Chapter 2
Croiriez-vous que, jeune comme j'étais, étrangère à tous les intérêts de la société, nourrissant à part ma plaie secrète, la Révolution apporta un changement dans mes idées, fit naître dans mon coeur quelques espérances et suspendit un moment mes maux? tant on cherche vite ce qui peut consoler! J'entrevis donc que dans ce grand désordre je pourrais trouver une place, que toutes les fortunes renversées, tous les rangs confondus, tous les préjugés évanouis, amèneraient peut-être un état de choses où je serais moins étrangère, et que, si j'avais quelque supériorité d'âme, quelque qualité cachée, on l'apprécierait lorsque ma couleur ne m'isolerait plus au milieu du monde, comme elle avait fait jusqu'alors. Mais il arriva que ces qualités mêmes que je pouvais me trouver s'opposèrent vite à mon illusion: je ne pus désirer longtemps beaucoup de mal pour un peu de bien personnel. D'un autre côté, j'apercevais les ridicules de ces personnages qui voulaient maîtriser les événements; je jugeais les petitesses de leurs caractères, je devinais leurs vues secrètes. Bientôt leur fausse philanthropie cessa de m'abuser, et je renonçai à l'espérance en voyant qu'il resterait encore assez de mépris pour moi au milieu de tant d'adversités. Cependant je m'intéressais toujours à ces discussions animées; mais elles ne tardèrent pas à perdre ce qui faisait leur plus grand charme. Déjà le temps n'était plus où l'on ne songeait qu'à plaire, et où la première condition, pour y réussir, était l'oubli des succès de son amour-propre: lorsque la Révolution cessa d'être une belle théorie et qu'elle toucha aux intérêts intimes de chacun, les conversations dégénérèrent en disputes, et l'aigreur, l'amertume et les personnalités prirent la place de la raison. Quelquefois, malgré ma tristesse, je m'amusais de toutes ces violentes opinions, qui n'étaient au fond presque jamais que des prétentions, des affectations ou des peurs; mais la gaieté qui vient de l'observation des ridicules ne fait pas de bien: il y a trop de malignité dans cette gaieté pour qu'elle puisse réjouir le coeur qui ne se plaît que dans les joies innocentes. On peut avoir cette gaieté moqueuse sans cesser d'être malheureux; peut-être même le malheur rend-il plus susceptible de l'éprouver, car l'amertume dont l'âme se nourrit fait l'aliment habituel de ce triste plaisir.
L'espoir sitôt détruit que m'avait inspiré la Révolution n'avait point changé la situation de mon âme. Toujours mécontente de mon sort, mes chagrins n'étaient adoucis que par la confiance et les bontés de madame de B. Quelquefois, au milieu de ces conversations politiques dont elle ne pouvait réussir à calmer l'aigreur, elle me regardait tristement. Ce regard était un baume pour mon coeur; il semblait me dire: "Ourika, vous seule m'entendrez!"
On commençait à parler de la liberté des nègres. Il était impossible que cette question ne me touchât pas vivement: c'était une illusion que j'aimais encore à me faire qu'ailleurs, du moins, j'avais des semblables. Comme ils étaient malheureux, je les croyais bons, et je m'intéressais à leur sort. Hélas! je fus promptement détrompée! Les massacres de Saint-Domingue me causèrent une douleur nouvelle et déchirante. Jusqu'ici je m'étais affligée d'appartenir à une race proscrite; maintenant j'avais honte d'appartenir à une race de barbares et d'assassins.
Cependant la Révolution faisait des progrès rapides; on s'effrayait en voyant les hommes les plus violents s'emparer de toutes les places. Bientôt il parut que ces hommes étaient décidés à ne rien respecter: les affreuses journées du 20 juin et du 10 août durent préparer à tout. Ce qui restait de la société de madame de B. se dispersa à cette époque: les uns fuyaient les persécutions dans les pays étrangers; les autres se cachaient ou se retiraient en province. Madame de B. ne fit ni l'un ni l'autre; elle était fixée chez elle par l'occupation constante de son coeur: elle resta avec un souvenir et près d'un tombeau.
