Part 26
Les deux enfants ne prirent point Sackeville-street. Cela les eût éloignés des docks, où ce pêle-mêle de bâtiments les attirait. Mais, en premier lieu, ils examinèrent un à un les navires mouillés dans la Liffey, au-dessous de Carlisle-bridge. Peut-être le _Vulcan_ était-il là sur ses ancres? Ils l'auraient reconnu entre mille, le steamer de Grip. On n'oublie pas un bâtiment que l'on a visité,--surtout lorsque Grip en est le premier chauffeur.
Le _Vulcan_ n'était pas aux quais de la Liffey. Il se pouvait qu'il ne fût point de retour. Il se pouvait aussi qu'il eût été s'amarrer au milieu des docks ou même au bassin de radoub pour quelque opération de carénage.
P'tit-Bonhomme et Bob suivirent le quai en descendant la rive gauche. Peut-être l'un, tout à la pensée du _Vulcan_, ne vit-il pas le Custom-house, la Douane, qui est pourtant un vaste édifice quadrangulaire, surmonté d'un dôme de cent pieds, que décore la statue de l'Espérance. Quant à l'autre, il s'arrêta un instant à le contempler. Aurait-il jamais des marchandises à lui, qui seraient soumises aux visites de cette douane?... Est-il rien de plus enviable que d'acquitter des droits pour les cargaisons rapportées des pays lointains?... Cette satisfaction lui serait-elle jamais donnée?...
On arriva aux docks Victoria. Dans ce bassin, cœur de la ville commerçante, dont les veines rayonnent sur l'immensité des mers, y en avait-il de ces navires, ceux-ci en chargement, ceux-là en déchargement!
Un cri échappa à Bob.
«Le _Vulcan_... là... là!...»
Il ne se trompait pas. Le _Vulcan_ était à quai, embarquant des marchandises.
Quelques instants après, Grip, que nulle occupation ne retenait à bord, rejoignit ses deux amis.
«Enfin... vous v'là...» répétait-il en les serrant entre ses bras à les étouffer.
Tous les trois remontèrent le quai, et, désireux de causer plus à l'aise, gagnèrent la berge du Royal-Canal, à l'endroit où il débouche sur la Liffey.
Cet endroit était presque désert.
«Et d'puis quand qu' vous êtes à Dublin? demanda Grip, qui les tenait un sous chaque bras.
--Depuis hier au soir, répondit P'tit-Bonhomme.
--Seul'ment?... Je vois, mon boy, que t'as mis quèqu' façon à t' décider...
--Non, Grip, et, après ton départ, j'avais pris la résolution de quitter Cork.
--Bon... il y a d' çà trois mois déjà... et j'ai eu l' temps d'aller deux fois en Amérique et d'en r'venir. Chaqu' fois que je m' suis r'trouvé à Dublin, j'ai couru la ville, espérant t' rencontrer... Pas l' moind' P'tit-Bonhomme... pas l'ombre de c' mousse d' Bob ni d' cett' bonn' bête de Birk!... Alors j' t'ai écrit... T'as pas reçu ma lettre?...
--Non, Grip, et cela tient à ce que nous ne devions plus être à Cork quand elle est arrivée. Il y a deux mois que nous nous sommes mis en route.
--Deux mois! s'écria Grip. Ah çà! què train qu' vous avez donc pris pour v'nir?
--Quel train? répliqua Bob, en regardant le chauffeur d'un œil rayonnant de malice. Eh! le train de nos jambes.
--Vous avez fait tout' la route à pied?...
--A pied et par le grand tour.
--Deux mois d' voyage! s'écria Grip.
--Qui ne nous a rien coûté, dit Bob.
--Et qui nous a même rapporté une jolie somme!» ajouta P'tit-Bonhomme.
Il fallut faire à Grip le récit de cette fructueuse expédition, la charrette traînée par Birk, la vente des divers articles dans les villages et dans les fermes, la spéculation des oiseaux--une idée de Bob, s'il vous plaît...
Et les prunelles de monsieur Bob scintillaient comme deux pointes de braise.
Puis, ce fut la halte à Bray, la rencontre de l'héritier des Piborne, la mauvaise action du jeune comte, et ce qui s'en suivit.
«T'as cogné dur, au moins?... demanda Grip.
--Non, mais ce méchant Ashton était plus humilié d'être à terre sous mon genou que si je l'avais frappé!
