Part 25
Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux... moyennant finances s'entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer... Et quel est celui d'entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la liberté des gentils prisonniers de Bob?... C'est si charmant de voir un oiseau s'envoler, quand on a payé sa rançon! Cela est si doux au cœur d'un petit garçon et surtout d'une petite fille!
Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P'tit-Bonhomme en saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d'essayer, d'ailleurs. La cage fut donc achetée, et Bob n'avait pas fait un mille au delà de Wicklow, qu'elle était pleine d'oiseaux, impatients de reprendre leur vol.
Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P'tit-Bonhomme s'occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes misses pour ses jolis prisonniers. L'envolée se faisait au milieu des battements de mains, la cage se vidait... et les pence de pleuvoir dans la poche du malin garçonnet!
Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante!
C'est ainsi que l'un et l'autre, en remontant la côte vers Dublin, se trouvèrent à Bray, l'après-midi du 9 juillet.
Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au pied d'un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton de la côte anglaise. C'est du moins l'opinion de Mlle de Bovet, qui fait preuve, en décrivant les beautés de l'Ile-Verte, d'un sens très fin et très artiste. Que l'on se figure une agglomération d'hôtels, de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu'à Dublin sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway, dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s'entassent aux approches de Bray, et quelle ville de l'Ile-Émeraude en est dépourvue? Ici, ce sont les restes d'une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis, un groupe de ces tours appelées «martello», qui servaient à défendre la côte au XVIIIe siècle, sans parler des batteries qui la protègent au XIXe. Il paraît que, si l'on gravit les pentes du cap, une bonne lunette vous permet d'apercevoir les contours des montagnes du pays de Galles, au delà de la mer d'Irlande. Ce dire, P'tit-Bonhomme ne put le vérifier, d'abord, parce qu'il ne possédait pas de lunette, ensuite, parce qu'il dut quitter Bray plus hâtivement qu'il n'y comptait.
Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses, largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, «la parade», comme on l'appelle. Là se réunissent ces petits riches, joufflus et roses, pour lesquels la vie n'a été qu'un enchantement depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d'école, des fillettes qui s'ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n'était représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se passe à fouiller les varechs de la plage.
Les trois premiers jours furent très fructueux--au point de vue commercial,--dans cette bourgade. La marchandise de la charrette s'enleva. Du reste, l'étalage avait été composé de manière à plaire aux enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au delà de toute probabilité. Dès quatre heures du matin, il s'occupait de tendre ses pièges et remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s'empressait à vider dans l'après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s'attarder à Bray. Le but, c'était Dublin, et quelle joie si le _Vulcan_ s'y trouvait, mouillé au milieu du port, et Grip à son poste,--Grip dont on n'avait plus de nouvelles depuis deux grands mois?
Donc P'tit-Bonhomme songeait à partir le lendemain, mais il ne pouvait guère prévoir la circonstance inattendue qui allait précipiter son départ.
On était au 13 juillet. Vers huit heures du matin, après avoir relevé ses pièges, Bob revenait vers le port, sa cage pleine d'oiseaux,--ce qui lui assurait une fort jolie recette pour cette dernière journée.
Il n'y avait encore personne ni sur la grève ni sur la parade.
Au moment où il tournait l'accotement du môle, Bob fit la rencontre de trois jeunes garçons de douze à quatorze ans,--des gentlemen de joyeuse humeur, tenue très élégante, chapeaux de marin rejetés sur l'occiput, vareuses de fine laine écarlate à boutons d'or, estampés de l'ancre réglementaire.
Bob eut d'abord la pensée de saisir cette occasion d'écouler sa marchandise volante, qu'il aurait le temps de renouveler avant l'heure du bain. Cependant, les susdits gentlemen, avec leur air gouailleur, leurs manières peu engageantes, lui inspirèrent quelque hésitation. Ce n'étaient pas là de ces enfants, garçons ou fillettes, qui faisaient d'ordinaire bon accueil à ses captifs. Ce trio semblait plutôt disposé à se moquer de lui et de son commerce, et il lui parut plus sage de passer outre.
