P'tit-bonhomme

Part 2

Chapter 23,752 wordsPublic domain

«Et près du premier ministre, à droite, le vénérable monsieur Gladstone.»

Et, ma foi, il eût été difficile de ne pas reconnaître l'illustre «old man», ce beau vieillard, toujours droit, lui, toujours prêt à défendre les idées libérales contre les idées autoritaires. Peut-être y a-t-il lieu de s'étonner qu'il regarde le premier ministre d'un air sympathique; mais, entre marionnettes,--même entre marionnettes politiques,--on se passe bien des choses, et ce qui répugnerait à des êtres de chair et d'os, des cabotins en carton et en bois n'en ont point vergogne.

D'ailleurs, voici un autre rapprochement inattendu, engendré par un extraordinaire anachronisme, car Thornpipe s'écrie en gonflant sa voix:

«Je vous présente, ladies et gentlemen, votre célèbre patriote O'Connell, dont le nom trouvera toujours un écho dans le cœur des Irlandais!»

Oui! O'Connell était là, à la cour d'Angleterre, en 1875, bien qu'il fût mort depuis vingt-cinq ans. Et, si on en eût fait l'observation à Thornpipe, le forain aurait répondu à cela que, pour un fils de l'Irlande, le grand agitateur est toujours vivant. A ce compte-là, il aurait tout aussi bien pu exhiber M. Parnell, bien que cet homme politique ne fût guère connu à cette époque.

Puis, par places, sont disséminés d'autres courtisans, dont le nom nous échappe, tous constellés de crachats et enrubannés de cordons, des célébrités politiques et guerrières, entre autres Sa Grâce le duc de Cambridge auprès de feu lord Wellington, et feu lord Palmerston auprès de feu M. Pitt; enfin des membres de la Chambre haute, fraternisant avec des membres de la Chambre basse; derrière eux, une rangée de horse-guards, en tenue de parade, à cheval au milieu de ce salon,--ce qui indique bien qu'il s'agit d'une fête comme il est rare d'en voir au château d'Osborne. Cet ensemble comprend environ une cinquantaine de petits bonshommes, violemment peinturlurés, qui représentent avec aplomb et raideur tout ce qu'il y a de plus aristocratique, de plus distingué, de plus officiel, dans le monde militaire et politique du Royaume-Uni.

On s'aperçoit même que la flotte anglaise n'a point été oubliée, et si le yacht royal _Victoria and Albert_ n'est pas là sous vapeur, du moins des navires sont-ils dessinés sur la vitre des fenêtres, d'où l'on est censé voir la rade de Spithead. Avec de bons yeux, sans doute, on pourrait distinguer le yacht _Enchanteress_, ayant à bord leurs Seigneuries les lords de l'Amirauté, tenant chacun une lunette d'une main et un porte-voix de l'autre.

Il faut en convenir, Thornpipe n'a point trompé son public, en disant que cette exhibition est unique au monde. Positivement, elle permet d'économiser un voyage à l'île de Wight. Aussi est-ce un ébahissement, non seulement chez les gamins qui regardent cette merveille, mais également parmi les spectateurs d'âge respectable, qui ne sont jamais sortis du comté de Connaught ni des environs de Westport. Peut-être le curé de la paroisse ne laisse-t-il pas de sourire _in petto_: quant au pharmacien-droguiste, il ne se cache pas de dire que ces personnages sont d'une ressemblance à s'y méprendre, bien qu'il ne les ait vus de sa vie. Pour le boulanger, il l'avouait, cela passait l'imagination, et il se refusait à croire qu'une réception à la cour d'Angleterre pût s'accomplir avec tant de luxe, d'éclat et de distinction.

«Eh bien, ladies et gentlemen, ce n'est rien encore! reprit Thornpipe. Vous supposez sans doute que ces personnes royales et autres ne peuvent faire ni mouvements ni gestes... Erreur! Elles sont vivantes, vivantes, je vous dis, comme vous et moi, et vous l'allez voir. Auparavant, je prendrai la liberté de faire mon petit tour en me recommandant à la générosité d'un chacun.»