--C't'égal... j'aurais cogné d'ssus, moi!» répondit le premier chauffeur du _Vulcan_.
Pendant le narré de ces intéressantes aventures, le joyeux trio remontait la rive droite du canal. Grip demandait toujours de nouveaux détails. Il ne cachait point son admiration à l'égard de P'tit-Bonhomme. Quelle entente il possédait des choses du commerce... Quel génie, qui savait acheter et vendre, qui savait compter--à tout le moins aussi bien que M. O'Lobkins!... Et, lorsque P'tit-Bonhomme lui eut fait connaître l'importance du capital qu'il avait «en caisse», soit cent cinquante livres:
«Allons, dit-il, te v'là aussi riche que je l' suis, mon boy!... Seul'ment, j'ai mis six ans à gagner c' que t'as gagné en six mois!... J' te répète ce que j' t'ai dit à Cork... tu réussiras dans tes affaires... tu f'ras fortune...
--Où?... demanda P'tit-Bonhomme.
--Partout où qu' t'iras, répondit Grip avec l'accent de la plus absolue conviction. A Dublin, si t'y restes... ailleurs, si tu vas ailleurs!
--Et moi?... demanda Bob.
--Toi aussi, bambin, à c'te condition qui t' vienne souvent des idées comme l'idée des oiseaux.
--J'en aurai, Grip.
--Et d' ne rien faire sans consulter l' patron...
--Qui... le patron?...
--P'tit-Bonhomme!... Est-ce qu'il n' te fait pas l'effet d'en être un, d' patron?...
--Eh bien, dit celui-ci, causons de tout cela...
--Oui... mais après l' déjeuner, répondit Grip. J' suis libre d' ma journée. J' connais la ville comm' la chaufferie ou les soutes du _Vulcan_... Il faut que j' te pilote, et qu' nous courions Dublin ensemble... Tu verras c' qui s'ra l' mieux à entreprendre...»
On déjeuna dans un cabaret de marins, sur le quai. On fit convenablement les choses, sans renouveler toutefois les magnificences de l'inoubliable festin de Cork. Grip raconta ses voyages, au grand plaisir de Bob. P'tit-Bonhomme écoutait, toujours pensif, supérieur à son âge par le développement de son intelligence, le sérieux de ses idées, la tension permanente de son esprit. On eût dit qu'il était né à vingt ans, et qu'il en avait maintenant trente!
Grip dirigea ses deux amis vers le centre de la ville, en se rapprochant de la Liffey. Là était le centre opulent. Violent contraste avec les milieux pauvres, car il n'y a point de transition en cette capitale de l'Irlande. La classe moyenne manque à Dublin. Luxe et pauvreté se coudoient et se rudoient. Le quartier du beau monde, après avoir enjambé la rivière, se développe jusqu'au Stephen's-square. Là habite cette haute bourgeoisie, que distingue une éducation aimable, une instruction cultivée, qui, par malheur, se divise sur les questions de religion et de politique.
Une rue splendide, Sackeville-street, bordée d'élégantes maisons en façade, avec des magasins somptueux, des appartements à larges fenêtres. Cette large artère est inondée de lumière, quand il fait beau, et d'air, quand elle s'emplit des âpres brises de l'est. Si elle s'appelle Sackeville-street officiellement, on la nomme O'Connell-street patriotiquement. C'est là que la Ligue nationale a fondé son comité central, dont l'enseigne éclate en lettres d'or.
Mais, dans cette belle rue, que de pauvres en guenilles, couchés sur les trottoirs, accroupis au pas des portes, accoudés aux piédestaux des statues! Tant de misères ne laissa pas d'impressionner P'tit-Bonhomme, si accoutumé qu'il y fût. En vérité, ce qui semblait presque acceptable dans le quartier de Saint-Patrick, détonnait à Sackeville-street.
Une particularité surprenante aussi, c'était le grand nombre d'enfants occupés à la vente des journaux, la _Gazette de Dublin_, le _Dublin Express_, la _National Press_, le _Freeman's Journal_, les principaux organes catholiques et protestants, et bien d'autres.
«Hein, fit Grip, qué tas d' vendeurs dans les rues, aux abords des gares, su' l' bord des quais...
--Un métier qui n'est pas à tenter ici, observa P'tit-Bonhomme. Il a réussi à Cork, il ne réussirait pas à Dublin!»
