P'tit-bonhomme

Part 21

Chapter 213,730 wordsPublic domain

P'tit-Bonhomme ne songeait guère à cette éventualité d'être rendu responsable de la mort du pointer. Il se disait que, maintenant, il serait difficile, sinon impossible, de continuer à s'occuper de Birk. Le chien ne pourrait plus s'approcher des communs que l'intendant ferait surveiller. Comment retrouverait-il Kat chaque soir?... Comment s'arrangerait-elle pour le nourrir en cachette?

Notre jeune garçon passa une mauvaise nuit,--une nuit sans sommeil, infiniment plus préoccupé de Birk que de lui-même. Aussi en vint-il à se demander s'il ne devrait pas abandonner, dès le lendemain, le service du comte Ashton. Ayant l'habitude de réfléchir, il examina la question de sang-froid, il en pesa le pour et le contre, et, finalement, décida de mettre à exécution le projet qui obsédait son esprit depuis quelques semaines.

Il ne put s'endormir que vers trois heures du matin. Lorsqu'il se réveilla, au grand jour, il sauta hors de son lit, très surpris de ne pas avoir été appelé comme à l'ordinaire par l'impérieux coup de sonnette de son maître.

Tout d'abord, dès qu'il eut ses idées très nettes, il jugea qu'il n'y avait pas lieu de revenir sur sa décision. Il partirait le jour même, en donnant pour raison qu'il se sentait impropre au service de groom. On n'avait aucun droit de le retenir, et, si sa demande lui valait quelque insulte, il y était résigné d'avance. Donc, en prévision d'une expulsion brutale et immédiate, il eut soin de revêtir ses habits de la ferme, usés mais propres, car il les avait conservés avec soin, puis la bourse qui contenait ses gages accumulés depuis trois mois. D'ailleurs, après avoir poliment exposé à lord Piborne sa résolution de quitter le château, son intention était de lui réclamer la quinzaine à laquelle il avait droit jusqu'au 15 septembre. Il tâcherait de faire ses adieux à la bonne Kat, sans la compromettre. Puis, dès qu'il aurait retrouvé Birk aux alentours, tous deux s'en iraient, aussi satisfaits l'un que l'autre de tourner le dos à Trelingar-castle.

Il était environ neuf heures, lorsque P'tit-Bonhomme descendit dans la cour. Son étonnement fut grand d'apprendre que le comte Ashton était sorti au lever du soleil. D'habitude, celui-ci avait recours à son groom pour s'habiller,--ce qui n'allait point sans force gourmades et mauvais compliments.

Mais, à sa surprise se joignit bientôt une appréhension très justifiée, quand il s'aperçut que ni Bill, le piqueur, ni les pointers n'étaient au chenil.

En ce moment, Kat, qui se tenait sur la porte de la buanderie, lui fit signe d'approcher et dit à voix basse:

«Le comte est parti avec Bill et les deux chiens... Ils vont donner la chasse à Birk!»

P'tit-Bonhomme ne put d'abord répondre, étranglé par l'émotion et aussi par la colère.

«Prends garde, mon boy! ajouta la lessiveuse. L'intendant nous observe, et il ne faut pas...

--Il ne faut pas que l'on tue Birk, s'écria-t-il enfin, et je saurai bien...»

M. Scarlett, qui avait surpris ce colloque, vint interpeller P'tit-Bonhomme d'une voix brusque.

«Qu'est-ce que tu dis, groom, demanda-t-il, et qu'est-ce que tu fais là?...»

Le groom, ne voulant pas entrer en discussion avec l'intendant, se contenta de répondre:

«Je désire parler à monsieur le comte.

--Tu lui parleras à son retour, répondit M. Scarlett, lorsqu'il aura attrapé ce maudit chien...

--Il ne l'attrapera pas, répondit P'tit-Bonhomme, qui s'efforçait de rester calme.

--Vraiment!

--Non, monsieur Scarlett... et s'il l'attrape, je vous dis qu'il ne le tuera pas!...

--Et pourquoi?...

--Parce que je l'en empêcherai!

--Toi?...

--Moi, monsieur Scarlett. Ce chien est mon chien, et je ne le laisserai pas tuer!»

Et, tandis que l'intendant restait abasourdi par cette réponse, P'tit-Bonhomme, s'élançant hors de la cour, eut bientôt franchi la lisière du bois.

