P'tit-bonhomme

Part 18

Chapter 183,656 wordsPublic domain

«On ne parle pas ainsi à Sa Seigneurie lord Piborne! gronda-t-il. Je suis l'intendant du château! C'est à moi que l'on s'adresse, et si tu ne veux pas m'apprendre ce qui t'amène...

--Je ne puis le dire qu'à lord Piborne, et je vous prie de le prévenir...

--Mauvais garnement, répondit M. Scarlett, en levant sa cravache, déguerpis, ou les chiens vont te happer aux jambes!... Prends garde à toi!...»

Et, surexcités par la voix de l'intendant, les chiens commençaient à se rapprocher.

Toute la crainte de P'tit-Bonhomme était que Birk, s'élançant hors du buisson, ne vînt à son secours,--ce qui eût compliqué les choses.

En ce moment, aux cris des chiens qui aboyaient avec une fureur croissante, le comte Ashton parut au fond de la cour, et, s'avançant vers la grille:

«Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

--C'est un garçon qui vient mendier...

--Je ne suis pas un mendiant! répéta P'tit-Bonhomme.

--Un galopin de grande route...

--Sauve-toi, vilain gueux, ou je ne réponds plus de mes chiens!» s'écria le comte Ashton.

Et, en effet, ces animaux, que le jeune Piborne essayait de maîtriser, devenaient très menaçants.

Mais voici que, sur le perron, au seuil de la porte centrale, lord Piborne se montra dans toute sa majesté. S'apercevant alors que M. Scarlett n'était pas encore parti pour Kanturk, il descendit d'un pas mesuré les degrés du perron, traversa la cour d'honneur, s'informa de la cause de ce retard et de ce bruit.

«Que Sa Seigneurie m'excuse, répondit l'intendant, c'est ce polisson qui s'obstine, un mendiant...

--Pour la troisième fois, monsieur, insista Petit-Bonhomme, je vous affirme que je ne suis pas un mendiant!

--Que veut ce garçon? demanda le marquis.

--Parler à Votre Seigneurie.»

Lord Piborne fit un pas, prit une attitude féodale, et, se redressant de toute sa hauteur:

«Vous avez à me parler?» dit-il.

Il ne le tutoya pas, bien que ce ne fût qu'un enfant. Suprême distinction, le marquis n'avait jamais tutoyé personne, ni la marquise, ni le comte Ashton,--ni même, paraît-il, sa propre nourrice, quelque cinquante ans avant.

«Parlez, ajouta-t-il.

--Monsieur le marquis est allé hier à Newmarket?...

--Oui.

--Hier, dans l'après-midi?...

--Oui.»

M. Scarlett n'en revenait pas. C'était ce gamin qui interrogeait, et Sa Seigneurie daignait lui répondre!

«Monsieur le marquis, reprit l'enfant, n'avez-vous pas perdu un portefeuille?...

--En effet, et ce portefeuille?...

--Je l'ai trouvé sur la route de Newmarket, et je vous le rapporte.»

Et il tendit à lord Piborne le portefeuille dont la disparition avait causé tant de troubles, autorisé tant de soupçons, compromis tant d'innocents à Trelingar-castle. Ainsi, dût son amour-propre en souffrir, la faute en revenait à Sa Seigneurie, l'accusation contre les domestiques tombait d'elle-même, et il n'était plus nécessaire, à son vif déplaisir, que l'intendant allât requérir le constable de Kanturk.

Lord Piborne reçut le portefeuille, à l'intérieur duquel était inscrit son nom avec son adresse, et il constata qu'il contenait les papiers et la banknote.

«C'est vous qui avez ramassé ce portefeuille? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme.

--Oui, monsieur le marquis.

--Et vous l'avez ouvert, sans doute?

--Je l'ai ouvert pour savoir à qui il appartenait.

--Vous avez vu qu'il y avait une banknote... Mais peut-être n'en connaissiez-vous pas la valeur?