Nous vivions depuis quelques mois dans la solitude, lorsque, à la fin de l'année 1792, parut le décret de confiscation des biens des émigrés. Au milieu de ce désastre général, madame de B. n'aurait pas compté la perte de sa fortune si elle n'eût appartenu à ses petits-fils; mais, par des arrangements de famille, elle n'en avait que la jouissance. Elle se décida donc à faire revenir Charles, le plus jeune des deux frères, et à envoyer l'aîné, âgé de près de vingt ans, à l'armée de Condé. Ils étaient alors en Italie, et achevaient ce grand voyage, entrepris, deux ans auparavant, dans des circonstances bien différentes. Charles arriva à Paris au commencement de février 1793, peu de temps après la mort du roi.
Ce grand crime avait causé à madame de B. la plus violente douleur; elle s'y livrait tout entière, et son âme était assez forte pour proportionner l'horreur du forfait à l'immensité du forfait même. Les grandes douleurs, dans la vieillesse, ont quelque chose de frappant: elles ont pour elles l'autorité de la raison. Madame de B. souffrait avec toute l'énergie de son caractère; sa santé en était altérée, mais je n'imaginais pas qu'on pût essayer de la consoler, ou même de la distraire. Je pleurais, je m'unissais à ses sentiments, j'essayais d'élever mon âme pour la rapprocher de la sienne, pour souffrir du moins autant qu'elle et avec elle.
Je ne pensai presque pas à mes peines tant que dura la Terreur: j'aurais eu honte de me trouver malheureuse en présence de ces grandes infortunes: d'ailleurs, je ne me sentais plus isolée depuis que tout le monde était malheureux. L'opinion est comme une patrie: c'est un bien dont on jouit ensemble; on est frère pour la soutenir et pour la défendre. Je me disais quelquefois que moi, pauvre négresse, je tenais pourtant à toutes les âmes élevées par le besoin de la justice que j'éprouvais en commun avec elles: le jour du triomphe de la vertu et de la vérité serait un jour de triomphe pour moi comme pour elles; mais, hélas! ce jour était bien loin.
Aussitôt que Charles fut arrivé, madame de B. partit pour la campagne. Tous ses amis étaient cachés ou en fuite; sa société se trouvait presque réduite à un vieil abbé que, depuis dix ans, j'entendais tous les jours se moquer de la religion, et qui à présent s'irritait qu'on eût vendu les biens du clergé, parce qu'il y perdait vingt mille livres de rente. Cet abbé vint avec nous à Saint-Germain. Sa société était douce, ou plutôt elle était tranquille, car son calme n'avait rien de doux: il venait de la tournure de son esprit plutôt que de la paix de son coeur.
Madame de B. avait été toute sa vie dans la position de rendre beaucoup de services. Liée avec M. de Choiseul, elle avait pu, pendant ce long ministère, être utile à bien des gens. Deux des hommes les plus influents pendant la Terreur avaient des obligations à madame de B.; ils s'en souvinrent et se montrèrent reconnaissants. Veillant sans cesse sur elle, ils ne permirent pas qu'elle fût atteinte; ils risquèrent plusieurs fois leurs vies pour dérober la sienne aux fureurs révolutionnaires: car on doit remarquer qu'à cette époque funeste les chefs mêmes des partis les plus violents ne pouvaient faire un peu de bien sans danger; il semblait que sur cette terre désolée on ne pût régner que par le mal, tant lui seul donnait et ôtait la puissance. Madame de B. n'alla point en prison; elle fut gardée chez elle, sous prétexte de sa mauvaise santé. Charles, l'abbé et moi, nous restâmes auprès d'elle, et nous lui donnions tous nos soins.