Là, pendant une demi-heure, rampant entre les halliers, s'arrêtant pour surprendre quelque bruit qui le mettrait sur les traces du comte Ashton, P'tit-Bonhomme marcha à l'aventure. Le bois était silencieux, et des aboiements se fussent entendus de très loin. Rien n'indiquait donc si Birk avait été relancé comme un renard par les pointers du jeune Piborne, ni quelle direction il convenait de suivre afin de le retrouver.

Incertitude désespérante! Il était possible que Birk fût très loin déjà, au cas où les chiens lui donnaient la chasse. A plusieurs reprises, P'tit-Bonhomme cria: «Birk!... Birk!» espérant que le fidèle animal entendrait sa voix. Il ne se demandait même pas ce qu'il ferait pour empêcher le comte Ashton et son piqueur de tuer Birk, s'ils parvenaient à s'en emparer. Ce qu'il savait, c'est qu'il le défendrait, tant qu'il aurait la force de le défendre.

Enfin, tout en marchant au hasard, il s'était éloigné du château de deux bons milles, lorsque des aboiements retentirent à quelques centaines de pas, derrière un massif de grands arbres en bordure le long d'un vaste étang.

P'tit-Bonhomme s'arrêta, il avait reconnu les aboiements des pointers.

Nul doute que Birk ne fût traqué en ce moment, et peut-être aux prises avec les deux bêtes excitées par les cris du piqueur.

Bientôt même, ces paroles purent être assez distinctement entendues:

«Attention, monsieur le comte... nous le tenons!

--Oui, Bill... par ici... par ici!...

--Hardi... les chiens... hardi!» criait Bill.

P'tit-Bonhomme se précipita vers le massif au delà duquel se produisait ce tumulte. A peine avait-il fait vingt pas, que l'air fut ébranlé par une détonation.

«Manqué... manqué! s'écria le comte Ashton. A toi, Bill, à toi!... Ne le rate pas!...»

Un second coup de fusil éclata assez près pour que P'tit-Bonhomme pût en apercevoir la lumière à travers le feuillage.

«Il y est, cette fois!» cria Bill, pendant que les pointers aboyaient avec fureur.

P'tit-Bonhomme,--comme s'il avait été frappé par la balle du piqueur,--sentit ses jambes se dérober, et il allait tomber peut-être, lorsqu'il se produisit, à six pas de lui, un bruit de branches brisées, et, par une trouée du taillis, un chien apparut, le poil mouillé, la gueule écumante.

C'était Birk, une blessure au flanc, qui s'était précipité dans l'étang après le coup de fusil du piqueur.

Birk reconnut son maître, lequel lui comprima le museau afin d'étouffer ses plaintes, et l'entraîna au plus épais d'un fourré. Mais les pointers n'allaient-ils pas les dépister tous deux?...

Non! Épuisés par la course, affaiblis par les morsures dues aux crocs de Birk, les pointers suivaient Bill. Les traces du groom et de Birk leur échappèrent. Et pourtant, ils passèrent si près du fourré que P'tit-Bonhomme put entendre le comte Ashton dire à son piqueur:

«Tu es sûr de l'avoir tué, Bill?

--Oui, monsieur le comte... d'une balle à la tête, au moment où il se jetait dans l'étang... L'eau est devenue toute rouge, et il est par le fond, en attendant qu'il remonte...

--J'aurais voulu l'avoir vivant!» s'écria le jeune Piborne.

Et, en effet, quel spectacle, digne de réjouir l'héritier du domaine de Trelingar, et comme sa vengeance eût été complète, s'il avait pu donner Birk en curée, le faire dévorer par ses chiens, aussi cruels que leur maître!

VI

DIX-HUIT ANS A DEUX.

P'tit-Bonhomme respira comme il n'avait jamais peut-être respiré de sa vie, longuement, du bon air plein ses poumons, dès que le comte Ashton, son piqueur et ses chiens eurent disparu. Et il est permis d'affirmer que Birk en fit autant, lorsque P'tit-Bonhomme eut desserré les mains qui lui tenaient le museau, disant:

«N'aboie pas... n'aboie pas, Birk!»

Et Birk n'aboya pas.