--C'est une banknote de cent livres, répondit P'tit-Bonhomme sans hésiter.

--Cent livres... ce qui vaut?...

--Deux mille shillings.

--Ah! vous savez cela, et, le sachant, vous n'avez pas eu la pensée de vous approprier?...

--Je ne suis pas un voleur, monsieur le marquis, répliqua fièrement P'tit-Bonhomme, pas plus que je ne suis un mendiant!»

Lord Piborne avait refermé le portefeuille, après en avoir retiré la banknote qu'il serra dans sa poche. Quant au jeune garçon, il venait de saluer, et faisait quelques pas en arrière, lorsque Sa Seigneurie lui dit, sans laisser voir d'ailleurs que cet acte d'honnêteté l'eût touché:

«Quelle récompense voulez-vous pour avoir rapporté ce portefeuille?...

--Bah!... quelques shillings... opina le comte Ashton.

--Ou quelques pence, c'est tout ce que cela vaut!» se hâta d'ajouter M. Scarlett.

P'tit-Bonhomme fut révolté à la pensée qu'on le marchandait, alors qu'il n'avait rien réclamé, et il repartit:

«Il ne m'est dû pour cela ni pence ni shillings.»

Puis il se dirigea vers la route.

«Attendez, dit lord Piborne. Quel âge avez-vous?...

--Bientôt dix ans et demi.

--Et votre père... votre mère?...

--Je n'ai ni père ni mère.

--Votre famille?...

--Je n'ai pas de famille.

--D'où venez-vous?...

--De la ferme de Kerwan, où j'ai demeuré quatre ans, et que j'ai quittée il y a quatre mois.

--Pourquoi?

--Parce que le fermier qui m'avait recueilli en a été chassé par les recors.

--Kerwan?... reprit lord Piborne. C'est, je crois, sur le domaine de Rockingham?...

--Votre Seigneurie ne se trompe pas, répondit l'intendant.

--Et maintenant, qu'allez-vous faire?... demanda le marquis à P'tit-Bonhomme.

--Je vais retourner à Newmarket, où j'ai trouvé jusqu'ici à gagner de quoi vivre.

--Si vous voulez rester au château, on pourra vous y occuper d'une façon ou d'une autre.»

Certainement, c'était là une offre obligeante. Cependant, n'imaginez pas que ce fût le cœur de ce hautain et insensible lord Piborne, qui l'eût inspirée, ni qu'elle eût été accompagnée d'un sourire ou d'une caresse.

P'tit-Bonhomme le comprit, et, au lieu de répondre avec empressement, il se prit à réfléchir. Ce qu'il avait vu du château de Trelingar lui donnait à penser. Il se sentait peu attiré vers Sa Seigneurie et vers son fils Ashton, de physionomie railleuse et méchante, et pas du tout vers l'intendant Scarlett, dont le brutal accueil l'avait tout d'abord indigné. En outre, il y avait Birk. Si l'on voulait de lui, on ne voudrait pas de Birk, et se séparer de son compagnon des bons et des mauvais jours, il n'aurait jamais pu s'y résoudre.

Toutefois, cette proposition, alors qu'il était rien moins assuré que de suffire à ses besoins, comment n'eût-il pas vu là un coup de fortune? Aussi sa raison lui disait-elle qu'il devait l'accepter, qu'il se repentirait peut-être d'être retourné à Newmarket!... Le chien était embarrassant, il est vrai, mais il trouverait l'occasion d'en parler... On consentirait à l'admettre, fût-ce en qualité de chien de garde... Et puis, il ne serait pas employé au château sans quelque profit, et en économisant...

«Eh bien... te décides-tu? grogna l'intendant, qui aurait voulu le voir s'en aller au diable.

--Qu'est-ce que je gagnerai? demanda résolument P'tit-Bonhomme, poussé par son esprit pratique.