Rien ne peut peindre l'état d'anxiété et de terreur des journées que nous passâmes alors, lisant chaque soir, dans les journaux, la condamnation et la mort des amis de madame de B., et tremblant à tout instant que ses protecteurs n'eussent plus le pouvoir de la garantir du même sort. Nous sûmes qu'en effet elle était au moment de périr, lorsque la mort de Robespierre mit un terme à tant d'horreurs. On respira; les gardes quittèrent la maison de madame de B., et nous restâmes tous quatre dans la même solitude, comme on se retrouve, j'imagine, après une grande calamité à laquelle on a échappé ensemble. On aurait cru que tous les liens s'étaient resserrés par le malheur: j'avais senti que là, du moins, je n'étais pas étrangère.
Si j'ai connu quelques instants doux dans ma vie depuis la perte des illusions de mon enfance, c'est l'époque qui suivit ces temps désastreux. Madame de B. possédait au suprême degré ce qui fait le charme de la vie intérieure. Indulgente et facile, on pouvait tout dire devant elle; elle savait deviner ce que voulait dire ce qu'on avait dit. Jamais une interprétation sévère ou infidèle ne venait glacer la confiance; les pensées passaient pour ce qu'elles valaient: on n'était responsable de rien. Cette qualité eût fait le bonheur des amis de madame de B., quand bien même elle n'eût possédé que celle-là. Mais combien d'autres grâces n'avait-elle pas encore! Jamais on ne sentait de vide ni d'ennui dans sa conversation; tout lui servait d'aliment; l'intérêt qu'on prend aux petites choses, qui est de la futilité dans les personnes communes, est la source de mille plaisirs avec une personne distinguée: car c'est le propre des esprits supérieurs de faire quelque chose de rien. L'idée la plus ordinaire devenait féconde si elle passait par la bouche de madame de B.; son esprit et sa raison savaient la revêtir de mille nouvelles couleurs.
Charles avait des rapports de caractère avec madame de B., et son esprit aussi ressemblait au sien, c'est-à-dire qu'il était ce que celui de madame de B. avait dû être, juste, ferme, étendu, mais sans modifications: la jeunesse ne les connaît pas: Pour elle, tout est bien ou tout est mal, tandis que l'écueil de la vieillesse est souvent de trouver que rien n'est tout à fait bien et rien tout à fait mal. Charles avait les deux belles passions de son âge: la justice et la vérité. J'ai dit qu'il haïssait jusqu'à l'ombre de l'affectation; il avait le défaut d'en voir quelquefois où il n'y en avait pas. Habituellement contenu, sa confiance était flatteuse; on voyait qu'il la donnait, qu'elle était le fruit de l'estime, et non le penchant de son caractère: tout ce qu'il accordait avait du prix, car presque rien en lui n'était involontaire, et tout cependant était naturel. Il comptait tellement sur moi qu'il n'avait pas une pensée qu'il ne me dît aussitôt. Le soir, assis autour d'une table, les conversations étaient infinies. Notre vieil abbé y tenait sa place; il s'était fait un enchaînement si complet d'idées fausses, et il les soutenait avec tant de bonne foi, qu'il était une source inépuisable d'amusement pour madame de B., dont l'esprit juste et lumineux faisait admirablement ressortir les absurdités du pauvre abbé, qui ne se fâchait jamais; elle jetait tout au travers de son _ordre d'idées_ de grands traits de bon sens que nous comparions aux grands coups d'épée de Roland ou de Charlemagne.
Madame de B. aimait à marcher: elle se promenait tous les matins dans la forêt de Saint-Germain, donnant le bras à l'abbé; Charles et moi nous la suivions de loin. C'est alors qu'il me parlait de tout ce qui l'occupait, de ses projets, de ses espérances, de ses idées sur tout, sur les choses, sur les hommes, sur les événements; il ne me cachait rien, et il ne se doutait pas qu'il me confiât quelque chose. Depuis si longtemps il comptait sur moi que mon amitié était pour lui comme sa vie; il en jouissait sans la sentir; il ne me demandait ni intérêt ni attention; il savait bien qu'en me parlant de lui il me parlait de moi, et que j'étais plus _lui_ que lui-même. Charme d'une telle confiance, vous pouvez tout remplacer, remplacer le bonheur même!