C'était une chance, ce matin-là, que P'tit-Bonhomme, bien décidé à partir, eût revêtu ses anciens habits, rassemblé et ficelé son léger paquet, glissé sa bourse dans sa poche. Cela lui épargnait le désagrément de rentrer au château, où le comte Ashton ne tarderait pas à apprendre à qui appartenait le meurtrier du pointer. De quelle façon le groom eût été reçu, on l'imagine. Il est vrai, à ne pas reparaître, il sacrifiait la quinzaine de gages qui lui était due et qu'il comptait réclamer. Mais il préférait se résigner à cet abandon. Il était hors de Trelingar-castle, loin du jeune Piborne et de l'intendant Scarlett. Son chien l'accompagnant, il n'en demandait pas davantage, et ne songeait qu'à s'éloigner au plus vite.

A combien se montait sa petite fortune? Exactement à quatre livres, dix-sept shillings et six pence. C'était la plus forte somme qu'il eût jamais possédée en propre. Il ne s'en exagérait pas l'importance, d'ailleurs, n'étant pas de ces enfants qui se seraient crus riches de se sentir la poche si bien garnie. Non! il savait qu'il verrait promptement la fin de son épargne, s'il n'y joignait la plus stricte économie, jusqu'à ce que l'occasion s'offrît de se placer quelque part--avec Birk, cela va de soi.

La blessure du brave animal n'était pas grave par bonheur,--une simple éraflure dont la guérison ne serait pas longue. En lui tirant dessus, le piqueur n'avait été guère plus adroit que le comte Ashton.

Les deux amis partirent d'un bon pas, dès qu'ils eurent rejoint la grande route au delà du bois, Birk frétillant de joie, P'tit-Bonhomme quelque peu soucieux de l'avenir.

Cependant, ce n'était pas au hasard qu'il allait. La pensée de se rendre à Kanturk ou à Newmarket lui était d'abord venue à l'esprit. Il connaissait ces deux bourgades, l'une pour l'avoir déjà habitée, l'autre pour y avoir accompagné maintes fois le jeune Piborne. Mais c'eût été s'exposer à des rencontres qu'il convenait d'éviter. Aussi, savait-il bien ce qu'il faisait, en redescendant vers le sud. D'une part, il s'éloignait de Trelingar-castle dans une direction où on ne chercherait pas à le poursuivre; de l'autre, il se rapprochait du chef-lieu du comté de Cork, sur la baie de ce nom, l'une des plus fréquentées de la côte méridionale... De là partent des navires... des navires marchands... des grands... des vrais... pour toutes les parties du monde... et non point des caboteurs du littoral, ni des barques de pêche comme à Westport au à Galway... Cela attirait toujours notre jeune garçon, cet irrésistible instinct des choses du commerce.

Enfin l'essentiel était d'atteindre Cork,--ce qui exigerait un certain temps. Or, P'tit-Bonhomme avait mieux à songer qu'à dépenser son argent en voiture ou en railway, et il n'était pas impossible qu'il parvînt à gagner quelques shillings à travers les bourgades et les villages, comme entre Limerick et Newmarket. Sans doute, une trentaine de milles pour les jambes d'un enfant de onze ans, c'est une jolie trotte, et il y emploierait une huitaine de jours, pour peu qu'il fît halte dans les fermes.

Le temps était beau, déjà froid à cette époque, le chemin sans boue et sans poussière, excellentes conditions quand il s'agit d'un voyage à pied. Chapeau de feutre sur la tête, veste, gilet et pantalon de drap chaud, bons souliers avec guêtres de cuir, son paquet sous le bras, son couteau dans sa poche--cadeau de Grand'mère,--à la main un bâton qu'il venait de couper à une haie, P'tit-Bonhomme n'avait point l'air d'un pauvre. Aussi devait-il se garder des mauvaises rencontres. D'ailleurs, rien qu'en montrant ses crocs, Birk suffirait à éloigner les gens suspects.

Cette première journée de marche, avec un repos de deux heures, se chiffra par un trajet de cinq milles et une dépense d'un demi-shilling. Pour deux, un enfant et un chien, ce n'est pas énorme, et la pitance de lard et de pommes de terre est maigre à ce prix-là. Quant à regretter la cuisine de Trelingar-castle, P'tit-Bonhomme n'y songea pas un instant. Le soir venu, il coucha un peu au delà du bourg de Baunteer, dans une grange, avec la permission du fermier, et, le lendemain, après un déjeuner qui lui coûta quelques pence, il se remit gaillardement en marche.

