P'tit-bonhomme

Part 22

Chapter 223,813 wordsPublic domain

Il convenait d'aviser cependant. L'enfant n'était pas en état de faire quelques milles pour atteindre Woodside. P'tit-Bonhomme n'aurait pu le porter jusque-là. En outre, la nuit s'approchait, et l'essentiel était de trouver un abri. Aux environs, on ne voyait ni une auberge ni une ferme. D'un côté de la route, la Dripsey, longue, sans un bateau, sans une barque. De l'autre, des bois qui s'étendaient à perte de vue sur la gauche. C'était donc en cet endroit qu'il fallait passer la nuit au pied d'un arbre, sur une litière d'herbes, près d'un feu de bois mort, si cela était nécessaire. Le soleil levé, lorsque les forces seraient revenues à l'enfant, tous deux ne seraient pas gênés de gagner Woodside et peut-être Cork. On avait suffisamment de quoi souper ce soir-là, tout en gardant quelques morceaux pour le déjeuner du lendemain.

P'tit-Bonhomme prit entre ses bras le boy que la fatigue avait endormi. Suivi de Birk, il traversa la route et s'enfonça d'une vingtaine de pas sous le bois, assez obscur déjà, entre ces gros hêtres séculaires, dont on compte des milliers dans cette partie de l'Irlande.

Quelle satisfaction il éprouva de rencontrer un de ces larges troncs, à demi courbé, creusé par la vieillesse! C'était une sorte de berceau, de nid si l'on veut, où il pourrait déposer son petit oiseau. Ce trou était rempli d'une poussière molle comme de la sciure, et en y ajoutant une brassée d'herbes, cela ferait un lit très convenable. Et même, il ne serait pas impossible de s'y blottir à deux, d'y reposer plus chaudement. Tout en dormant, l'enfant sentirait qu'il n'était plus seul.

Un instant encore et il était installé dans ce creux. Ses yeux ne se rouvrirent même pas, mais il respirait doucement et ne tarda pas à tomber dans un profond sommeil.

P'tit-Bonhomme s'occupa alors de faire sécher les vêtements que son protégé--le protégé de P'tit-Bonhomme!--devrait reprendre le lendemain. Ayant allumé un feu de bois sec, il tordit ces haillons, il les exposa à la flamme pétillante, puis il les étendit sur une basse branche du hêtre.

Le moment était venu de souper de pain, de pommes de terre, de cheddar. Le chien ne fut point oublié, et bien que sa part n'eût pas été très grosse, il ne se plaignait point. Son jeune maître alla s'étendre dans le creux du hêtre, et, les bras autour du petit, il finit par succomber au sommeil, tandis que Birk veillait sur le couple endormi.

Le lendemain, 18 septembre, l'enfant se réveilla le premier, tout étonné d'être couché dans un si bon lit. Birk lui adressa un jappement protecteur... Dame! est-ce qu'il n'était pas pour quelque chose dans son sauvetage?

P'tit-Bonhomme ouvrit les yeux presque aussitôt, et le boy se jeta à son cou en l'embrassant.

«Comment te nommes-tu? lui demanda-t-il.

--P'tit-Bonhomme. Et toi?...

--Bob.

--Eh bien, Bob, viens t'habiller.»

Bob ne se le fit point dire deux fois. Tout vaillant, à peine se souvenait-il qu'il s'était jeté la veille dans la rivière. Est-ce qu'il n'avait pas une famille, maintenant, un père qui ne l'abandonnerait pas, ou du moins un grand frère, qui l'avait déjà consolé en lui donnant une poignée de coppers sur la route de Trelingar-castle? Il se laissait aller à cette confiance du jeune âge, nuancée de cette familiarité naturelle qui distingue les enfants irlandais. D'autre part, il semblait à P'tit-Bonhomme que la rencontre de Bob lui avait créé de nouveaux devoirs--ceux de la paternité.

Et si Bob fut content, lorsqu'il eut une chemise blanche sous ses vêtements bien secs! Et quels yeux il ouvrit,--autant que la bouche, devant une miche de pain, un morceau de fromage, et une grosse pomme de terre, qui venait d'être réchauffée sous les cendres du foyer! Ce déjeuner à deux, ce fut peut-être le meilleur repas qu'il eût fait depuis sa naissance...