Je ne pensais jamais à parler à Charles de ce qui m'avait tant fait souffrir; je l'écoutais, et ces conversations avaient sur moi je ne sais quel effet magique qui amenait l'oubli de mes peines. S'il m'eût questionnée, il m'en eût fait souvenir: alors je lui aurais tout dit; mais il n'imaginait pas que j'avais aussi un secret. On était accoutumé à me voir souffrante, et madame de B. faisait tant pour mon bonheur qu'elle devait me croire heureuse. J'aurais dû l'être, je me le disais souvent; je m'accusais d'ingratitude ou de folie. Je ne sais si j'aurais osé avouer jusqu'à quel point ce mal sans remède de ma couleur me rendait malheureuse. Il y a quelque chose d'humiliant à ne pas savoir se soumettre à la nécessité: aussi ces douleurs, quand elles maîtrisent l'âme, ont tous les caractères du désespoir. Ce qui m'intimidait aussi avec Charles, c'est cette tournure un peu sévère de ses idées. Un soir, la conversation s'était établie sur la pitié, et on se demandait si les chagrins inspirent plus d'intérêt par leurs résultats ou par leurs causes. Charles s'était prononcé pour la cause: il pensait donc qu'il fallait que toutes les douleurs fussent raisonnables. Mais qui peut dire ce que c'est que la raison? Est-elle la même pour tout le monde? tous les coeurs ont-ils tous les mêmes besoins, et le malheur n'est-il pas la privation des besoins du coeur?
Il était rare cependant que nos conversations du soir me ramenassent ainsi à moi-même: je tâchais d'y penser le moins que je pouvais; j'avais ôté de ma chambre tous les miroirs, je portais toujours des gants; mes vêtements cachaient mon cou et mes bras, et j'avais adopté, pour sortir, un grand chapeau avec un voile, que souvent même je gardais dans la maison. Hélas! je me trompais ainsi moi-même: comme les enfants, je fermais les yeux, et je croyais qu'on ne me voyait pas.
Vers la fin de l'année 1795, la Terreur était finie, et l'on commençait à se retrouver. Les débris de la société de madame de B. se réunirent autour d'elle, et je vis avec peine le cercle de ses amis s'augmenter. Ma position était si fausse dans le monde que plus la société rentrait dans son ordre naturel, plus je m'en sentais dehors. Toutes les fois que je voyais arriver chez madame de B. des personnes qui n'y étaient pas encore venues, j'éprouvais un nouveau tourment. L'expression de surprise mêlée de dédain que j'observais sur leur physionomie commençait à me troubler; j'étais sûre d'être bientôt l'objet d'un aparté dans l'embrasure de la fenêtre ou d'un conversation à voix basse, car il fallait bien se faire expliquer comment une négresse était admise dans la société intime de madame de B. Je souffrais le martyre pendant ces éclaircissements; j'aurais voulu être transportée dans ma patrie barbare, au milieu des sauvages qui l'habitent, moins à craindre pour moi que cette société cruelle qui me rendait responsable du mal qu'elle seule avait fait. J'étais poursuivie plusieurs jours de suite par le souvenir de cette physionomie dédaigneuse: je la voyais en rêve, je la voyais à chaque instant; elle se plaçait devant moi comme ma propre image. Hélas! elle était celle des chimères dont je me laissais obséder! Vous ne m'aviez pas encore appris, ô mon Dieu! à conjurer ces fantômes; je ne savais pas qu'il n'y a de repos qu'en vous.
A présent, c'était dans le coeur de Charles que je cherchais un abri; j'étais fière de son amitié, je l'étais encore plus de ses vertus; je l'admirais comme ce que je connaissais de plus parfait sur la terre. J'avais cru autrefois aimer Charles comme un frère; mais, depuis que j'étais toujours souffrante, il me semblait que j'étais vieillie et que ma tendresse pour lui ressemblait plutôt à celle d'une mère. Une mère, en effet, pouvait seule éprouver ce désir passionné de son bonheur, de ses succès; j'aurais volontiers donné ma vie pour lui épargner un moment de peine. Je voyais bien avant lui l'impression qu'il produisait sur les autres; il était assez heureux pour ne s'en pas soucier. C'est tout simple: il n'avait rien à en redouter; rien ne lui avait donné cette inquiétude habituelle que j'éprouvais sur les pensées des autres; tout était harmonie dans son sort, tout était désaccord dans le mien.