Même temps à peu près, des éclaircies entre les nuages. Le chemin fut pénible, car il commençait à monter. Cette portion du comté de Cork présente un relief orographique d'une certaine importance. La route qui va de Kanturk au chef-lieu traverse le système compliqué des monts Boggeraghs. De là, des côtes raides, des crochets fréquents. P'tit-Bonhomme n'avait qu'à marcher droit devant lui, il ne risquait pas de s'égarer. D'ailleurs, il était dans sa nature de savoir s'orienter comme un Chinois ou un renard. Ce qui devait le rassurer, c'est que le chemin n'était pas désert. Quelques cultivateurs abandonnaient les champs et revenaient. Des charrettes se rendaient d'un village à l'autre. A la rigueur, on peut toujours s'informer de la direction. Toutefois, il préférait ne point attirer l'attention, et passer sans interroger personne.

Au bout d'une demi-douzaine de milles, enlevés d'un pas rapide, il atteignit Derry-Gounva, petite localité sise à l'endroit où la route coupe le massif des Boggeraghs. Là, dans une auberge, un voyageur qui était en train de souper lui adressa deux ou trois questions, d'où il venait, où il allait, quand il comptait repartir, et, très satisfait de ses réponses, lui proposa de partager son repas. Comme c'était de cordiale amitié, P'tit-Bonhomme accepta de bon cœur. Il se réconforta largement, et Birk ne fut point oublié par le généreux amphytrion. Il était fâcheux que ce digne Irlandais n'eût pas affaire à Cork, car il aurait offert une place dans sa voiture; mais il remontait vers le nord du comté.

Après une nuit tranquille à l'auberge, P'tit-Bonhomme quitta Derry-Gounva dès la pointe du jour, et s'engagea à travers le défilé des Boggeraghs.

La journée fut fatigante. Le vent soufflait avec rage, s'engouffrant entre les talus boisés. On eût dit qu'il venait du sud-ouest, bien qu'il suivît les détours du défilé, quelle que fût leur orientation. P'tit-Bonhomme le trouvait toujours debout à lui, sans avoir, comme un navire, la ressource de courir des bordées. Il fallait marcher contre la rafale, perdre parfois cinq ou six pas sur douze, s'aider des broussailles agrafées aux rocs, ramper au tournant de certains angles, enfin, s'éreinter beaucoup pour n'avancer que peu de chemin. En vérité, une charrette, un jaunting-car lui eût rendu un grand service. Il n'en rencontrait point. Cette portion des Boggeraghs est à peine fréquentée. On peut gagner les villages du pays sans se risquer dans ce dédale. De passants, P'tit-Bonhomme n'en vit guère, et encore allaient-ils dans une direction inverse.

Notre jeune garçon et son chien durent, à maintes reprises, s'étendre le long des buissons, au pied des arbres, pour prendre quelque repos. Pendant l'après-midi, en marchant d'un pas plus rapide, ils franchirent le point maximum d'altitude de la région. A relever le parcours sur une carte, le compas n'eût pas donné plus de quatre à cinq milles. Pénible étape. Mais le plus rude était accompli, et, en deux heures, l'extrémité orientale du défilé serait atteinte.

Il eût été imprudent, peut-être, de se hasarder après le coucher du soleil. Entre ces hauts talus, la nuit tombe rapidement. L'obscurité fut profonde dès six heures du soir. Mieux valait s'arrêter sur place, quoiqu'il n'y eût là ni ferme ni auberge. C'était un lieu très solitaire, un encaissement de la route, et P'tit-Bonhomme ne se sentait pas trop rassuré. Heureusement, Birk était un gardien vigilant et fidèle, et son maître pouvait se fier à lui.

Cette nuit-là, il n'eut pour tout abri qu'une étroite anfractuosité, creusée dans la paroi rocheuse du talus, et sur laquelle retombait un rideau de pariétaires. Il s'y glissa, il s'allongea sur un matelas de terre molle et sèche. Birk vint se coucher à ses pieds, et tous deux s'endormirent à la grâce de Dieu.