Ce n'était point l'affaire de ces jeunes garçons, et le plus âgé,--un petit monsieur--dont le regard dénotait beaucoup de méchanceté naturelle, coupa le chemin à Bob et lui demanda d'un ton brusque où il allait.
«Je retourne à la maison, répondit l'enfant avec politesse.
--Et cette cage?...
--Elle est à moi.
--Et ces oiseaux?...
--Je les ai pris au piège ce matin.
--Eh! c'est ce gamin qui court la plage! s'écria l'un des trois gentlemen. Je l'ai déjà vu... Je le reconnais... Pour deux ou trois pence, il met un de ces oiseaux en liberté!...
--Et, cette fois, reprit le plus grand, ce sera pour rien qu'ils auront tous la volée... tous!»
Cela dit, il arracha la cage des mains de Bob, il l'ouvrit, et la gent emplumée de s'enfuir à tire d'ailes.
C'était là un acte très dommageable pour Bob. Aussi le garçonnet poussa-t-il des cris, répétant:
«Mes oiseaux!... mes oiseaux!»
Et les jeunes messieurs de s'abandonner à un rire non moins immodéré qu'imbécile.
Puis, enchantés de leur plaisante et mauvaise action, ils se disposaient à regagner la parade, lorsqu'ils s'entendirent interpeller de la sorte:
«C'est mal ce que vous avez fait là, messieurs!»
Et qui parlait ainsi?... P'tit-Bonhomme, lequel venait d'arriver accompagné de Birk. Il avait vu ce qui s'était passé, et il reprit d'une voix énergique:
«Oui... c'est très mal, ce que vous avez fait là!»
Et alors, ayant dévisagé le plus grand de ces trois jeunes gentlemen il ajouta:
«Après tout, cette méchanceté ne m'étonne pas de la part du comte Ashton!»
C'était, en effet, l'héritier du marquis et de la marquise. La noble famille des Piborne avait quitté Trelingar-castle pour cette station de bains de mer, et elle occupait, depuis la veille, l'une des plus confortables villas de la bourgade.
«Ah! c'est ce coquin de groom! répondit avec l'accent du plus profond mépris le comte Ashton.
--Moi-même.
--Et, si je ne me trompe, voilà ce chien qui a causé la mort de mon pointer?... Il est donc ressuscité?... Je croyais pourtant lui avoir réglé son compte...
--Il n'y paraît pas! répliqua P'tit-Bonhomme, qui ne se démontait pas devant l'aplomb de son ancien maître.
--Eh bien! puisque je te rencontre, méchant boy, je vais te payer ce que je te dois, s'écria le comte Ashton, qui s'avança vivement, la canne levée.
--C'est vous, au contraire, qui allez payer à Bob le prix de ses oiseaux, monsieur Piborne!
--Non... toi d'abord... comme ceci!»
Et, d'un coup de sa canne, le jeune gentleman cingla la poitrine de P'tit-Bonhomme.
Celui-ci, quoiqu'il fût moins âgé que son adversaire, l'égalait en vigueur et le dépassait en courage. Il bondit, il s'élança sur le comte Ashton, il lui arracha sa canne, il le gratifia de deux maîtresses giffles à pleines mains.
Le descendant des Piborne voulut riposter... Il n'était pas de force. En un instant il fut jeté à terre et maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme.
Ses deux camarades voulurent intervenir et le dégager. Mais Birk eut la même idée, car, se redressant, la gueule ouverte, les crocs menaçants, il allait leur faire un mauvais parti si son maître, qui s'était redressé, ne l'avait retenu.
Puis, celui-ci s'adressant à Bob:
«Viens!» dit-il.
Et, sans s'inquiéter du comte Ashton et des deux autres, qui ne se souciaient pas d'entrer en lutte avec Birk, P'tit-Bonhomme et Bob revinrent vers leur auberge.