C'est là le moment critique pour les montreurs de curiosités et autres, lorsque la sébile commence à circuler entre les rangs de l'assistance. Règle générale, les spectateurs de ces exhibitions foraines se classent en deux catégories: ceux qui s'en vont pour ne point mettre la main à la poche, et ceux qui restent avec l'intention de s'amuser gratuitement,--ces derniers, qu'on ne s'en étonne pas, de beaucoup plus nombreux. Il existe une troisième catégorie, celle des payants, mais elle est si infime qu'il vaut mieux n'en point parler. Et cela ne fut que trop évident, lorsque Thornpipe «fit son petit tour», avec un sourire qu'il essayait de rendre aimable et qui n'était que farouche. En eût-il pu être autrement de cette face de boule-dogue, aux yeux méchants, à la bouche plus prête à mordre les gens qu'à les embrasser?...

Il va de soi que chez toute cette marmaille en guenilles qui ne bougea pas, on n'eût pas même trouvé deux coppers à récolter. Quant à ceux des spectateurs qui, alléchés par le boniment du montreur de marionnettes, voulaient voir sans payer, ils se bornèrent à détourner la tête. Cinq ou six seulement tirèrent quelques piécettes de leur gousset, ce qui produisit une recette d'un shilling et trois pence que Thornpipe accueillit d'une méprisante grimace... Que voulez-vous? Il fallait s'en contenter, en attendant la représentation de l'après-midi, qui serait peut-être meilleure, et se conformer au programme annoncé plutôt que de rendre l'argent.

Et, alors, à l'admiration muette succéda l'admiration démonstrative et criarde. Les mains se mirent à battre, les pieds à trépigner, les bouches à s'emplir, puis à se vider de aohs! qui devaient s'entendre du port.

En effet, Thornpipe vient de donner sous la caisse un coup de baguette, qui a provoqué un gémissement auquel personne n'a pris garde. Soudain toute la scène s'est animée, on peut dire d'une façon miraculeuse.

Les marionnettes, mues par un mécanisme intérieur, semblent être douées d'une vie réelle. Sa Majesté la reine Victoria n'a pas quitté son trône,--ce qui eût été contraire à l'étiquette,--elle ne s'est pas même levée, mais elle meut la tête, agitant son bonnet couronné et abaissant son sceptre à la façon du bâton d'un chef de musique qui bat une mesure à deux temps. Quant aux membres de la famille royale, ils se tournent et se retournent tout d'une pièce, rendant salut pour salut, tandis que ducs, marquis, baronnets, défilent avec grandes démonstrations de respect. De son côté, le premier ministre s'incline devant M. Gladstone, qui s'incline à son tour. Après eux, O'Connell s'avance gravement sur sa rainure invisible, suivi du duc de Cambridge, lequel semble exécuter un pas de caractère. Les autres personnages déambulent ensuite, et les chevaux des horse-guards, comme s'ils étaient non dans un salon mais au milieu de la cour du château d'Osborne, piaffent en secouant leur queue.

Et tout ce manège s'accomplit au son d'une musique aigre et susurrante, grâce à une serinette à laquelle manquaient nombre de dièzes et de bémols. Mais comment Paddy,--si sensible à l'art musical que Henri VIII a mis une harpe dans les armes de la Verte Erin,--n'aurait-il pas été charmé, bien qu'il eût préféré au _God save the Queen_ et au _Rule Britannia_, hymnes mélancoliques qui sont les dignes chants nationaux du triste Royaume-Uni, quelque refrain de sa chère Irlande?

De vrai, c'était très beau, et pour qui n'avait jamais vu les mises en scène des grands théâtres de l'Europe, il y avait là de quoi provoquer plus que de l'admiration. Et ce fut un indescriptible enthousiasme à la vue de ces marionnettes mouvantes, que l'on appelle en termes du métier des «danso-musicomanes».

Mais, à un certain moment, voici que par suite d'un à-coup du mécanisme, la Reine abaisse si vivement son sceptre qu'elle atteint le dos rond du premier ministre. Alors les hurrahs du public de redoubler.

«Ils sont vivants! dit un des spectateurs.

--Il ne leur manque que la parole! répondit un autre.

--Ne le regrettons pas!» ajouta le pharmacien, qui était démocrate à ses moments perdus.

Et il avait raison. Voyez-vous ces marionnettes faisant des discours officiels!