Le lendemain, on reprit sa course au petit jour. Temps incertain, humide et froid. Encore une étape de quinze milles, et Cork apparaîtrait à l'horizon. A huit heures, les défilés des monts Boggeraghs furent franchis. La pente s'accusait. On allait vite, mais on avait faim. Le bissac commençait à sonner le vide. Birk trottinait de droite et de gauche, le nez à terre, quêtant sa nourriture; puis il revenait, et semblait dire à son maître:

«Est-ce qu'on ne déjeune pas, ce matin?

--Bientôt,» lui répondait P'tit-Bonhomme.

En effet, vers dix heures, tous deux faisaient halte au hameau de Dix-Miles-House.

C'est un endroit où la bourse du jeune voyageur s'allégea d'un shilling dans une modeste auberge, qui lui offrit le menu ordinaire des Irlandais, les pommes de terre, le lard et un gros morceau de ce fromage rouge appelé «cheddar». Birk, lui, eut une bonne pâtée, trempée de bouillon. Après le repas, le repos, et après le repos, reprise du voyage. Territoire toujours accidenté, cultivé de part et d'autre. Çà et là, des champs où le paysan achevait, tardive sous ce climat, la moisson des orges et des seigles.

P'tit-Bonhomme ne se trouvait plus seul sur la route. Il se croisait avec les gens de la campagne auxquels il souhaitait le bonjour, et qui le lui rendaient. Peu ou point d'enfants,--nous entendons de ceux qui n'ont pour toute occupation que de courir derrière les voitures, en mendiant. Cela tenait à ce que les touristes s'aventurent rarement en cette portion du comté, et qu'il n'y aurait aucun profit à y tendre la main. Il est vrai, si quelque gamin fût venu demander l'aumône à P'tit-Bonhomme, il en aurait obtenu un ou deux coppers. Le cas ne se présenta pas.

Vers trois heures de l'après-midi, on atteignit le point où la route commence à longer une rivière ou plutôt un rio sur une longueur de sept à huit milles. C'était la Dripsey, un affluent de la Lee, laquelle va se perdre dans une des extrêmes baies du sud-ouest.

S'il voulait ne point coucher, la nuit prochaine, à la belle étoile, il fallait que P'tit-Bonhomme poussât son étape jusqu'au gros bourg de Woodside, à trois ou quatre milles de Cork. Une fameuse étape à enlever avant la nuit! Cela ne lui parut pas impossible, et Birk avait l'air d'être de cet avis.

«Allons, se dit-il, un dernier coup de collier. J'aurais le temps de me reposer là-bas.»

Le temps, oui! Ce n'est jamais le temps qui lui manquerait, ce serait l'argent... Bah! de quoi s'inquiétait-il? Il possédait quatre livres en bel or, sans compter ce qui lui restait de pence. Avec un pareil pécule, on va des semaines, et des semaines... cela fait bien des jours...

En route donc, et allonge les jambes, mon garçon! Le ciel est couvert, le vent a calmi. S'il se met à pleuvoir, n'avoir d'autre ressource que de se blottir sous quelque meule, ce n'est pas pour vous réjouir, alors qu'il y a de bons coins à vous attendre dans une des auberges de Woodside.

P'tit-Bonhomme et Birk hâtèrent le pas et, un peu avant six heures du soir, ils n'étaient plus qu'à trois milles de la bourgade, lorsque Birk, s'arrêtant, fit entendre un singulier grognement.

P'tit-Bonhomme s'arrêta aussi et regarda le long de la route: il ne vit rien.

«Qu'as-tu, Birk?»

Birk aboya de nouveau. Puis, s'élançant à droite, courut du côté de la rivière, dont la berge n'était distante que d'une vingtaine de pas.

«Il a soif, sans doute, pensa P'tit-Bonhomme, et, ma foi, il me donne l'envie de boire.»

Il se dirigeait vers la Dripsey, lorsque le chien, poussant un aboiement plus aigu, se précipita dans le courant.

P'tit-Bonhomme, très surpris, eut atteint la berge en quelques bonds, et il allait rappeler son chien...

Il y avait là un corps entraîné par le courant rapide--le corps d'un enfant. Le chien venait de le saisir par ses habits ou plutôt ses haillons. Mais la Dripsey est pleine de remous, qui rendent son cours très dangereux. Birk essayait de revenir à la berge... C'est à peine s'il gagnait, tandis que l'enfant se raccrochait convulsivement à sa fourrure.