Rien de plus juste, la concurrence eût été redoutable, et la charrette de Birk, pleine le matin, aurait risqué de l'être encore le soir.
On découvrit, en continuant la promenade, d'autres rues magnifiques, de beaux édifices, le Post-office dont le portique central repose sur des colonnes d'ordre ionique. Et P'tit-Bonhomme songeait à l'énorme quantité de lettres, qui s'abattent là comme une nuée d'oiseaux ou qui s'envolent sur le monde entier.
«C'est pour qu' t'en uses qu'on l'a bâti, mon boy, dit Grip, et c' qu'il t'arrivera d' lettres à ton adresse: Master P'tit-Bonhomme, négociant, à Dublin!»
Le jeune garçon ne pouvait s'empêcher de sourire aux manifestations exagérées et enthousiastes de son ancien compagnon de la ragged-school.
Enfin, on aperçut le bâtiment des quatre cours de justice, réunies sous le même toit, sa longue façade de soixante-trois toises, sa coupole, percée de douze fenêtres, que le soleil daignait illuminer ce jour-là de quelques rayons.
«Par exemple, fit observer Grip, j' compte que t'auras jamais d' rapport avec c'te bâtisse-là!
--Et pourquoi?...
--Parce que c'est un' chaufferie comme celle du _Vulcan_. Seulement, c' n'est pas du charbon qu'on y consomme, ce sont des clients qu'on y brûle à p'tit feu, et qu' les solicitors, les attorneys, les proctors, et autres marchands d' lois enfournent... enfournent... enfournent...
--On ne fait pas d'affaires sans risquer d'avoir des procès, Grip...
--Enfin tâche d'en avoir l' moins possible! Ça vous coût' cher quand on gagne, et ça vous ruine quand on perd!»
Et Grip secouait la tête d'un air très entendu. Mais comme il changea de ton, lorsque tous trois furent en train d'admirer un édifice circulaire, dont le dessin architectural reproduisait les splendeurs de l'ordre dorique.
«La Banque d'Irlande! s'écria-t-il en saluant. V'là, mon boy, où j' te souhaite d'entrer vingt fois par jour... C'te bâtisse vous a des coffres grands comme des maisons!... Est-ce que t'aimerais à d'meurer dans une de ces maisons-là, Bob?
--Sont-elles en or?...
--Non, mais c'est en or, tout c' qui est d'dans!... Et j'espère que P'tit-Bonhomme y logera son argent un jour!»
Toujours les mêmes exagérations de Grip, qui venaient d'un cœur si convaincu! P'tit-Bonhomme l'écoutait à demi regardant ce spacieux édifice, où tant de fortunes accumulées formaient «des tas de millions les uns sur les autres», à en croire le chauffeur du _Vulcan_.
La promenade fut reprise, allant sans transition des rues misérables aux rues heureuses; ici les riches, flânant pour la plupart; là les pauvres, tendant la main, sans trop chercher à apitoyer le passant. Et partout des policemen, le skiff à la main, et aussi, pour assurer la sécurité de l'île-sœur, le revolver à la ceinture. C'est l'effervescence des passions politiques qui veut cela!... Frères, les Paddys?... Oui, tant qu'une dispute de religion ou une question de _home-rule_ ne vient pas les exciter les uns contre les autres! Alors ils sont incapables de se posséder! Ce n'est plus le même sang des anciens Gaëls qui coule dans leurs veines, et ils iraient jusqu'à justifier ce dicton de leur pays: Mettez un Irlandais à la broche et vous trouverez toujours un autre Irlandais pour la tourner.
Et que de statues Grip montra à ses deux amis pendant cette excursion! Encore un demi-siècle, il y en aura autant que d'habitants. L'imaginez-vous, cette population de bronze et de marbre des Wellington, des O'Connell, des O'Brien, des Burke, des Goldsmith, des Grawan, des Thomas Moore, des Crampton, des Nelson, et des Guillaume d'Orange, et des Georges, qui, à cette époque, n'étaient encore numérotés que de un à quatre! Jamais P'tit-Bonhomme et Bob n'avaient vu pareille foule d'illustres personnages sur leurs piédestaux!