«Je voudrais savoir ce qui les met en mouvement, dit alors le boulanger.

--C'est le diable! répliqua un vieux matelot.

--Oui! le diable!» s'écrièrent quelques matrones à demi convaincues, qui se signèrent, en tournant la tête vers le curé, lequel regardait d'un air pensif.

«Comment voulez-vous que le diable puisse tenir à l'intérieur de cette caisse? fit observer un jeune commis, connu pour ses naïvetés. Il est de grande taille... le diable...

--S'il n'est pas dedans, il est dehors! riposta une vieille commère. C'est lui qui nous montre le spectacle...

--Non, répondit gravement le droguiste, vous savez bien que le diable ne parle pas l'Irlandais!»

Or, c'est là une de ces vérités que Paddy admet sans conteste, et il fut constant que Thornpipe ne pouvait être le diable, puisqu'il s'exprimait en pure langue du pays.

Décidément, si le sortilège n'entrait pour rien en cette affaire, il fallait admettre qu'un mécanisme interne donnait le mouvement à ce petit monde de cabotins. Cependant personne n'avait vu Thornpipe remonter le ressort. Et même--particularité qui n'avait point échappé au curé--dès que la circulation des personnages commençait à se ralentir, un coup de fouet envoyé sous la caisse que cachait le tapis, suffisait à ranimer leur jeu. A qui s'adressait ce coup de fouet, toujours suivi d'un gémissement?»

Le curé voulut savoir, et il dit à Thornpipe:

«Vous avez donc un chien au fond de cette boîte?

L'homme le regarda en fronçant le sourcil et parut trouver la question indiscrète.

«Il y a ce qu'il y a! répondit-il. C'est mon secret... Je ne suis pas obligé de le faire connaître...

--Vous n'y êtes point obligé, répondit le curé, mais nous avons bien le droit de supposer que c'est un chien qui fait marcher votre mécanique...

--Eh oui!... un chien, répliqua Thornpipe de mauvaise humeur, un chien dans une cage tournante... Ce qu'il m'a fallu de temps et de patience pour le dresser!... Et qu'ai-je reçu en payement de ma peine?... Pas même la moitié de ce qu'on donne pour dire une messe au curé de la paroisse!»

A l'instant où Thornpipe achevait cette phrase, le mécanisme s'arrêta, au vif déplaisir des spectateurs, dont la curiosité était loin d'être satisfaite. Et, comme le montreur de marionnettes se disposait à rabattre le couvercle de la caisse, en disant que la représentation était terminée:

«Est-ce que vous consentiriez à en donner une seconde? lui demanda le pharmacien.

--Non, répondit brusquement Thornpipe, qui se voyait entouré de regards soupçonneux.

--Pas même si l'on vous assurait une belle recette de deux shillings?...

--Ni pour deux ni pour trois!» s'écria Thornpipe.

Il ne songeait qu'à partir, mais le public ne semblait point en humeur de lui livrer passage. Cependant, sur un signe de son maître, l'épagneul tirait déjà entre les brancards, lorsqu'une longue plainte, entrecoupée de sanglots, sembla s'échapper de la caisse.

Et alors Thornpipe, furieux, de s'écrier, ainsi qu'il l'avait déjà fait une première fois:

«Te tairas-tu, fils de chien!

--Ce n'est point un chien qui est là! dit le curé en retenant la charrette.

--Si! riposta Thornpipe.

--Non!... c'est un enfant!...

--Un enfant... un enfant!» répéta l'assistance.

Quel revirement venait de s'opérer dans les sentiments des spectateurs! Ce n'était plus leur curiosité, c'était leur pitié qui se manifestait par une attitude peu sympathique. Un enfant, placé à l'intérieur de cette boîte ouverte latéralement, et cinglé de coups de fouet, lorsqu'il s'arrêtait, n'ayant plus la force de se mouvoir dans sa cage!...

«L'enfant... l'enfant!...» cria-t-on énergiquement.