P'tit-Bonhomme savait nager,--on se souvient que Grip le lui avait enseigné. Il n'hésita pas, et il commençait à se débarrasser de sa veste, lorsque, dans un dernier effort, Birk parvint à reprendre pied sur la berge.

P'tit-Bonhomme n'eut plus qu'à se baisser, à saisir l'enfant par ses vêtements, à le déposer en lieu sûr, tandis que le chien se secouait en aboyant.

Cet enfant était un garçon--un garçon de six à sept ans au plus. Les yeux fermés, la tête ballottante, il avait perdu connaissance...

Quel fut l'étonnement de P'tit-Bonhomme, lorsqu'il eut écarté de sa figure sa chevelure toute mouillée?...

C'était le gamin que le comte Ashton, deux semaines avant, n'avait pas craint de frapper d'un coup de fouet sur la route de Trelingar-castle,--ce qui avait attiré au jeune groom de mauvais compliments pour son intervention charitable.

Depuis quinze jours, ce pauvre petit, continuant d'aller devant lui, vaguait sur les routes... Dans l'après-midi, il était arrivé en cet endroit, au bord de la Dripsey... il avait voulu se désaltérer... sans doute... le pied lui avait glissé... il était tombé dans le courant... et, faute de Birk entraîné par son instinct de sauveteur, il n'aurait pas tardé à disparaître au milieu des remous...

Il s'agissait de le rappeler à la vie, et c'est à cela que P'tit-Bonhomme employa tous ses soins.

Malheureuse et pitoyable créature! Sa figure allongée, son corps maigre et décharné, disaient tout ce qu'il avait souffert,--la fatigue, le froid, la faim. En le tâtant de la main, on sentait que son ventre était flasque comme un sac vidé. Par quel moyen lui faire reprendre connaissance? Ah! en le débarrassant de l'eau qu'il avait avalée, en opérant des pressions sur son estomac, en lui insufflant de l'air par la bouche... Oui... cela vint à l'idée de P'tit-Bonhomme... Quelques instants après, l'enfant respirait, il ouvrait les yeux, et ses lèvres laissaient échapper ces mots:

«J'ai faim... j'ai faim!»

_I am hungry!_ c'est le cri de l'Irlandais, le cri de toute son existence, le dernier qu'il jette au moment de mourir!

P'tit-Bonhomme possédait encore quelques provisions. D'un peu de pain et de lard, il fit deux ou trois bouchées, il les introduisit entre les lèvres de l'enfant, et celui-ci les avala gloutonnement. Il fallut le modérer, il se fût étouffé. Ces choses entraient en lui comme l'air dans une bouteille où l'on aurait fait le vide.

Alors, se redressant, il sentit ses forces lui revenir. Ses regards se fixèrent sur P'tit-Bonhomme, il hésita, puis, le reconnaissant:

«Toi... toi?... murmura-t-il.

--Oui... Tu te rappelles?...

--Sur la route... je ne sais plus quand...

--Moi... je le sais... mon boy...

--Oh! ne m'abandonne pas!...

--Non... non!... Je te reconduirai... Où allais-tu?...

--Devant... devant moi...

--Où demeures-tu?...

--Je ne sais pas... Nulle part...

--Comment es-tu tombé dans la rivière?... En voulant boire, sans doute?...

--Non.

--Tu auras glissé?

--Non... je suis tombé... exprès!

--Exprès?...

--Oui... oui... Maintenant je ne veux plus... si tu restes avec moi...

--Je resterai... je resterai!»

Et P'tit-Bonhomme eut des larmes plein les yeux. A sept ans, cette affreuse idée de mourir!... Le désespoir menant ce boy à la mort, le désespoir qui vient du dénuement, de l'abandon, de la faim!...

L'enfant avait refermé ses paupières. P'tit-Bonhomme se dit qu'il ne devait pas le presser de questions... Ce serait pour plus tard... Son histoire, il la connaissait d'ailleurs... C'était celle de tous ces pauvres êtres... c'était la sienne... A lui, du moins, doué d'une énergie peu commune, la pensée n'était jamais venue d'en finir ainsi avec ses misères!...