Et alors, ils s'offrirent une excursion en tram, et, tandis que la voiture défilait devant d'autres édifices qui attiraient l'attention par leur grandeur ou leur disposition, ils questionnaient Grip, et Grip n'était jamais à court. Tantôt c'était un de ces pénitenciers où l'on enferme les gens, tantôt l'un de ces workhouses, où on les oblige à travailler, moyennant une très insuffisante rétribution.
«Et ça?...» demanda Bob, en désignant un vaste bâtiment dans Coombe-street.
--Ça?... répondit Grip, c'est la ragged-school!»
Que de souvenirs douloureux ce nom éveilla chez P'tit-Bonhomme! Mais si c'était sous un de ces tristes abris qu'il avait tant souffert, c'était là qu'il avait connu Grip... et cela faisait compensation. Ainsi, il y avait, derrière ces murs, tout un monde d'enfants abandonnés! Il est vrai, avec leur jersey bleu, leur pantalon grisâtre, de bons souliers aux pieds, un béret sur la tête, ils ne ressemblent guère aux déguenillés de Galway, dont M. O'Lobkins prenait si peu souci! Cela tenait à ce que la _Société des Missions de l'Église d'Irlande_, propriétaire de cette école, cherche des pensionnaires autant pour les élever et les nourrir, que pour leur inculquer les principes de la religion anglicane. Ajoutons que les ragged-schools catholiques, tenues par des religieuses, ne laissent pas de leur faire une très heureuse concurrence.
Enfin, toujours pilotés par leur guide, P'tit-Bonhomme et Bob quittèrent le tram à l'entrée d'un jardin, situé à l'ouest de la ville, et dont le cours de la Liffey forme la limite inférieure.
Un jardin?... C'est, ma foi, bien un parc,--un parc de dix-sept cent cinquante acres[8], Phœnix-Park, dont Dublin a le droit d'être fière. Des futaies d'ormes d'une venue superbe, des pelouses verdoyantes où paissent vaches et moutons, des taillis profonds entre lesquels bondissent les chevreuils, des parterres étincelants de fleurs, des champs de manœuvres pour les revues, de vastes enclos appropriés aux exercices du polo et du foot-ball, que manque-t-il à ce morceau de campagne conservé au milieu de la ville? Non loin de la grande allée centrale, s'élève la résidence d'été du lord-lieutenant,--ce qui a nécessité la création d'une école et d'un hospice militaires, d'un quartier d'artillerie et d'une caserne pour les policemen.
[8] 779 hectares 250.
On assassine cependant à Phœnix-Park, et Grip montra aux enfants deux entailles disposées en forme de croix le long d'un fossé. C'est là que, près de trois mois avant, le 6 mai, presque sous les yeux du lord-lieutenant, le poignard des Invincibles avait mortellement frappé le secrétaire et le sous-secrétaire d'État pour l'Irlande, M. Burke et lord Frédérik Cavendish.
Une promenade dans Phœnix-Park, puis jusqu'au Zoological-Garden, qui lui est annexé, termina cette excursion à travers la capitale. Il était cinq heures, lorsque les deux amis prirent congé de Grip pour revenir à leur garni de Saint-Patrick-street. Il était convenu que l'on devait se revoir chaque jour, si cela était possible, jusqu'au départ du steamer.
Mais voici que Grip dit à P'tit-Bonhomme, au moment où ils allaient se séparer:
«Eh bien, mon boy, t'est-il v'nu quèqu' bonne idée pendant c'tte après-midi?...
--Une idée, Grip?...
--Oui... què qu' t'as décidé qu' tu f'ras?...
--Ce que je ferai... non, Grip, mais ce que je ne ferai pas, oui. Reprendre notre commerce de Cork, cela ne réussirait guère à Dublin... Vendre des journaux, vendre des brochures, il y aurait trop de concurrence.
--C'est m'n avis, répliqua Grip.
--Quant à courir les rues en poussant la charrette... je ne sais... Quels articles pourrait-on débiter?... Et puis, ils sont en quantité à faire ce métier-là!... Non! peut-être serait-il préférable de s'établir... de louer une petite boutique...
--V'là qu'est trouvé, mon boy!
--Une boutique dans un quartier où il passe beaucoup de monde... du monde pas trop riche... une de ces rues--des Libertés, par exemple...
--On n' pourrait imaginer mieux! répliqua Grip.
--Mais qu'est-ce qu'on vendrait?... demanda Bob.
--Des choses utiles, répondit P'tit-Bonhomme, de ces choses dont on a le plus généralement besoin...
