemain, il recevait réponse d'une grosse écriture bien lisible, et, quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées que Kat débarquait à la gare de Dublin.
Comme elle fut accueillie de son protégé, après dix-huit mois de séparation! P'tit-Bonhomme tomba dans ses bras, et Birk lui sauta au cou. Elle ne savait plus auquel des deux répondre... Elle pleurait, et, lorsqu'elle se vit installée dans sa cuisine, lorsqu'elle eut fait la connaissance de Bob, cela recommença de plus belle.
Et, ce jour-là, Grip eut l'honneur et le bonheur de partager avec ses jeunes amis le premier dîner préparé par la bonne Kat! Le lendemain, quand il reprit la mer, le _Vulcan_ n'avait jamais emporté un chauffeur plus satisfait de son sort.
Peut-être demandera-t-on si Kat devait avoir des gages, elle qui se fût contentée du logement et de la nourriture, du moment qu'elle était nourrie et logée par son cher enfant? Certes, elle en eut, et d'aussi beaux que n'importe quelle servante du quartier, et on l'augmenterait si elle faisait bien son service! Le service de _Little Boy_, après le service de Trelingar-castle, ce n'était point déchoir, on peut nous croire sur parole. Par exemple, elle ne voulut jamais en revenir à tutoyer son maître. Ce n'était plus le groom du comte Ashton, c'était le patron des _Petites Poches_. Bob lui-même, en sa qualité d'_And Co_, ne fut appelé que monsieur Bob, et Kat réserva son tutoiement pour Birk, qui ne pouvait s'en formaliser. Et puis, ils s'aimaient tant, Birk et Kat!
Quel avantage d'avoir cette brave femme dans la maison! Avec quel ordre fut tenu le ménage, avec quelle propreté les chambres et le magasin! D'aller prendre ses repas dans une restauration du voisinage, cela est plus d'un commis que d'un patron. Les convenances exigent que son «home» soit au complet, qu'il mange à sa propre table. C'est à la fois plus digne pour la situation et meilleur pour la santé, lorsqu'on possède une adroite cuisinière, et Kat s'entendait à faire la cuisine aussi bien qu'à lessiver, à repasser, à raccommoder le linge, à soigner les vêtements, enfin une servante modèle, d'une économie très précieuse, et d'une probité... dont se moquait volontiers la domesticité de Trelingar-castle. Mais à quoi sert de rappeler l'attention sur la famille des Piborne! Que le marquis, que la marquise continuent à végéter dans leur fastueuse inutilité, et qu'il n'en soit plus question.
Ce qu'il importe de mentionner, c'est que l'année 1883 se termina par une balance très avantageuse au profit de _Little Boy and Co_. Pendant la dernière semaine, c'est à peine si le bazar put suffire aux commandes du Christmas et du nouveau jour de l'an. Le rayon des jouets dut être vingt fois renouvelé. Sans parler des autres objets à l'usage des enfants, on se figurerait difficilement ce que Bob vendit de chaloupes, de cutters, de goélettes, de bricks, de trois-mâts et même de paquebots mécaniques! Les articles d'autres sortes s'enlevèrent avec un égal entrain. Il était de bon ton, parmi le beau monde, de faire ses achats au magasin des _Petites Poches_. Un cadeau n'était «select» qu'à la condition de porter la marque de _Little Boy and Co_. Ah! la vogue, lorsque ce sont les babys qui la font, et lorsque les parents leur obéissent, comme c'est leur devoir!
P'tit-Bonhomme n'avait point à se repentir d'avoir abandonné Cork et son commerce de journaux. En venant chercher dans la capitale de l'Irlande un marché plus large, il avait vu juste. L'approbation de M. O'Brien lui était acquise, grâce à son activité, à sa prudence, dont témoignait l'extension croissante des affaires, et cela, rien qu'avec ses seules ressources. Le vieux négociant était frappé de ce que ce jeune garçon avait tenu à s'imposer cette règle de conduite, sans vouloir jamais s'en départir. Ses conseils, d'ailleurs, étaient respectueusement acceptés, s'il n'en avait pas été de même de son argent qu'il avait offert à plusieurs reprises, comme Grip avait offert le sien.
Bref, après avoir achevé son premier inventaire de fin d'année,--inventaire dont M. O'Brien reconnut la parfaite sincérité,--P'tit-Bonhomme eut lieu d'être satisfait: en six mois, depuis son arrivée à Dublin, il avait triplé son capital.
XII
COMME ON SE RETROUVE.