Un matin, un ancien ami de madame de B. vint chez elle; il était chargé d'une proposition de mariage pour Charles. Mademoiselle de Thémines était devenue, d'une manière bien cruelle, une riche héritière; elle avait perdu le même jour, sur l'échafaud, sa famille entière; il ne lui restait plus qu'une grande tante, autrefois religieuse, et qui, devenue tutrice de mademoiselle de Thémines, regardait comme un devoir de la marier, et voulait se presser, parce qu'ayant plus de quatre-vingts ans, elle craignait de mourir et de laisser ainsi sa nièce seule et sans appui dans le monde. Mademoiselle de Thémines réunissait tous les avantages de la naissance, de la fortune et de l'éducation; elle avait seize ans: elle était belle comme le jour: on ne pouvait hésiter. Madame de B. en parla à Charles, qui d'abord fut un peu effrayé de se marier si jeune. Bientôt il désira voir mademoiselle de Thémines. L'entrevue eut lieu, et alors il n'hésita plus. Anaïs de Thémines possédait en effet tout ce qui pouvait plaire à Charles: jolie sans s'en douter, et d'une modestie si tranquille qu'on voyait qu'elle ne devait qu'à la nature cette charmante vertu. Madame de Thémines permit à Charles d'aller chez elle, et bientôt il devint passionnément amoureux. Il me racontait les progrès de ses sentiments: j'étais impatiente de voir cette belle Anaïs, destinée à faire le bonheur de Charles. Elle vint enfin à Saint-Germain. Charles lui avait parlé de moi: je n'eus point à supporter d'elle ce coup d'oeil dédaigneux et scrutateur qui me faisait toujours tant de mal; elle avait l'air d'un ange de bonté. Je lui promis qu'elle serait heureuse avec Charles; je la rassurai sur sa jeunesse, je lui dis qu'à vingt et un ans il avait la raison solide d'un âge bien plus avancé. Je répondis à toutes ses questions; elle m'en fit beaucoup, parce qu'elle savait que je connaissais Charles depuis son enfance, et il m'était si doux d'en dire du bien que je ne me lassais pas d'en parler.
Les arrangements d'affaires retardèrent de quelques semaines la conclusion du mariage. Charles continuait à aller chez madame de Thémines, et souvent il restait à Paris deux ou trois jours de suite. Ces absences m'affligeaient, et j'étais mécontente de moi-même en voyant que je préférais mon bonheur à celui de Charles. Ce n'est pas ainsi que j'étais accoutumée à aimer. Les jours où il revenait étaient des jours de fête; il me racontait ce qui l'avait occupé, et, s'il avait fait quelques progrès dans le coeur d'Anaïs, je m'en réjouissais avec lui. Un jour pourtant il me parla de la manière dont il voulait vivre avec elle. "Je veux obtenir toute sa confiance, me dit-il, et lui donner toute la mienne; je ne lui cacherai rien, elle saura toutes mes pensées, elle connaîtra tous les mouvements secrets de mon coeur; je veux qu'il y ait entre elle et moi une confiance comme la nôtre, Ourika." Comme la nôtre! Ce mot me fit mal; il me rappela que Charles ne savait pas le seul secret de ma vie, et il m'ôta le désir de le lui confier. Peu à peu les absences de Charles devinrent plus longues; il n'était presque plus à Saint-Germain que des instants; il venait à cheval pour mettre moins de temps en chemin; il retournait l'après-dînée à Paris: de sorte que tous les soirs se passaient sans lui. Madame de B. plaisantait souvent de ces longues absences... J'aurais bien voulu faire comme elle!