Sa naissance?... Il n'avait pas connu son père; mais, plus favorisé que P'tit-Bonhomme, il avait connu sa mère... morte de misère,--il y avait deux ans... trois ans... Bob ne pouvait dire au juste... Depuis, il avait été recueilli dans l'asile d'une ville, pas trop grande, dont il ignorait le nom... Plus tard, l'argent manquant, on avait fermé l'asile, et Bob s'était trouvé dans la rue,--sans savoir pourquoi,--il ne savait rien, Bob!--avec les autres enfants, la plupart n'ayant pas de famille. Alors il avait vécu sur les routes, couchant n'importe où, mangeant quand il pouvait,--il faisait ce qu'il pouvait, Bob!--jusqu'au jour où, après un jeûne de quarante huit heures, la pensée lui vint de mourir.

Telle était son histoire, qu'il raconta en mordant à même sa grosse pomme de terre, et cette histoire-là, ce n'était pas nouveau pour un ancien pensionnaire de la Hard, réduit à l'état de manivelle chez Thornpipe, un «élève» de la ragged-school!

Puis, au milieu de son bavardage, voici que la figure intelligente de Bob changea soudain, ses yeux si vifs s'éteignirent, il devint tout pâle.

«Qu'y a-t-il, lui demanda P'tit-Bonhomme.

--Tu ne vas pas me laisser seul!» murmura-t-il.

C'était là sa grande crainte.

«Non, Bob.

--Alors... tu m'emmènes?...

--Oui... où je vais!»

Où?... Bob ne tenait même pas à le savoir, pourvu que P'tit-Bonhomme l'emmenât avec lui.

«Mais ta maman... ton papa... à toi?...

--Je n'en ai pas...

--Ah! fit Bob, je t'aimerai bien!

--Moi aussi, mon boy, et nous tâcherons de nous arranger tous les deux.

--Oh! tu verras comme je cours après les voitures, s'écria Bob, et les coppers qu'on me jettera, je te les donnerai!»

Ce gamin n'avait jamais fait d'autre métier.

«Non, Bob, il ne faudra plus courir après les voitures.

--Pourquoi?...

--Parce que ce n'est pas bien de mendier.

--Ah!... fit Bob, qui resta songeur.

--Dis-moi, as-tu de bonnes jambes?

--Oui... mais pas grandes encore!

--Eh bien, nous allons faire une longue trotte aujourd'hui pour coucher ce soir à Cork.

--A Cork?...

--Oui... une belle ville de là-bas... avec des bateaux...

--Des bateaux... je sais...

--Et puis la mer?... As-tu vu la mer?...

--Non.

--Tu la verras! Ça s'étend loin. loin!... En route!...»

Et les voilà partis, précédés de Birk, qui gambadait en balançant sa queue.

Deux milles plus loin, la route abandonne les berges de la Dripsey, et longe celles de la Lee, qui va se jeter au fond de la baie de Cork. On rencontra plusieurs voitures de touristes, qui se dirigeaient vers la partie montagneuse du comté.

Et alors Bob, emporté par l'habitude, de courir en criant: «Copper... copper!»

P'tit-Bonhomme le rattrapa.

«Je t'ai dit de ne plus faire cela, lui répéta-t-il.

--Et pourquoi?...

--Parce que c'est très mal de demander l'aumône!

--Même quand c'est pour manger?...»

P'tit-Bonhomme ne répondit pas, et Bob fut très inquiet de son déjeuner jusqu'au moment où il se vit attablé dans une auberge de la route. Et, ma foi, pour six pence, tous trois se régalèrent, le grand frère, le petit frère et le chien.

Bob ne pouvait en croire ses yeux. P'tit-Bonhomme avait une bourse, et cette bourse contenait des shillings, et il en restait encore, lorsque l'écot eut été payé à l'aubergiste.

«Ces belles pièces-là, dit-il, d'où qu'elles viennent?

--Je les ai gagnées, Bob, en travaillant...

--En travaillant?... Moi aussi, je voudrais bien travailler... mais je ne sais pas...

--Je t'apprendrai, Bob.

--Tout de suite...

--Non... quand nous serons là-bas.»