--Deux livres par mois,» répondit lord Piborne.

Deux livres par mois!... Cela lui parut énorme, et, en réalité, c'était assez inespéré pour un enfant de son âge.

«Je remercie Sa Seigneurie, dit-il, j'accepte son offre, et je ferai mon possible pour la contenter.»

Et voilà comment P'tit-Bonhomme, admis le jour même parmi les gens du château avec l'agrément de la marquise, se vit élevé, huit jours après, aux éminentes fonctions de groom de l'héritier des Piborne.

Et pendant cette semaine, qu'était devenu Birk? Son maître avait-il osé le présenter à la cour... du château, s'entend?... Non, car il y aurait reçu le plus mauvais accueil.

En effet, le comte Ashton possédait trois chiens qu'il aimait presque autant qu'il s'aimait lui-même. Vivre en leur compagnie, cela suffisait à ses goûts, à l'emploi de son intelligence. C'étaient des animaux de race, dont la lignée remontait à la conquête normande,--à tout le moins,--trois superbes pointers d'Écosse, d'humeur hargneuse. Quand un chien passait devant la grille, il lui fallait détaler vite, s'il ne voulait pas être dévoré par ces méchantes bêtes, que le piqueur poussait volontiers à ce genre de cannibalisme. Aussi Birk s'était-il contenté de rôder le long des annexes, attendant que, la nuit venue, le nouveau groom pût lui apporter un peu de ce qu'il avait réservé sur sa propre nourriture. Il suit de là que tous deux maigrissaient... Bah! des jours plus heureux viendraient, peut-être, où ils engraisseraient de conserve!

Alors commença pour cet enfant dont nous racontons la douloureuse histoire, une vie très différente de celle qu'il avait menée jusqu'alors. Sans parler des années passées chez la Hard et à la ragged-school, et pour n'établir de comparaison qu'avec son existence à la ferme de Kerwan, quel changement dans sa situation! Au milieu de la famille Mac Carthy, il était de la maison, et le joug de la domesticité ne s'appesantissait pas sur lui. Mais, ici, au château, il n'inspirait que la plus complète indifférence. Le marquis le regardait comme un de ces troncs de pauvres dans lequel il mettait deux livres chaque mois, la marquise comme un petit animal d'antichambre, le comte comme un jouet dont on lui avait fait cadeau, omettant même de lui recommander de ne pas le casser. En ce qui le concernait, M. Scarlett s'était bien promis de lui témoigner son antipathie par des molestations incessantes, et les occasions ne manquaient pas. Quant aux domestiques, ils estimaient fort au-dessous d'eux cet enfant trouvé, que lord Piborne avait cru devoir introduire à Trelingar-castle. Que diable! les gens de bonne maison ont leur fierté, l'orgueil d'une position longuement acquise, et il ne leur convient pas de se commettre avec ces rouleurs de rues et de routes. Aussi le lui faisaient-ils sentir dans les multiples détails du service, lors des repas à la salle commune. P'tit-Bonhomme ne laissait pas échapper une plainte, il ne répondait pas, il remplissait sa tâche du mieux possible. Mais avec quelle satisfaction il regagnait la chambrette qu'il occupait à part, dès qu'il avait exécuté les derniers ordres de son maître!

Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une femme qui prit intérêt à lui. Ce n'était qu'une lessiveuse, nommée Kat, chargée de laver le linge du château. Agée de cinquante ans, elle avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte,--ce qu'il avait déjà tenté, cette pauvre Kat n'ayant pas l'heur de lui agréer. Un cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel, paraît-il, affirmait qu'elle faisait déjà la lessive au temps de Guillaume-le-Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de son entourage ne l'avait point pénétrée. C'était un excellent cœur, et P'tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près d'elle.

Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l'intendant ou quelque autre de la valetaille:

«De la patience! lui répétait Kat. N'aie cure de ce qu'ils disent! Le meilleur d'entre eux ne vaut pas cher, et je n'en connais pas un seul qui aurait rapporté le portefeuille.»

Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire que ces gens peu scrupuleux regardaient P'tit-Bonhomme comme un niais d'avoir été si honnête!

Il a été dit qu'un groom, c'était une sorte de jouet, dont le marquis et la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet,--le mot est juste. Il s'en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il lui donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu'il rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l'obligeait à revêtir sa grande ou sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient par centaines comme ceux d'un rosier au printemps. Notre jeune garçon ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du parc, c'était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction. P'tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés de son régulateur. Si vous l'aviez vu, les reins cambrés, les bras croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis, lorsque le véhicule était déjà en marche, s'élançant, s'accrochant aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser le cou! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond de train, sans se soucier des bornes qu'il heurtait, ni des passants qu'il manquait d'écraser!... C'est qu'il était bien connu à Kanturk, l'équipage du comte Ashton!

Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices de son maître, P'tit-Bonhomme n'était pas autrement malheureux. Cela allait et irait tant que le joujou n'aurait pas cessé de plaire. Il est vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il convenait de s'attendre à des revirements subits. Les enfants finissent toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins qu'ils ne les brisent. Mais, qu'on le sache, P'tit-Bonhomme était bien résolu à ne point se laisser mettre en morceaux.

D'ailleurs, cette situation à Trelingar-castle, il ne la considérait que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l'avait acceptée, espérant qu'une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Son ambition enfantine se haussait au delà de ces fonctions de groom. Sa fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui-même devant l'héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l'humiliait. Oui! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons de latin, d'histoire, etc., car des professeurs venaient les lui enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d'eau une cruche. En fait, son latin n'était que du «latin de chien»,--expression équivalente en Angleterre à celle de «latin de cuisine»,--et sa science historique se bornait à ce qu'il lisait dans le _Livre d'or_ de la race chevaline.

Si P'tit-Bonhomme ignorait ces belles choses, il savait réfléchir. A dix ans, il savait penser. Il appréciait ce fils de famille à sa juste valeur, et rougissait parfois des fonctions qu'il remplissait près de lui. Ah! ce travail vivifiant et salutaire de la ferme, combien il le regrettait, et aussi son existence au milieu des Mac Carthy, dont il n'avait plus eu de nouvelles! La lessiveuse du château, c'était le seul être auquel il pouvait s'abandonner.

Du reste, l'occasion se présenta bientôt de mettre à l'épreuve l'amitié de la bonne femme.

Il est à propos de mentionner ici que le procès contre la paroisse de Kanturk avait été jugé au profit de la famille Piborne, grâce à la production de l'acte rapporté par P'tit-Bonhomme. Mais ce que celui-ci avait fait là paraissait oublié maintenant, et pourquoi lui en aurait-on su gré?

Mai, juin et juillet s'étaient succédé. D'une part, Birk avait pu être nourri tant bien que mal. Il semblait comprendre la nécessité de montrer une extrême prudence afin de ne point éveiller les soupçons, lorsqu'il rôdait aux environs du parc. De l'autre, P'tit-Bonhomme avait touché trois fois ses deux livres mensuelles,--ce qui lui réalisait la grosse somme de six livres, inscrite sur son agenda où la colonne des dépenses était intacte.

Durant ces trois mois, l'occupation de lord et de lady Piborne avait été uniquement de recevoir et de rendre des visites, politesses échangées entre les châtelains du voisinage. Il va de soi que, pendant ces réceptions, les landlords ne s'entretenaient guère que de la situation des propriétaires irlandais. Et comme ils traitaient les revendications des tenanciers, les prétentions de la ligue agraire, et M. Gladstone, alors âgé de soixante-treize ans, voué de cœur à l'affranchissement de l'Irlande, et M. Parnell, auquel ils souhaitaient charitablement la plus haute potence de l'Ile Emeraude! Une partie de l'été s'écoulait ainsi. D'ordinaire, lord Piborne, lady Piborne et leur fils quittaient le château pour un voyage de quelques semaines,--le plus souvent en Écosse, dans les terres patrimoniales de la marquise. Par exception, cette année, le voyage devait consister en une excursion que les traditions du grand monde imposaient aux seigneurs de Trelingar, et qu'ils n'avaient pas encore accomplie. Il s'agissait de visiter cette admirable région des lacs de Killarney, et, le projet ayant reçu l'approbation de la marquise, lord Piborne fixa le départ au 3 août.