Thornpipe avait affaire à trop forte partie. Il voulut résister toutefois et pousser sa charrette par derrière... Ce fut en vain. Le boulanger la saisit d'un côté, le droguiste de l'autre, et elle fut secouée de la belle façon. Jamais la cour royale ne s'était trouvée à pareille fête, les princes heurtant les princesses, les ducs renversant les marquis, le premier ministre tombant et provoquant avec lui la chute du ministère,--bref, un cahot tel qu'il se produirait au château d'Osborne, si l'île de Wight était agitée par un tremblement de terre.

On eut vite fait de contenir Thornpipe, bien qu'il se débattît furieusement. Tous s'en mêlèrent. La charrette fut fouillée, le droguiste se glissa entre les roues, et retira un enfant de la caisse...

Oui! un petiot de trois ans environ, pâle, souffreteux, malingre, les jambes zébrées d'écorchures par la mèche du fouet, respirant à peine.

Personne ne connaissait cet enfant à Westport.

Telle fut l'entrée en scène de P'tit-Bonhomme, le héros de cette histoire. Comment il était tombé entre les mains de ce brutal, qui n'était point son père, il eût été malaisé de le savoir. La vérité est que le petit être avait été ramassé, neuf mois avant, par Thornpipe dans la rue d'un hameau du Donegal, et l'on voit à quoi le bourreau l'avait employé.

Une brave femme venait de le prendre entre ses bras, elle essayait de le ranimer. On se pressait autour de lui. Il avait une figure intéressante, intelligente même, ce pauvre écureuil réduit à faire tourner sa cage sous la boîte aux marionnettes pour gagner sa vie. Gagner sa vie... à cet âge!

Enfin il rouvrit les yeux, et se rejeta en arrière, dès qu'il aperçut Thornpipe, qui s'avançait avec l'intention de le reprendre, criant d'une voix irritée:

«Rendez-le moi!...

--Êtes-vous donc son père? demanda le curé.

--Oui... répondit Thornpipe.

--Non!... ce n'est point mon papa! s'écria l'enfant, qui se cramponnait aux bras de la femme.

--Il n'est pas à vous! s'écria le droguiste.

--C'est un enfant volé! ajouta le boulanger.

--Et nous ne vous le rendrons pas!» dit le curé.

Thornpipe voulut résister quand même. La face congestionnée, les yeux allumés de colère, il ne se possédait plus et semblait disposé à «prendre des ris à l'irlandaise», c'est-à-dire à jouer du couteau, lorsque deux vigoureux gaillards s'élancèrent sur lui et le désarmèrent.

«Chassez-le... chassez-le! répétaient les femmes.

--Va-t'en d'ici, gueux! dit le droguiste.

--Et qu'on ne vous revoie pas dans le comté!» s'écria le curé avec un geste de menace.

Thornpipe cingla le chien d'un grand coup de fouet, et la charrette s'en alla en remontant la principale rue de Westport.

«Le misérable! dit le pharmacien. Je ne lui donne pas trois mois avant qu'il ait dansé le menuet de Kilmainham!»

Danser ce menuet, c'est, suivant la locution du pays, danser sa dernière gigue au bout d'une potence.

Puis, lorsque le curé eut demandé à l'enfant comment il s'appelait:

«P'tit-Bonhomme,» répondit celui-ci d'une voix assez ferme.

Et, de fait, il n'avait pas d'autre nom.

III

RAGGED-SCHOOL.

«Et le numéro 13, qu'est-ce qu'il a?...

--La fièvre.

--Et le numéro 9?...

--La coqueluche.

--Et le numéro 17?...

--La coqueluche aussi.

--Et le numéro 23?...

--Je crois que ce sera la scarlatine.»

Et, à mesure que ces réponses lui étaient faites, M. O'Bodkins les inscrivait sur un registre admirablement tenu, au compte ouvert à chacun des numéros 23, 17, 9 et 13. Il y avait une colonne affectée au nom de la maladie, à l'heure de la visite du médecin, à la nature des remèdes ordonnés, aux conditions dans lesquelles ils devaient être administrés, lorsque les malades auraient été transportés à l'hospice. Les noms étaient en écriture gothique, les numéros en chiffres arabes, les médicaments en ronde, les prescriptions en anglaise courante,--le tout entremêlé d'accolades finement tracées à l'encre bleue, et de barres doubles à l'encre rouge. Un modèle de calligraphie doublé d'un chef-d'œuvre de comptabilité.