Si l'on voulait arriver le soir même, il ne fallait pas perdre un instant. P'tit-Bonhomme et Bob se remirent en marche, et ils firent telle diligence qu'ils avaient atteint Woodside entre quatre et cinq heures du soir. Au lieu de s'arrêter dans une auberge de cette bourgade, puisqu'il n'y avait plus que trois milles, mieux valait pousser jusqu'à Cork.

«Tu n'es pas trop fatigué, mon boy? demanda P'tit-Bonhomme.

--Non... Ça va... ça va!...» répondit l'enfant.

Et, après un nouveau repas qui leur redonna des forces, tous les deux continuèrent l'étape.

A six heures, ils atteignaient à l'entrée de l'un des faubourgs de la ville. Un hôtelier leur offrit un lit, et, l'un dans les bras de l'autre, ils s'endormirent.

VII

SEPT MOIS A CORK.

Était-ce à Cork, dans cette capitale de la province du Munster, que P'tit-Bonhomme commencerait sa fortune? Placée au troisième rang en Irlande, cette ville est commerçante, elle est industrielle, elle est littéraire aussi. Or, lettres, industrie, commerce, en quoi ces trois champs ouverts à l'activité humaine pourraient-ils servir aux débuts d'un garçon de onze ans? N'était-il arrivé là que pour grossir le nombre de ces misérables qui fourmillent au milieu des cités maritimes du Royaume-Uni?

P'tit-Bonhomme avait voulu venir à Cork, il était à Cork, dans des conditions, il est vrai, peu favorables à la réalisation de ses projets d'avenir. Autrefois, lorsqu'il rôdait sur les plages de Galway, lorsque Pat Mac Carthy lui déroulait le récit de ses voyages, sa jeune imagination s'enflammait pour les choses du commerce. Acheter des cargaisons dans les autres pays, les revendre dans le sien... quel rêve! Mais il avait réfléchi depuis son départ de Trelingar-castle. Pour que l'enfant de la maison de charité de Donegal pût devenir le commandant d'un bon et solide navire, naviguant d'un continent à l'autre, il était nécessaire qu'il s'engageât, comme mousse, à bord des clippers ou des steamers, puis, avec le temps, qu'il fût novice, matelot, maître, lieutenant, capitaine au long cours! Et maintenant, ayant Bob et Birk à sa charge, pouvait-il songer à un embarquement?... S'il les abandonnait tous les deux, que deviendraient-ils?... Puisque,--avec l'aide de Birk, s'entend,--il avait sauvé la vie au pauvre Bob, c'était son devoir de la lui assurer.

Le lendemain, P'tit-Bonhomme fit prix avec l'aubergiste pour la location d'un galetas n'ayant qu'un unique matelas d'herbe sèche. Grand pas en avant. Si notre héros n'était pas encore dans ses meubles, il allait être en garni. Prix du galetas: deux pence, qui devraient être payés chaque matin. Quant aux repas, Bob, Birk et lui les prendraient où cela se trouverait,--la cuisine du hasard, le restaurant de rencontre. Tous trois sortirent, au moment où le soleil commençait à dissiper les brumes de l'horizon.

«Et les bateaux?... dit Bob.

--Quels bateaux?...

--Ceux que tu m'as promis...

--Attends que nous soyons sur le bord de la rivière.»

Et ils s'en allèrent à la recherche des bateaux le long d'un faubourg assez étendu, assez misérable aussi. Chez un boulanger, on acheta une forte miche. En ce qui concerne Birk, inutile de s'en inquiéter; il avait déjà rencontré son affaire en fouillant les tas de la rue.

Aux quais de la Lee, dont un double bras enserre Cork, on voyait quelques barques, mais point de bateaux,--de ces bateaux capables de traverser le canal Saint-Georges ou la mer d'Irlande, puis l'océan Atlantique.

En effet, le véritable port est en aval,--plus spécialement à Queenstown, l'ancienne Cowes, située sur la baie de Cork,--et de rapides ferry-boats permettent de descendre l'estuaire de la Lee jusqu'à la mer.

P'tit-Bonhomme, tenant Bob par la main, entra dans la ville proprement dite.