Si P'tit-Bonhomme avait l'espoir que cette excursion lui laisserait quelques semaines de loisir au château, il se trompait. Puisque lady Piborne se ferait accompagner de Marion, sa femme de chambre, puisque lord Piborne serait suivi de John, son valet de chambre, le comte Ashton ne pouvait se priver des services de son groom.

Il y eut alors un grave embarras. Que deviendrait Birk?... Qui s'occuperait de lui?... Qui le nourrirait?

P'tit-Bonhomme se décida donc à informer Kat de cette situation, et Kat ne demanda pas mieux que de se charger de Birk, à l'insu de qui que ce soit.

«N'aie aucune inquiétude, mon garçon, répondit la bonne créature. Ton chien, je l'aime déjà comme je t'aime, et il ne pâtira pas pendant ton absence!»

Là-dessus, P'tit-Bonhomme embrassa Kat sur les deux joues, et, après lui avoir présenté Birk dans la soirée qui précéda le départ, il prit congé du fidèle animal.

IV

LES LACS DE KILLARNEY.

Le départ, ainsi qu'il avait été décidé en haut lieu, s'effectua dans la matinée du 3 août. Les deux domestiques, femme et valet de chambre de la marquise et du marquis, prirent place à l'intérieur de l'omnibus du château, qui transportait les bagages à la gare, distante de trois milles.

P'tit-Bonhomme les accompagnait, afin de surveiller plus spécialement ceux de son jeune maître, conformément aux ordres qu'il avait reçus. D'ailleurs, Marion et John étaient d'accord pour le laisser se tirer d'affaire comme il le pourrait, «cet enfant de rien et de personne», ainsi qu'on l'appelait à l'antichambre ou à l'office.

L'enfant de rien s'en tira très intelligemment, et les bagages du comte Ashton furent enregistrés par ses soins, dès que les tickets eurent été délivrés au guichet des voyageurs.

Vers midi, la calèche arriva, après avoir côtoyé la rivière Allo. Lord et lady Piborne en descendirent. Comme un certain nombre de personnes sortaient de la gare pour regarder ces augustes voyageurs--très respectueusement, cela va sans dire,--le comte Ashton ne pouvait manquer cette occasion de jouer de son groom. Il l'appela du nom de «boy», suivant l'habitude prise, puisqu'on ne lui en connaissait pas d'autre. Le boy s'avança vers la calèche et reçut en pleine poitrine la couverture de voyage. Il faillit s'étaler du coup, ce qui donna fort à rire aux assistants.

Le marquis, la marquise et leur fils se rendirent au compartiment qui leur avait été réservé dans un wagon de première classe. John et Marion s'installèrent sur la banquette d'un wagon de deuxième, sans inviter le groom à y monter avec eux. Celui-ci vint occuper un autre compartiment, qui était vide, n'ayant aucun regret d'être seul pour le début du voyage.

Le train partit aussitôt. On eût dit qu'il n'attendait que la venue des nobles châtelains de Trelingar.