--Des choses qui se mangent alors? repartit Bob. Des gâteaux, n'est-ce pas?...
--Qué gourmand! s'écria Grip. C' n'est guère utile, des gâteaux...
--Si... puisque c'est bon...
--Ça ne suffit pas, il faut surtout que ce soit nécessaire! répondit P'tit-Bonhomme. Enfin... nous verrons... je réfléchirai... je parcourrai le quartier là-bas... Il y a de ces revendeurs qui paraissent avoir un bon commerce... Je pense qu'une sorte de bazar...
--Un bazar... c'est ça! s'écria Grip, qui voyait déjà le magasin de P'tit-Bonhomme avec une devanture peinturlurée et une enseigne en lettres d'or.
--J'y penserai, Grip... Ne soyons pas trop impatients... Il convient de réfléchir avant de se décider...
--Et n'oublie pas, mon boy, que tout m'n argent, je l' mets à ta disposition... Je n' sais c'ment l'employer... et positiv'ment, ça m' gêne de l'avoir toujours sur moi...
--Toujours?...
--Toujours... dans ma ceinture!
--Pourquoi ne le places-tu pas, Grip?
--Oui... chez toi... L' veux-tu?...
--Nous verrons... plus tard... si notre commerce marche bien... Ce n'est pas l'argent qui nous manque, c'est la manière de s'en servir... sans trop de risques et avec profit...
--N'aie pas peur, mon boy!... J' te répète, tu f'ras fortune, c'est sûr!... J' te vois de centaines et des milliers de livres...
--Quand part le _Vulcan_, Grip?..
--Dans un' huitaine.
--Et quand reviendra-t-il?
--Pas avant deux mois, car nous d'vons aller à Boston, à Baltimore... j' sais pas où... ou plutôt... partout où il y aura une cargaison à prendre...
--Et à rapporter!...» répondit P'tit-Bonhomme, avec un soupir d'envie.
Enfin ils se séparèrent. Grip prit du côté des docks, tandis que P'tit-Bonhomme, suivi de Bob et de Birk, traversait la Liffey, afin de regagner le quartier de Saint-Patrick.
Et que de pauvres, que de pauvresses ils rencontrèrent sur leur chemin, que de gens abrutis, titubant sous l'influence du wiskey, du gin!...
Et à quoi a-t-il servi que l'archevêque Jean, au concile de 1186, réuni dans la capitale de l'Irlande, eût si furieusement tonné contre l'ivrognerie? Sept siècles après, Paddy buvait encore outre mesure, et ni un autre archevêque ni un autre concile n'auront jamais raison de ce vice héréditaire!
XI
LE BAZAR DES «PETITES POCHES».
Notre héros avait alors onze ans et demi, Bob en avait huit,--deux âges qui, ensemble, n'auraient pas même donné la majorité légale. P'tit-Bonhomme lancé dans les affaires, fondant une maison de commerce... Il fallait être Grip, c'est-à-dire une créature qui l'aimait d'une affection aveugle, irraisonnée, pour croire qu'il réussirait dès son début, que son négoce prendrait peu à peu de l'extension, qu'enfin il ferait fortune!
Ce qui est certain, c'est que, deux mois après l'arrivée des deux enfants dans la capitale de l'Irlande, le quartier de Saint-Patrick possédait un bazar, qui avait le privilège d'attirer l'attention,--l'attention et aussi la clientèle du quartier.
N'allez pas chercher ce bazar dans une de ces rues pauvres des Libertés, qui s'entrecroisent autour de Saint-Patrick-street. P'tit-Bonhomme avait préféré se rapprocher de la Liffey, s'établir dans Bedfort-street, le quartier du bon marché, où l'on fait emplette, non du superflu, mais du nécessaire. Il y a toujours des acheteurs pour les articles usuels, s'ils sont de bonne qualité et à des prix abordables. C'est ce que la «grande expérience commerciale» du jeune patron lui avait appris, lorsqu'il promenait sa charrette le long des rues de Cork, puis à travers les comtés du Munster et du Leinster.
Un vrai magasin, ma foi, et celui-là, Birk le surveillait avec la fidélité d'un chien de garde, au lieu de le traîner avec la résignation d'un baudet. Une enseigne alléchante: _Aux petites poches_,--humble invitation qui s'adressait au plus grand nombre, et au-dessous: _Little Boy and Co_.