«Il y a quelques-uns de ces enfants qui sont assez gravement atteints, ajouta le docteur. Recommandez qu'ils ne prennent pas froid pendant le transport...

--Oui... oui!.. on le recommandera! répondit négligemment M. O'Bodkins. Lorsqu'ils ne sont plus ici, cela ne me regarde en aucune façon, et pourvu que mes livres soient à jour...

--Et puis, si la maladie les emporte, repartit le docteur en prenant sa canne et son chapeau, la perte ne sera pas grande, je suppose...

--D'accord, répliqua O'Bodkins. Je les inscrirai à la colonne des décès, et leur compte sera balancé. Or, quand un compte est balancé, il me semble que personne n'a lieu de se plaindre.»

Et le docteur s'en alla, après avoir serré la main de son interlocuteur.

M. O'Bodkins était le directeur de la «ragged-school» de Galway, petite ville située sur la baie et dans le comté du même nom, au sud-ouest de la province du Connaught. Cette province est la seule où les catholiques puissent posséder des propriétés foncières, et c'est là, comme dans le Munster, que le gouvernement anglais prend à tâche de refouler l'Irlande non protestante.

On connaît le type d'original auquel se rapporte ce M. O'Bodkins, et il ne mérite pas d'être classé parmi les plus bienveillants de la race humaine. Un homme gros et court, un de ces célibataires qui n'ont pas eu de jeunesse et qui n'auront point de vieillesse, ayant toujours été ce qu'ils sont, ornés de cheveux qui ne tombent ni ne blanchissent, venus au monde avec des lunettes d'or et qu'on fera bien de leur laisser dans la tombe, n'ayant eu ni un ennui d'existence ni un souci de famille, possédant juste ce qu'il faut de cœur pour vivre, et qu'un sentiment d'amour, d'amitié, de pitié, de sympathie, n'a jamais su émouvoir. Il est de ces êtres ni bons ni méchants, qui passent sur terre sans faire le bien, mais sans faire le mal, et qui ne sont jamais malheureux--pas même du malheur des autres.

Tel était O'Bodkins, et, nous en conviendrons volontiers, il était précisément né pour être directeur d'une ragged-school.

Ragged-school, c'est l'école des déguenillés, et l'on a vu de quelle admirable exactitude, de quelle entente du doit et avoir témoignent les livres de M. O'Bodkins. Il avait pour aides, d'abord une vieille fumeuse, la mère Kriss, sa pipe toujours à la bouche, puis un ancien pensionnaire de seize ans, nommé Grip. Celui-ci, un pauvre diable, les yeux bons, la physionomie empreinte d'une jovialité naturelle, le nez un peu relevé, ce qui est un signe caractéristique chez l'Irlandais, valait infiniment mieux que les trois quarts des misérables recueillis dans cette espèce de lazaret scolaire.

Ces déguenillés sont des enfants orphelins ou abandonnés de leurs parents que la plupart n'ont jamais connus, nés du ruisseau et de la borne, des polissons ramassés à même les rues et sur les routes, et qui y retourneront, lorsqu'ils auront l'âge de travailler. Quel rebut de la société! Quelle dégradation morale! Quelle agglomération de larves humaines, destinées à faire des monstres! Et, en effet, de ces graines jetées au hasard entre les pavés, que pourrait-il sortir?

On en comptait une trentaine dans l'école de Galway, depuis trois ans jusqu'à douze, vêtus de loques, incessamment affamés, ne se nourrissant que des restes de la charité publique. Plusieurs étaient malades, ainsi que nous venons de le voir, et, de fait, ces enfants fournissent à la mortalité une part importante,--ce qui n'est pas une grande perte, à en croire le docteur.

Et il a raison, si aucun soin, si aucune moralisation n'est capable de les empêcher de devenir des êtres malfaisants. Cependant il y a une âme sous ces tristes enveloppes, et avec une meilleure direction, un dévouement de missionnaire, on arriverait peut-être à la faire s'épanouir vers le bien. Dans tous les cas, il faudrait, pour élever ces malheureux, d'autres éducateurs que l'un de ces mannequins dont M. O'Bodkins nous offre le déplorable type, et qu'il n'est point rare de rencontrer, même ailleurs que dans les comtés besoigneux de l'Irlande.