A la suite d'une scène aussi désagréable pour l'amour-propre du jeune Piborne, le mieux était de quitter Bray au plus vite. Ce serait toujours une fâcheuse affaire, si le battu portait plainte, quoiqu'il eût été l'agresseur. Peut-être, avec une meilleure appréciation de la nature humaine, P'tit-Bonhomme aurait-il dû réfléchir à ceci: c'est que ce sot et vaniteux garçon se garderait bien d'ébruiter une aventure, dont il n'aurait eu qu'à rougir. Mais, n'étant point rassuré à cet égard, il régla sa dépense, il attela Birk à la charrette, vide alors de marchandises, et, avant huit heures du matin, Bob et lui avaient quitté Bray.
Le soir même, très tard, nos jeunes voyageurs arrivèrent à Dublin, après un parcours de deux cent cinquante milles environ, accompli en un laps de trois mois depuis leur départ de Cork.
X
A DUBLIN.
Dublin!... P'tit-Bonhomme est à Dublin!... Regardez-le!... C'est l'acteur qui aborde les grands rôles, et passe d'un théâtre de bourgade au théâtre d'une grande cité.
Dublin, ce n'est plus un modeste chef-lieu de comté, ce n'est pas Limerick avec ses quarante-cinq mille habitants, ni Cork avec ses quatre-vingt-six mille. C'est une capitale,--la capitale de l'Irlande--qui possède une population de trois cent vingt mille âmes. Administrée par un lord-maire, gouverneur à la fois militaire et civil, qui est le second fonctionnaire de l'île, assisté de vingt-quatre aldermen, de deux shériffs et de cent quarante-quatre conseillers, Dublin compte parmi les villes importantes des Iles-Britanniques. Commerçante avec ses docks, industrielle avec ses fabriques, savante avec son Université et ses Académies, pourquoi faut-il que les workhouses soient encore insuffisants pour ses pauvres, et les ragged-schools pour ses déguenillés?
N'ayant pas l'intention de réclamer l'assistance ni des ragged-schools ni des workhouses, il ne restait à P'tit-Bonhomme qu'à devenir un savant, un commerçant, un industriel, en attendant que l'avenir en eût fait un rentier. Rien de plus simple, on le voit.
En cet instant, notre héros eut-il le regret d'avoir quitté Cork? Lui parut-il téméraire d'avoir suivi les conseils de Grip,--conseils en parfaite concordance, d'ailleurs, avec ses propres instincts? Le pressentiment lui vint-il que la lutte pour l'existence serait autrement laborieuse au milieu de cette foule de combattants?... Non!... Il était parti confiant, et sa confiance n'avait point faibli en route.
Le comté de Dublin appartient à la province de Leinster. Montagneux au sud, plat et ondulé vers le nord, il est plus spécialement productif de lin et d'avoines. Là n'est point sa richesse cependant. C'est à la mer qu'il la demande, c'est au commerce maritime, lequel se chiffre par un mouvement annuel de trois millions et demi de tonnes et de douze mille navires,--ce qui assigne à la capitale de l'Irlande le septième rang parmi les ports du Royaume-Uni.
La baie de Dublin, au fond de laquelle s'élève cette cité dont le périmètre est de onze milles, peut soutenir la comparaison avec les plus belles de l'Europe. Elle s'étend du port méridional de Kingstown au port septentrional de Howth. Celui de Dublin est formé par l'estuaire de la Liffey. Deux «walls», prolongés en mer pour contenir l'ensablement, ont détruit la barre qui en rendait l'accès difficile, et permettent aux bâtiments tirant vingt pieds de remonter la rivière jusqu'au premier pont, Carlisle-bridge.