_Little Boy_, c'était P'tit-Bonhomme. _And Co_, c'était Bob... et Birk aussi sans doute.
La maison de Bedfort-street se composait de plusieurs appartements, répartis sur trois étages. Le premier étage était occupé par le propriétaire en personne, M. O'Brien, négociant en denrées coloniales, actuellement retiré des affaires après fortune faite, un robuste célibataire de soixante-cinq ans, qui avait la réputation d'un brave homme et qui la méritait. M. O'Brien ne laissa pas d'être fort surpris, lorsqu'il entendit un enfant de onze ans et demi lui proposer de louer l'un des magasins du rez-de-chaussée, vacant depuis quelques mois déjà. Mais comment n'eût-il pas été satisfait des réponses sages et pratiques qu'il fit aux questions posées? Comment n'aurait-il pas éprouvé une réelle sympathie à l'égard de ce garçon, qui lui demandait de consentir un bail, dont il offrait de payer une année d'avance?
Il ne faut pas oublier que le héros de ce roman,--et non un héros de roman, ne point confondre,--paraissait plus âgé qu'il n'était, grâce au développement de sa taille, à la carrure de ses épaules. Cela dit, quand bien même il aurait eu quatorze ou quinze ans, est-ce qu'il n'était pas trop jeune pour entreprendre un commerce, fonder un magasin, même sous cette modeste enseigne: _Aux petites poches_?
Toutefois, M. O'Brien n'agit pas comme d'autres eussent peut-être agi de prime abord. Ce garçon, proprement habillé, se présentant, avec une certaine assurance, s'expliquant d'une façon convenable, il ne l'éconduisit pas, il l'écouta jusqu'au bout. L'histoire de ce pauvre abandonné, sans famille, ses luttes contre la misère, les épreuves auxquelles il avait été soumis, son commerce de journaux et brochures à Cork, sa tournée foraine jusqu'à la capitale, tout ce récit l'intéressa vivement. Il reconnut chez P'tit-Bonhomme des qualités si sérieuses, il l'entendit raisonner avec tant de clarté et de bon sens, en s'appuyant sur des arguments solides, il vit dans son passé--le passé d'un enfant de cet âge!--des garanties si sûres pour l'avenir, qu'il fut absolument séduit. L'ancien négociant fit donc bon accueil à P'tit-Bonhomme, il lui promit de l'aider de ses conseils à l'occasion, sa résolution étant prise de suivre de près les essais de son jeune locataire.
Le bail signé, une année payée d'avance, c'est ainsi que P'tit-Bonhomme devint l'un des patentés de Bedfort-street.
Le rez-de-chaussée, loué par _Little Boy and Co_, se composait de deux pièces, l'une sur la rue, l'autre sur une cour. La première devait servir de magasin, la seconde de chambre à coucher. En retour, s'ouvrait un étroit cabinet et une cuisine, avec fourneau au coke, destinée à la cuisinière, le jour où P'tit-Bonhomme en prendrait une. On n'en était pas là. Pour ce qu'il leur fallait de nourriture, à deux, c'eût été une dépense inutile. Ils mangeraient quand ils auraient le temps, lorsqu'il n'y aurait plus de clientèle à servir. Avant tout, la clientèle.
Et pourquoi la clientèle n'aurait-elle pas fréquenté ce magasin aménagé avec tant de soin, disposé avec tant d'intelligence et de propreté? Il offrait un grand choix d'articles. Sur l'argent qui lui restait, après avoir payé son bail, notre jeune patron avait acheté comptant, chez les marchands en gros ou chez les fabricants, les objets rangés sur les tables et sur les rayons du bazar des _Petites Poches_.
Et, d'abord, la salle de vente du quartier avait fourni à bon marché six chaises et un comptoir... Oui, un comptoir, avec cartons étiquetés et tiroirs fermant à clef, pupitre, plumes, encrier et registres. Quant au mobilier de l'autre chambre, il comprenait un lit, une table, une armoire destinée aux habits et au linge, enfin le strict nécessaire, rien de plus. Et pourtant, des cent cinquante livres apportées à Dublin et qui formaient le capital disponible, les deux tiers avaient été dépensés. Aussi n'était-il que prudent de ne pas aller au delà et de se garder une réserve. Les marchandises qui s'écouleraient seraient remplacées au fur et à mesure, de manière que le bazar fût toujours approvisionné.