Une fois déjà, P'tit-Bonhomme avait voyagé en chemin de fer entre les bras de miss Anna Waston; à peine s'en souvenait-il, ayant dormi tout le temps. Quant à ces voitures, accrochées l'une à l'autre, ces convois passant en grande vitesse, il avait vu cela autour de Galway et de Limerick. Aujourd'hui allait véritablement se réaliser son désir d'être traîné par une locomotive, ce puissant cheval d'acier et de cuivre, hennissant et lançant des tourbillons de vapeur. En outre,--ce qui excitait son admiration,--c'était non pas ces wagons pleins de voyageurs, mais ces fourgons bondés de marchandises que l'industrie et le commerce expédiaient d'une contrée à une autre.

P'tit-Bonhomme regardait par la portière, dont la vitre était baissée. Bien que le train ne marchât qu'à médiocre allure, cela lui paraissait quelque chose de tout à fait extraordinaire, ces maisons et ces arbres qui filaient en sens contraire le long de la voie, ces fils télégraphiques tendus d'un poteau à l'autre, et sur lesquels les dépêches courent plus rapidement encore que les objets ne disparaissaient, ces convois que le train croisait et dont il n'entrevoyait que la masse confuse et mugissante. Que d'impressions pour son imagination si sensible, où elles se gravaient ineffaçablement!

Pendant un certain nombre de milles, le train suivit la rive gauche de la rivière Blackwater à travers des sites pittoresques. Vers deux heures, après s'être arrêté à quelques stations intermédiaires, il fit une halte de vingt-cinq minutes à la gare de Millstreet.

La noble famille ne descendit pas de son wagon-salon, où Marion fut appelée pour le service de sa maîtresse. John se tint près de la portière à la disposition de son maître. Le groom reçut du comte Ashton l'ordre de lui acheter quelque «machine amusante», facile à lire pendant une heure ou deux. Il se dirigea donc vers l'étalage de librairie de la gare, et s'il fut embarrassé, on le comprend de reste. Enfin, il est à présumer qu'il consulta plutôt son propre goût que celui du jeune Piborne. Aussi, de quelle rebuffade fut-il accueilli, lorsqu'il rapporta le _Guide du touriste aux lacs de Killarney_! L'héritier de Trelingar-castle s'inquiétait bien d'étudier un itinéraire! Il se souciait, vraiment, de la région qu'il venait visiter! Il y allait parce qu'on l'y emmenait! Et le guide dut être remplacé par une feuille à caricatures ineptes avec légendes sans esprit, qui parurent faire ses délices.

Le départ de Millstreet eut lieu à deux heures et demie. P'tit-Bonhomme s'était réinstallé à la vitre du wagon. Le train s'engageait alors dans les défilés d'une contrée montagneuse, très variée de points de vue. Le temps était assez clair, avec un soleil pas trop mouillé,--ce qui est rare en Irlande. Lord Piborne pouvait se féliciter d'avoir une période de sécheresse pour cette excursion. L'ombrelle de la marquise lui serait plus utile que son waterproof. Cependant l'atmosphère n'était pas dépourvue de cette légère brume frissonnante, qui donne plus de charme aux cimes, en adoucissant leurs contours. P'tit-Bonhomme put contempler, vers le sud du railway, les hauts pics de cette partie du comté, le Caherbarnagh et le Pass, dont l'altitude atteint deux mille pieds. C'est aux environs de Killarney, en effet, que les poussées géologiques se sont le plus fortement produites en Irlande.

Le train ne tarda pas à franchir la limite mitoyenne entre les comtés de Cork et de Kerry. P'tit-Bonhomme, qui avait gardé le Guide refusé par son maître, suivait avec intérêt le tracé du chemin de fer. Quels souvenirs rappelait à sa mémoire ce nom de Kerry! A une vingtaine de milles vers le nord, s'étaient écoulées les plus chères années de son enfance, à cette ferme de Kerwan, maintenant abandonnée, d'où l'impitoyable middleman avait chassé la famille Mac Carthy!... Ses yeux se détournèrent du paysage. C'est en lui-même qu'il regardait, et cette douloureuse impression durait encore, lorsque le train s'arrêta en gare de Killarney.