C'est par mer, un jour de beau soleil, alors que le rideau des brumes a largement dégagé l'horizon, qu'il convient d'arriver dans cette capitale, si l'on veut embrasser d'un coup d'œil son magnifique ensemble. Bob et P'tit-Bonhomme n'avaient pas eu cette bonne fortune. La nuit était sombre, l'atmosphère épaissie, lorsqu'ils atteignirent les premières maisons d'un faubourg, après avoir suivi la route, le long du railway qui met Kingstown à vingt minutes de Dublin.
Peu enchanteur, peu réconfortant, cet aspect que présentaient les bas quartiers de la ville, au milieu de la brume, trouée de quelques becs de gaz. La charrette, traînée par Birk, avait suivi des rues étroites et enchevêtrées. Çà et là, maisons sordides, boutiques fermées, publics-houses ouverts. Partout la tourbe des misérables sans domicile, fourmillement des familles au fond des taudis, partout l'abjection de l'ivresse, celle du wiskey, la plus épouvantable de toutes, engendrant les querelles, les injures, les violences...
Les deux enfants avaient déjà vu cela ailleurs. Ce n'était pas pour les surprendre ni même les inquiéter. Et, cependant, qu'ils étaient nombreux, les petits de leur âge, étendus sur les marches des portes, au coin des bornes, en tas comme des ordures, nu-pieds, nu-tête, à peine couverts de haillons! P'tit-Bonhomme et Bob passèrent devant la masse confuse d'une église, l'une des deux cathédrales protestantes, restaurée grâce aux millions du grand brasseur Lee Guiness et du grand distillateur Roe. De la tour, surmontée d'une flèche octogone, toute palpitante sous l'ébranlement des huit cloches de son carillon, s'échappaient les tintements de la neuvième heure.
Bob, très fatigué par cette longue et rapide étape depuis Bray, avait pris place dans la charrette. P'tit-Bonhomme poussait, afin de soulager Birk. Il cherchait une auberge, un garni quelconque pour la nuit, quitte à trouver mieux le lendemain. Sans le savoir, il traversait le quartier qui s'appelle «les Libertés», à l'entrée de sa principale rue, Saint-Patrick, laquelle va de la cathédrale susdite à l'autre cathédrale de Christ-Church. Rue large, bordée de maisons, confortables autrefois, maintenant pauvres, accostée de ruelles malsaines, de «lanes» infectes, où les bouges abondent, d'horribles masures à faire regretter le cabin de la Hard. Ce fut même comme un souvenir effrayant qui impressionna l'esprit de P'tit-Bonhomme... Et pourtant, il n'était plus dans un village du Donegal, il était à Dublin, la capitale de l'Ile-Émeraude, il possédait alors plus de guinées, gagnées par son commerce, que tous ces déguenillés n'avaient de farthings dans leur poche. Aussi chercha-t-il, non point un de ces endroits suspects, où la sécurité est douteuse, mais une auberge à peu près décente, où la nourriture et le coucher seraient à des prix abordables.
Cela se rencontra, par bonne chance, au milieu de Saint-Patrick-street,--un hôtel de modeste apparence, assez convenablement tenu, où la charrette fut remisée. Après souper, les deux enfants montèrent dans une étroite chambre. Cette nuit-là, tous les carillons des cathédrales, tout le tumulte des Libertés, n'auraient pu interrompre leur sommeil.
Le lendemain, on se leva dès l'aube. Il s'agissait d'opérer une reconnaissance, ainsi que fait un stratégiste du terrain sur lequel il s'apprête à combattre. Aller à la recherche de Grip, c'était indiqué; le rencontrer, rien ne serait plus facile, si le _Vulcan_ était de retour à Dublin, son port d'attache.
«Nous emmenons Birk?... demanda Bob.
--Sans doute, répondit P'tit-Bonhomme. Il faut qu'il apprenne à connaître la ville.»
Et Birk ne se fit point prier.