P'tit-Bonhomme était l'un des moins âgés de cette ragged-school. Il n'avait pas quatre ans et demi. Pauvre enfant! Il aurait pu porter sur son front cette navrante locution française: Pas de chance! Avoir été traité, comme on sait, par ce Thornpipe, s'être vu réduit à l'état de manivelle, puis, arraché à ce bourreau grâce à la pitié de quelques bonnes âmes de Westport, et être maintenant un hôte de la ragged-school de Galway! Et, quand il la quittera, ne sera-ce pas pour trouver pire encore?...

Certes, c'était un bon sentiment qui avait conduit le curé de la paroisse à enlever ce malheureux être au montreur de marionnettes. Après avoir vainement fait des recherches à son sujet, il avait fallu renoncer à découvrir son origine. P'tit-Bonhomme ne se souvenait que de ceci: c'est qu'il avait vécu chez une méchante femme en même temps qu'une autre fillette qui l'embrassait parfois, et aussi une petite qui était morte... Où cela s'était-il passé?... Il ne savait pas. Qu'il fût un enfant abandonné ou qu'il eût été volé à sa famille, personne n'aurait pu le dire.

Depuis qu'il avait été recueilli à Westport, on avait pris soin de lui tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Les femmes s'apitoyaient sur son sort. On lui avait conservé le nom de P'tit-Bonhomme. Des familles le gardèrent huit jours, quinze jours. Ce fut ainsi pendant trois mois. Mais la paroisse n'était pas riche. Bien des malheureux vivaient à sa charge. Si elle eût possédé une maison de charité pour les enfants, notre petit garçon y aurait eu sa place. Or, il n'en existait pas. Aussi avait-il dû être envoyé à la ragged-school de Galway, et voilà neuf mois qu'il végétait au milieu de ce ramassis de mauvais garnements. Quand en sortirait-il, et, lorsqu'il en sortirait, que deviendrait-il? Il est de ces déshérités pour lesquels, dès le bas âge, l'existence, avec ses exigences quotidiennes, est une question de vie ou de mort,--question qui ne reste que trop souvent sans réponse!

Ainsi P'tit-Bonhomme était depuis neuf mois confié aux soins de la vieille Kriss à demi abrutie, de ce pauvre Grip résigné à son sort, et de M. O'Bodkins, cette machine à balancer des recettes et des dépenses. Cependant sa bonne constitution lui avait permis de résister à tant de causes de destruction. Il ne figurait pas encore sur le grand livre du directeur, à la colonne des rougeoles, des scarlatines et autres maladies de l'enfance, sans quoi son compte eût été déjà réglé... au fond de la fosse commune que Galway réserve à ses déguenillés.

Mais, pour ce qui est de la santé, si P'tit-Bonhomme supportait impunément de telles épreuves, que ne pouvait-on craindre au point de vue de son développement intellectuel et moral? Comment résisterait-il au contact de ces «rogues», comme disent les Anglais, au milieu de ces gnomes vicieux de corps et d'esprit, les uns nés on ne sait où ni de qui, les autres, pour la plupart, venus de parents relégués dans les colonies pénitentiaires, à moins qu'ils ne fussent fils de suppliciés!

Et, même il y en avait un dont la mère «faisait son temps» à l'île Norfolk, au centre des mers australiennes, et dont le père, condamné à mort pour assassinat, avait fini à la prison de Newgate par les mains du fameux Berry.

Ce garçon se nommait Carker. A douze ans, il semblait déjà prédestiné à marcher sur les traces de ses parents. On ne s'étonnera pas qu'au milieu de ce monde abominable de la ragged-school, il fût quelqu'un. Il jouissait d'une certaine considération, étant perverti et pervertissant, ayant ses flatteurs et ses complices, chef indiqué des plus méchants, toujours prêts à quelques mauvais coups, en attendant les crimes, lorsque l'école les aurait vomis comme une écume sur les grandes routes.

Hâtons-nous de le dire, P'tit-Bonhomme n'éprouvait que de l'aversion pour ce Carker, bien qu'il ne cessât de le regarder avec de grands yeux, pleins d'étonnement. Jugez donc! le fils d'un homme qui a été pendu!