Chapter 28
Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà, pour ainsi dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé.
La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu, grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de trouver un successeur.
Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du niveau de culture et des conditions favorables au développement de talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques, quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut.
Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les meilleurs et les plus forts.
L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec des concurrents de la même force que lui.
Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui, s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.
On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais, encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants, obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux, finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération.
Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet. Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut suffire aux époques de constellations humaines particulièrement favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État.
La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations terre-à-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront, une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut attendre ces effets, doit être l'oeuvre de la nation. C'est la nation qui doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle.
Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance.
Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions, signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui donnant pour base l'abnégation et le privilège.
Nous avons intentionnellement laissé de côté, dans cette partie de notre ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité.
Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété héréditaire de certaines associations familiales et de certaines combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie, les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie, d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix; ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes à peine capables de nous représenter l'État comme étant _res publica_, la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes, c'est-à-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement leur volonté.
Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe possédante et restrictive.
Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État. Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse, grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves et indépendante dans le choix de ses moyens.
On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale.
C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables. Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude, qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce qu'il fait.
S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains, régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et, pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu dans un pays où il n'y a que de simples sujets.
C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire, ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près, pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un dernier coup d'oeil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.
Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière contre l'ensemble des forces de la nature.
C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation.
Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre inférieur: l'intellect.