Un jour, nous nous promenions dans la forêt. Charles avait été absent presque toute la semaine; je l'aperçus tout à coup à l'extrémité de l'allée où nous marchions: il venait à cheval, et très-vite. Quand il fut près de l'endroit où nous étions, il sauta à terre et se mit à se promener avec nous. Après quelques minutes de conversation générale, il resta en arrière avec moi, et nous recommençâmes à causer comme autrefois. J'en fis la remarque. "Comme autrefois! s'écria-t-il; ah! quelle différence! Avais-je donc quelque chose à dire dans ce temps-là? Il me semble que je n'ai commencé à vivre que depuis deux mois. Ourika, je ne vous dirai jamais ce que j'éprouve pour elle! Quelquefois je crois sentir que mon âme tout entière va passer dans la sienne. Quand elle me regarde, je ne respire plus; quand elle rougit, je voudrais me prosterner à ses pieds pour l'adorer. Quand je pense que je vais être le protecteur de cet ange, qu'elle me confie sa vie, sa destinée, ah! que je suis glorieux de la mienne! Que je la rendrai heureuse! Je serai pour elle le père, la mère qu'elle a perdus; mais je serai aussi son mari, son amant! Elle me donnera son premier amour, tout son coeur s'épanchera dans le mien; nous vivrons de la même vie, et je ne veux pas que dans le cours de nos longues années elle puisse dire qu'elle ait passé une heure sans être heureuse. Quelles délices, Ourika, de penser qu'elle sera la mère de mes enfants, qu'ils puiseront la vie dans le sein d'Anaïs! Ah! ils seront doux et beaux comme elle! Qu'ai-je fait, ô Dieu! pour mériter tant de bonheur?"
Hélas! j'adressais en ce moment au Ciel une question toute contraire! Depuis quelques instants j'écoutais ces paroles passionnées avec un sentiment indéfinissable. Grand Dieu! vous êtes témoin que j'étais heureuse du bonheur de Charles; mais pourquoi avez-vous donné la vie à la pauvre Ourika? pourquoi n'est-elle pas morte sur ce bâtiment négrier d'où elle fut arrachée, ou sur le sein de sa mère? Un peu de sable d'Afrique eût recouvert son corps, et ce fardeau eût été bien léger! Qu'importait au monde qu'Ourika vécût? Pourquoi était-elle condamnée à la vie? C'était donc pour vivre seule, toujours seule, jamais aimée! O mon Dieu! ne le permettez pas! Retirez de la terre la pauvre Ourika! Personne n'a besoin d'elle: n'est-elle pas seule dans la vie? Cette affreuse pensée me saisit avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Je me sentis fléchir, je tombai sur les genoux, mes yeux se fermèrent, et je crus que j'allais mourir.
En achevant ces paroles, l'oppression de la pauvre religieuse parut s'augmenter; sa voix s'altéra, et quelques larmes coulèrent le long de ses joues flétries. Je voulus l'engager à suspendre son récit; elle s'y refusa.
"Ce n'est rien, me dit-elle; maintenant le chagrin ne dure pas dans mon coeur: la racine en est coupée. Dieu a eu pitié de moi; il m'a retirée lui-même de cet abîme où je n'étais tombée que faute de le connaître et de l'aimer. N'oubliez donc pas que je suis heureuse; mais, hélas! ajouta-t-elle, je ne l'étais point alors."
Jusqu'à l'époque dont je viens de vous parler, j'avais supporté mes peines; elles avaient altéré ma santé, mais j'avais conservé ma raison et une sorte d'empire sur moi-même. Mon chagrin, comme le ver qui dévore le fruit, avait commencé par le coeur; je portais dans mon sein le germe de la destruction, lorsque tout était encore plein de vie au dehors de moi. La conversation me plaisait, la discussion m'animait; j'avais même conservé une sorte de gaieté d'esprit; mais j'avais perdu les joies du coeur. Enfin, jusqu'à l'époque dont je viens de vous parler, j'étais plus forte que mes peines; je sentais qu'à présent mes peines seraient plus fortes que moi.