Dublin décrit un ovale d'un grand diamètre de trois milles. La Liffey, entrant par l'ouest et sortant par l'est, le divise en deux parties à peu près équivalentes. A son embouchure, cette artère se raccorde avec un double canal, faisant ceinture à la cité,--au nord le Royal-Canal, qui longe le Midland-Great-Western-railway, au sud, le Grand-Canal, dont le tracé, en se prolongeant jusqu'à Galway, met en communication l'océan Atlantique et la mer d'Irlande.
Saint-Patrick-street compte parmi ses habitants,--et ce sont les plus riches,--des fripiers, juifs d'origine. C'est chez ces revendeurs que s'achètent toutes ces vieilles nippes qui composent l'accoutrement usuel des Paddys de la basse classe, chemises rapiécées, jupes en loques, pantalons faufilés de morceaux hétéroclites, chapeaux d'homme indescriptibles, chapeaux de femme encore ornés de fleurs. Là aussi, on engage les haillons pour quelques pence, dont les ivrognes et les ivrognesses ont bientôt bu le plus clair dans les «inns» du voisinage, où se débitent le wiskey et le gin. Ces boutiques attirèrent l'attention de P'tit-Bonhomme.
L'animation des rues était presque nulle à cette heure matinale. On se lève tard à Dublin, où, du reste, l'industrie est médiocre. Peu d'usines, si ce n'est quelques établissements qui travaillent la soie, le lin, la laine, et principalement les popelines, dont la fabrication fut autrefois importée par les Français émigrés après la révocation de l'Édit de Nantes. Il est vrai, brasseries et distilleries sont florissantes. Ici s'élève l'importante et renommée distillerie de wiskey de M. Roe. Là s'étend la brasserie de stout de M. Guiness, d'une valeur de cent cinquante millions de francs, reliée par un réseau de conduites souterraines au dock Victoria, d'où partent cent navires qui déversent sa bière sur les deux continents. Mais, si l'industrie périclite, le commerce, au contraire, tend à s'accroître sans cesse, et Dublin est devenu le premier marché du Royaume-Uni en ce qui concerne l'exportation des porcs et du gros bétail. P'tit-Bonhomme savait ces choses pour les avoir apprises dans les statistiques et mercuriales, qu'il lisait tout en colportant journaux et brochures.
En gagnant du côté de la Liffey, Bob et lui ne perdaient rien de ce qui s'offrait à leur vue. Bob, très loquace, bavardait suivant son habitude.
«Ah! cette église!... Ah! cette place!... Quelle énorme bâtisse!... Quel beau square!»
La bâtisse, c'était la Bourse, le Royal-Exchange. Au long de Dame-street, c'était le City-Hall, c'était le Commercial-Building, salle de rendez-vous destinée aux négociants de la ville. Plus loin apparaissait le château, juché sur la croupe de Cork-Hill, avec sa grosse tour ronde à créneaux, ses lourdes constructions de briques. Autrefois forteresse restaurée par Élisabeth, dont on retrouverait malaisément les vestiges, elle sert de résidence au lord-lieutenant et de siège au gouvernement civil et militaire. Au delà se dessinait le square de Stephen, orné de la statue galopante d'un Georges Ier en bronze, tapissé de vertes pelouses, ombragé de beaux arbres, bordé de maisons aussi tristes que symétriques, dont le palais de l'archevêque protestant et le Board-room sont les plus vastes. Puis, sur la droite, s'étend le square Merrion, où s'élève l'ancien manoir de Leinster, l'hôtel de la Société Royale, à façade corinthienne et vestibule dorique, et aussi la maison qui a vu naître O'Connell.
P'tit-Bonhomme, laissant jaser Bob, réfléchissait. Il cherchait à tirer de ce qu'il observait quelque idée pratique. Comment ferait-il fructifier sa petite fortune?... A quel genre de commerce demanderait-il de la doubler, de la tripler?...
Sans doute, en allant au hasard, à travers des rues misérables confinant à des quartiers riches, les deux enfants s'égarèrent plus d'une fois. Cela explique pourquoi, une heure après avoir quitté Saint-Patrick-street, ils n'avaient pas encore atteint les quais de la Liffey.
