Chapter 8
Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en elles-mêmes.
En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition, et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?
Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe: l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une revendication, mais une responsabilité.
Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est humain, c'est-à-dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux, suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous avons à jeter un coup d'oeil sur la notion de législation somptuaire.
Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse concernant l'efficacité se trouve donnée _ipso facto_. Si l'on songe que chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes, d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie, suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on remplaçait toutes les professions destructrices en professions créatrices.
On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale, parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.
Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire.
À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort réservé aux fortunes privées.
Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant une diminution de la consommation effrénée.
De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat, comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts. Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine, condamnée à l'admiration béate, et laissent le coeur froid; la distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches.
Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir, et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique, ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure législative de l'État.
En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver, les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements, d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de la quantité de moyens de production existant au même moment, et une rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué que par une réorganisation de la production telle que l'absurde gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks environ par famille.
Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale, il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à l'intensification de son appareil de production et à l'entretien d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois. S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci: les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social universel.
L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au taux d'aujourd'hui.
Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition; nous en avons nous-mêmes assumé le partage.
Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété.
Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et responsabilités.
Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou possède déjà. L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction, d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un moment donné.
La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance, qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le pouvoir d'une classe.
Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien l'accumulation que la répartition des biens privés.
Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que d'accorder, à contre-coeur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation, ne dispose que du coup d'oeil du praticien pour les inégalités immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire.
Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes, ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les oeuvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres, privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments; et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque.
Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres.
La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer le règne d'une médiocrité intellectuelle.
L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit le niveau auquel elle se place.
Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches humaines supérieures.
Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent? L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à contre-coeur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts, cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité bourgeoise systématiquement entretenue.