«Les personnes qui seraient en possession de renseignements quelconques sur la famille Martin Mac Carthy, anciens tenanciers de la ferme de Kerwan, comté de Kerry, paroisse de Silton, sont instamment priées de les transmettre à _Little Boy and Co_, Bedfort-street, Dublin.»
Si notre héros put lire cette information dans la _Gazette de Dublin_, à la date du 3 avril de l'année 1884, c'est que c'était lui-même qui l'avait rédigée, portée au journal, et payée deux shillings la ligne. Le lendemain, d'autres feuilles la reproduisirent au même prix. Dans sa pensée, impossible d'employer une demi-guinée à un meilleur usage. Oublier cette honnête et malheureuse famille, Martin et Martine Mac Carthy, Murdock, Kitty et leur fillette, Pat et Sim, est-ce que cela eût été admissible de la part de celui dont ils avaient fait leur enfant adoptif? Il était de son devoir de tout tenter pour les retrouver, pour leur venir en aide, et quelle joie déborderait de son âme, si jamais il leur rendait en bonheur ce qu'il avait reçu d'eux en affection!
Où ces braves gens étaient-ils allés chercher un abri après la destruction de la ferme? Étaient-ils restés en Irlande, gagnant péniblement leur pain au jour le jour? Afin d'échapper aux poursuites, Murdock avait-il pris passage à bord d'un navire d'émigrants, et son père, sa mère, ses deux frères, partageaient-ils son exil en quelque lointaine contrée, Australie ou Amérique? Pat naviguait-il encore? A la pensée que la misère accablait cette famille, P'tit-Bonhomme éprouvait un gros chagrin, une peine de tous les instants.
Aussi attendit-on avec une vive impatience l'effet de cette note qui fut reproduite par les journaux de Dublin chaque samedi, durant plusieurs semaines... Aucun renseignement ne parvint. Certainement, si Murdock avait été enfermé dans une prison d'Irlande, on aurait eu de ses nouvelles. Il fallait conclure de là que M. Martin Mac Carthy, en quittant la ferme de Kerwan, s'était embarqué pour l'Amérique ou l'Australie avec tous les siens. En reviendraient-ils, s'ils arrivaient à se créer là-bas une seconde patrie, et avaient-ils abandonné la première pour n'y jamais revenir?
Du reste, l'hypothèse d'une émigration en Australie fut confirmée par les renseignements qu'obtint M. O'Brien, grâce à l'entremise de plusieurs de ses anciens correspondants. Une lettre qu'il reçut de Belfast ne laissa plus aucun doute touchant le sort de la famille. D'après les notes relevées sur les livres d'une agence d'émigrants, c'était dans ce port que les Mac Carthy, au nombre de six, trois hommes, deux femmes et une enfant, s'étaient embarqués pour Melbourne, il y avait près de deux ans. Quant à retrouver ses traces sur ce vaste continent, ce fut impossible, et les démarches que fit M. O'Brien ne purent aboutir. P'tit-Bonhomme ne comptait donc plus que sur le deuxième des fils Mac Carthy, à la condition que celui-ci fût encore marin à bord d'un bâtiment de la maison Marcuard, de Liverpool. Aussi s'adressa-t-il au chef de cette maison; mais la réponse fut que Pat avait quitté le service depuis quinze mois, et l'on ne savait pas sur quel navire il s'était embarqué. Une chance restait: c'était que Pat, de retour dans un des ports de l'Irlande, eût connaissance de l'annonce informative qui concernait sa famille... Faible chance, nous en conviendrons, à laquelle on voulut pourtant se rattacher, faute de pouvoir mieux faire.
M. O'Brien essayait vainement de rendre une lueur d'espoir à son jeune locataire. Et, un jour que leur conversation portait sur cette éventualité:
«Je serais étonné, mon garçon, lui dit-il, si tu ne revoyais pas tôt ou tard la famille Mac Carthy.
--Eux... en Australie!... à des milliers de milles, monsieur O'Brien!
--Peux-tu parler de la sorte, mon enfant! Est-ce que l'Australie n'est pas dans notre quartier?... Est-ce qu'elle n'est pas à la porte de notre maison?... Il n'y a plus de distances aujourd'hui... La vapeur les a supprimées... M. Martin, sa femme et ses enfants reviendront au pays, j'en suis sûr!... Des Irlandais n'abandonnent pas leur Irlande, et, s'ils ont réussi là-bas...
--Est-il sage de l'espérer, monsieur O'Brien? répondit P'tit-Bonhomme en secouant la tête.