«Il n'y a donc pas de rivière? répétait Bob.
--Si... une rivière qui débouche dans le port,» répondait P'tit-Bonhomme.
Et ils continuaient leur reconnaissance, s'allongeant de multiples détours. C'est ainsi qu'au delà du château, ils débouchèrent devant un vaste ensemble de constructions à quatre étages en pierre de Portland, possédant une façade grecque longue de cent mètres, un fronton porté sur quatre colonnes corinthiennes, deux pavillons d'angles décorés de pilastres et d'attiques. Autour se déroule un véritable parc, où des jeunes gens se livraient déjà aux divers exercices de sport. Était-ce donc un gymnase?... Non, c'était l'Université, qui fut fondée sous Élisabeth, Trinity-College de son nom officiel; ces jeunes gens, c'étaient des étudiants irlandais, enragés sportmen qui rivalisent d'audace et d'entrain avec leurs camarades de Cambridge et d'Oxford. Cela ne ressemblait guère à la ragged-school de Galway, et le recteur devait être un bien autre personnage que M. O'Lobkins!
Bob et P'tit-Bonhomme prirent alors vers la droite, et ils n'avaient pas fait une centaine de pas, que le garçonnet s'écriait:
«Des mâts... J'aperçois des mâts...
--Donc, Bob... il y a une rivière!»
Mais, de cette mâture, on ne voyait poindre que l'extrémité au-dessus des maisons d'un quai. De là, nécessité de trouver une rue qui descendit vers la Liffey, et tous deux de courir dans cette direction, précédés de Birk, le nez à terre, la queue remuante, comme s'il eût suivi quelque piste.
Il en résulta qu'ils n'accordèrent qu'un regard distrait à la cathédrale de Christ-Church, et il fallait qu'ils se fussent singulièrement égarés, car, entre les deux cathédrales, il n'y a que la distance mesurée par Saint-Patrick-street. Une assez curieuse église, cependant, la plus ancienne de Dublin, datant du XIIe siècle, en forme de croix latine, flanquée d'une tour carrée comme un donjon, surmontée de quatre pinacles à toits pointus. Bah! ils auraient le temps de la visiter plus tard.
Bien que Dublin possède deux cathédrales protestantes et un archevêque anglican, n'allez pas croire que la capitale de l'Irlande appartienne à la religion réformée. Non! les catholiques, sous la direction de leur archevêque, y sont dans la proportion des deux tiers au moins, et il existe des églises où le culte romain est célébré dans toute sa magnificence,--telles la Conception, Saint-André, une chapelle métropolitaine de style grec, l'église des jésuites, sans parler d'une basilique que l'on songe à élever sur un plan monumental au quartier de Thomas-street.
Enfin P'tit-Bonhomme et Bob atteignirent la rive droite de la Liffey.
«Que c'est beau! dit l'un.
--Jamais nous n'avons vu si beau!» répondit l'autre.
Et, de fait, à Limerick ou à Cork, sur le Shannon ou la Lee, on chercherait en vain cette admirable perspective de quais en granit, bordés d'habitations superbes,--à droite ceux d'Ushers, d'Aleschants, de Wood, d'Essex; à gauche, ceux d'Ellis, d'Aran, de King's Inn, et autres vers l'amont.
Ce n'est point en cette partie de la Liffey que viennent s'amarrer les navires. Leur forêt de mâts ne se montrait qu'en aval, dans une profonde entaille de la rive gauche, où la forêt semblait être plus épaisse encore.
«Ce sont les docks, sans doute?... dit P'tit-Bonhomme.
--Allons-y!» répondit Bob, dont ce mot «dock» piquait la curiosité.
Traverser la Liffey, rien de plus facile. Les deux quartiers de Dublin sont desservis par neuf ponts, et le dernier à l'est, Carlisle-bridge, le plus remarquable de tous, met en communication Westmoreland-street et Sackeville-street, citées parmi les plus belles rues de la capitale.