Bâtie sur la principale île de la rivière, elle se rattache à ses côtes au moyen de plusieurs ponts. D'autres îles, en dessus et en dessous, ont été transformées en promenades et en jardins--des promenades très ombreuses, des jardins très verdoyants. Divers monuments se dressent çà et là, une cathédrale sans style, dont la tour est fort ancienne, Sainte-Marie, Saint-Patrick. Les églises ne manquent point aux villes d'Irlande, non plus que les asiles, les hospices et les work-houses. Au pays d'Erin, il y a toujours nombre de fidèles, nombre de pauvres aussi. Pour ce qui est de jamais rentrer dans une de ces maisons de charité, rien qu'à cette pensée, P'tit-Bonhomme se sentait pris de dégoût et d'épouvante. Comme il eût préféré le Queen's college, qui est une magnifique construction. Mais, avant d'y être reçu, il faut savoir autre chose que lire, écrire et compter.

Il y avait un certain mouvement dans les rues de la ville,--ce mouvement des gens qui travaillent de bonne heure; les magasins qui s'ouvrent, les portes des maisons d'où sortent les servantes, le balai à la main ou le panier au bras, les charrettes qui circulent, les revendeurs qui promènent leurs étalages ambulants, les marchés où s'entassent les approvisionnements pour une population de cent mille âmes, y compris celle de Queenstown. En passant par le quartier négociant et industriel, on voyait des fabriques de cuir, de papiers, de draps, des distilleries, des brasseries, etc. Rien encore de très maritime.

Après une agréable promenade, P'tit-Bonhomme et Bob vinrent se reposer sur un banc de pierre, à l'angle d'un édifice d'aspect imposant. En cet endroit, on sentait l'odeur du commerce, les viandes salées, les excitantes épices, les denrées coloniales, et aussi le beurre, dont Cork est le plus actif marché, non seulement du Royaume-Uni, mais de toute l'Europe. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons ce mélange de molécules _sui generis_.

L'édifice s'élevait au point de jonction des bras de la Lee, qui n'en forment plus qu'un seul en se déroulant vers la baie. C'était la douane, avec son agitation incessante, son va-et-vient de toutes les heures. A partir de ce confluent, plus de pont sur la rivière, un lit dégagé de toute entrave, la liberté de communication entre Queenstown et Cork.

Alors, de même qu'il avait déjà demandé «les bateaux?», Bob de s'écrier:

«Et la mer?...»

Oui... la mer que son grand frère lui avait promise...

«La mer... c'est plus loin, Bob!... Nous finirons par y arriver, je pense.»

Et, de fait, il n'y avait qu'à prendre passage sur l'un de ces ferry-boats, qui font le service de l'estuaire. Cela épargnerait du temps et de la fatigue. Quant au prix de deux places, ce n'était pas cher. Quelques pence seulement. On pouvait se permettre cela le premier jour, et, d'ailleurs, Birk n'aurait rien à payer.

Quelle joie ressentit P'tit-Bonhomme à dévaller le cours de la Lee sur ce bateau filant à toute vitesse. Il revint alors par la pensée à la noble famille des Piborne visitant l'île de Valentia, à la mer déserte de là-bas. Ici, spectacle très différent. On croisait de nombreuses embarcations de tout tonnage. Sur les rives se succédaient des magasins spacieux, des établissements de bains, des chantiers de construction, que regardaient les deux enfants placés à l'avant du ferry-boat.

Ils arrivèrent enfin à Queenstown, un beau port, long de huit à neuf milles du nord au sud, et large d'une demi-douzaine de l'est à l'ouest.

«Est-ce que c'est la mer?... demanda Bob.

--Non... un morceau à peine, répondit P'tit-Bonhomme.

--C'est bien plus grand?...

--Oui!... On ne voit pas où ça finit.»

Mais, le ferry-boat n'allant pas au delà de Queenstown, Bob ne vit pas ce qu'il tenait tant à voir.

Par exemple, il y avait, par centaines, des navires de toutes sortes, ceux de long cours et ceux de cabotage. Cela s'explique, puisque Queenstown est à la fois un port de relâche et un port d'approvisionnement. Les grands transatlantiques des lignes anglaises ou américaines, partis des États-Unis, y déposent leurs dépêches, qui gagnent ainsi une demi-journée. De là, des steamers se dirigent vers Londres, Liverpool, Cardiff, Newcastle, Glasgow, Milford, et autres ports du Royaume-Uni,--bref, un mouvement maritime, qui se chiffre par plus de douze cent mille tonnes.