--Oui... s'ils sont les travailleurs courageux et intelligents que tu dis.
--Le courage et l'intelligence ne suffisent pas toujours, monsieur O'Brien! Il faut encore la chance, et les Mac Carthy n'en ont guère eu jusqu'ici!
--Ce qu'on n'a pas eu, on peut l'avoir, mon garçon! Crois-tu que, pour ma part, j'aie été sans cesse heureux?... Non! j'ai éprouvé bien des vicissitudes, affaires qui ne marchaient pas, revers de fortune... jusqu'au jour où je me suis senti maître de la situation... Toi-même, n'en es-tu pas un exemple? Est-ce que tu n'as pas commencé par être le jouet de la misère?... tandis qu'aujourd'hui...
--Vous dites vrai, monsieur O'Brien, et quelquefois je me demande si tout cela n'est pas un rêve...
--Non, mon cher enfant, c'est de la belle et bonne réalité! Que tu aies dépassé de beaucoup ce qu'on aurait pu attendre d'un enfant, c'est très extraordinaire, car tu entres à peine dans ta douzième année! Mais la raison ne se mesure pas à l'âge, et c'est elle qui t'a continuellement guidé.
--La raison?... oui... peut-être! Et pourtant, lorsque je réfléchis à ma situation actuelle, il me semble que le hasard y est pour quelque chose...
--Il y a moins de hasards dans la vie que tu ne penses, et tout s'enchaîne avec une logique plus serrée qu'on ne l'imagine en général. Tu l'observeras, il est rare qu'un malheur ne soit pas doublé d'un bonheur...
--Vous le croyez, monsieur O'Brien?...
--Oui, et d'autant plus que cela n'est pas douteux en ce qui te concerne, mon garçon. C'est une réflexion que je fais souvent, lorsque je songe à ce qu'a été ton existence. Ainsi, tu es entré chez la Hard, c'était un malheur...
--Et c'est un bonheur que j'y aie connu Sissy, dont je n'ai jamais oublié les caresses, les premières que j'aie reçues! Qu'est-elle devenue, ma pauvre petite compagne, et la reverrai-je jamais?... Oui! ce fut là du bonheur...
--Et c'en est un aussi que la Hard ait été une abominable mégère, sans quoi tu serais resté au hameau de Rindok jusqu'au moment où l'on t'aurait remis dans la maison de charité de Donegal. Alors tu t'es enfui... et ta fuite t'a fait tomber entre les mains de ce montreur de marionnettes!...
--Oh! le monstre! s'écria P'tit-Bonhomme.
--Et cela est heureux qu'il l'ait été, car tu serais encore à courir les grandes routes, sinon dans une cage tournante, du moins au service de ce brutal Thornpipe. De là, tu entres à la ragged-school de Galway...
--Où j'ai rencontré Grip... Grip, qui a été si bon pour moi, auquel je dois la vie, qui m'a sauvé en s'exposant à la mort...
--Ce qui t'a conduit chez cette extravagante comédienne... Une tout autre existence, j'en conviens, mais qui ne t'aurait mené à rien d'honorable, et je considère comme un bonheur, qu'après s'être amusée de toi, elle t'ait un beau jour abandonné...
--Je ne lui en veux pas, monsieur O'Brien. Somme toute, elle m'avait recueilli, elle a été bonne pour moi... et depuis... j'ai compris bien des choses! D'ailleurs, en suivant votre raisonnement, c'est grâce à cet abandon que la famille Mac Carthy m'a recueilli à la ferme de Kerwan...
--Juste, mon garçon, et là encore...
--Oh! là, monsieur O'Brien, vous auriez quelque peine à me persuader que le malheur de ces braves gens ait pu être une circonstance heureuse...
--Oui et non, répondit M. O'Brien.
--Non, monsieur O'Brien, non! affirma énergiquement P'tit-Bonhomme. Et si je fais fortune, j'aurai toujours le regret que le point de départ de cette fortune ait été la ruine des Mac Carthy! J'eusse si volontiers passé ma vie dans cette ferme, comme l'enfant de la maison... J'aurais vu grandir Jenny, ma filleule, et pouvais-je rêver un plus grand bonheur que celui de ma famille d'adoption...
--Je te comprends, mon enfant. Il n'en est pas moins vrai que cet enchaînement des choses te permettra, je l'espère, de reconnaître un jour ce qu'ils ont fait pour toi...
--Monsieur O'Brien, mieux vaudrait qu'ils n'eussent jamais eu besoin de recourir à personne!