Bob demandait des bateaux!... Eh bien! il n'aurait jamais imaginé qu'il pût en exister tant que cela,--P'tit-Bonhomme non plus,--les uns amarrés ou mouillés, les autres entrant ou sortant, les uns arrivant des pays d'outremer, les autres en partance pour les régions lointaines, ceux-ci avec le phare élégant de leur voilure gonflée à la brise, ceux-là troublant de leurs puissantes hélices les eaux de la baie de Cork.

Et, tandis que Bob contemplait de ses yeux écarquillés toute cette animation de la baie, P'tit-Bonhomme songeait, lui, à l'agitation commerciale qui se développait à ses regards, aux riches cargaisons arrimées dans les cales de navires, balles de coton, balles de laine, tonneaux de vin, pipes de trois-six, sacs de sucre, boucauts de café, et il se disait que cela se vendait... que cela s'achetait... que c'étaient les affaires...

Cependant à quoi leur eût servi de s'attarder sur les quais de Queenstown, où tant de misère se mêle, hélas! à tant de richesses. Çà et là, il y avait un grand nombre de ces «mudlarks», petits pauvres et vieilles femmes, occupés à fouiller les vases découvertes à marée basse, et au coin des bornes, des malheureux disputant aux chiens quelques détritus...

Tous deux reprirent le ferry-boat et revinrent à Cork. La promenade avait été amusante, sans doute, mais elle avait coûté gros. Le lendemain, il faudrait aviser aux moyens de gagner plus qu'on ne dépenserait, sinon les précieuses guinées se fondraient comme un morceau de glace dans la main qui le serre. En attendant, le mieux était de dormir sur le grabat de l'auberge, et c'est ce qui eut lieu.

Il n'y a pas à reprendre par le détail ce que fut l'existence de P'tit-Bonhomme, doublé de son ami Bob, pendant les six mois qui suivirent son arrivée à Cork. L'hiver, long et rude, eût peut-être été funeste à des enfants inhabitués à souffrir de la faim et du froid. La nécessité fit un homme de ce garçonnet de onze ans. Jadis, chez la Hard, s'il avait vécu de rien, actuellement, s'il vivait de peu--_vivere parvo_, il parvint à vivre, et Bob avec lui. Plus d'une fois, le soir venu, ils n'eurent à partager qu'un œuf, où, l'un après l'autre trempait sa mouillette. Et, cependant, ils ne demandèrent jamais l'aumône. Bob avait compris qu'il y avait honte à mendier. Ils étaient à l'affût de commissions à faire, de voitures à chercher aux stations, des bagages, un peu lourds parfois, que les voyageurs leur donnaient à porter au sortir de la gare, etc.

P'tit-Bonhomme entendait ménager le plus possible ce qui lui restait de ses gages de Trelingar-castle. Or, dès les premiers jours de son arrivée à Cork, il avait dû en sacrifier une partie. N'avait-il pas fallu acheter des vêtements et des souliers à Bob, et quelle joie celui-ci éprouva à revêtir un «complet» de treize shillings, tout neuf! Il ne pouvait décemment aller en haillons, nu-tête et nu-pieds, lorsque son grand frère était assez proprement vêtu. Cette dépense une fois faite, on s'ingénierait à ne plus vivre que des quelques pence gagnés quotidiennement. Et l'estomac vide, comme ils enviaient Birk, qui du moins, finissait par découvrir sa nourriture à droite et à gauche.

«J'aurais voulu être chien!... disait Bob.

--Tu n'es pas dégoûté!» répondait P'tit-Bonhomme.

Quant au loyer du galetas de l'auberge, jamais on ne fut en retard. Aussi, le propriétaire, qui s'intéressait à ces deux enfants, les gratifiait-il de loin en loin d'une bonne soupe chaude... Décidément, il leur était bien permis de l'accepter sans rougir.

Si P'tit-Bonhomme tenait tant à conserver les deux livres qui lui restaient en poche après les premiers achats, c'est qu'il attendait toujours l'occasion de les «mettre dans les affaires». C'était la formule dont il se servait. Bob ouvrait de grands yeux, lorsqu'il l'entendait s'exprimer de la sorte. Alors P'tit-Bonhomme lui expliquait que cela consisterait à acheter des choses et à les revendre plus cher qu'on ne les avait achetées.

«Des choses qui se mangent?... demanda Bob.

--Des choses qui se mangent ou des choses qui ne se mangent pas, c'est selon.

--J'aimerais mieux des choses qui se mangent...

--Pourquoi, Bob?

--Parce que, si on ne les vendait pas, du moins on pourrait se nourrir avec!

--Eh! Bob, tu n'entends déjà pas si mal le commerce! L'important est de bien choisir ce qu'on achète, et on finit toujours par vendre avec profit.»

C'est à cela que pensait sans cesse notre héros, et il fit quelques tentatives de nature à l'encourager. Le papier à lettres, les crayons, les allumettes, s'il essaya de ce genre de négoce, presque infructueusement, à cause de la concurrence, il réussit mieux avec la vente des journaux, en se tenant aux abords de la gare. Bob et lui étaient si intéressants, ils avaient l'air si honnête, ils offraient la marchandise avec tant de gentillesse, qu'on ne résistait guère à la tentation de leur acheter les feuilles courantes, des livrets de chemin de fer, des horaires, divers petits livres à bon marché. Un mois après avoir entrepris ce commerce, P'tit-Bonhomme et Bob possédaient chacun un éventaire sur lequel journaux et brochures étaient rangés en ordre, les titres bien apparents, les illustrations bien en vue, et toujours de la monnaie pour rendre aux acheteurs. Il va sans dire que Birk ne quittait jamais son maître. Est-ce donc qu'il se considérait comme leur associé ou, tout au moins, leur commis? De temps à autre, un journal entre les dents, il courait vers les passants, et se présentait en faisant des gambades si insinuantes, si démonstratives! Bientôt même on le vit avec une corbeille, placée sur son dos, dans laquelle les publications étaient soigneusement disposées, et qu'une toile cirée pouvait recouvrir en cas de pluie.

C'était là une idée de P'tit-Bonhomme et point mauvaise en somme. Rien de mieux imaginé pour attirer le chaland que de montrer Birk si sérieux, si pénétré de l'importance de ses fonctions. Mais alors, adieu les courses folles, les jeux avec les chiens du voisinage! Lorsque ceux-ci s'approchaient de l'intelligent animal, quels sourds grondements les accueillaient, quels crocs apparaissaient sous les lèvres relevées du colporteur à quatre pattes! On ne parlait que du chien des petits marchands aux alentours de la gare. On traitait directement avec lui. L'acheteur prenait dans la corbeille le journal à sa convenance et en déposait le prix dans une tire-lire que Birk portait au cou.

Encouragé par le succès, P'tit-Bonhomme songea à étendre «ses affaires». Au débit des journaux et des brochures, il ajouta des boîtes d'allumettes, des paquets de tabac, des cigares à bas prix, etc. Il résulte de là que Birk eut une véritable boutique sur les reins. En de certains jours, il réalisait une recette supérieure à celle de son maître, qui ne s'en montrait pas jaloux,--au contraire, et Birk était récompensé de quelque bon morceau accompagné d'une bonne caresse. Ils faisaient excellent ménage, ces trois êtres, et puissent toutes les familles se sentir aussi unies que l'étaient ce chien et ces deux enfants!

P'tit-Bonhomme n'avait pas tardé à reconnaître chez Bob une intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d'un esprit moins pratique que son aîné, mais d'humeur plus joyeuse, laissait volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire, ni écrire, ni compter, il va de soi que P'tit-Bonhomme s'était imposé la tâche de lui apprendre d'abord l'alphabet. Ne convenait-il pas qu'il pût déchiffrer les titres des journaux qu'on lui demandait? Il y prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de patience et lui d'application. Après les grosses lettres des titres, il passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l'écriture et au calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans quelle mesure il profita! Son imagination aidant, il se voyait employé de librairie, dirigeant le magasin de P'tit-Bonhomme, sur la plus belle rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne de «bookseller». Il faut dire qu'il touchait déjà un léger tant pour cent sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence bien gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l'occasion, de faire l'aumône d'un copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il pas le temps où il courait sur les grandes routes... derrière les voitures?...