Où va le monde?

Chapter 27

Chapter 273,506 wordsPublic domain

Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre, même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante.

Il n'est pas d'organe officiel,--hauts emplois, commissions, Sénats, Parlements,--qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple, non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes d'État et leurs penseurs.

Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et, d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses; tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie peut durer.

Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai, depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes, qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres, qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité: tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit.

Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts, enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de jeter un coup d'oeil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire.

Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule, mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être, spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes membres aide et protection.

L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe. Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans toutes les parties du monde où se passaient des événements importants. L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des finances et que la guerre est en train de faire fondre.

Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides. Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du travail organique et étaient en rapport avec les architectures emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour d'eux à profusion.

La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique ou par le désoeuvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir, soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces méfaits signe lui-même sa sentence de mort.

Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se révèle dans la vie politique.

Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé, c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative, l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche des affaires, c'était la très grande habitude d'administration patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine rural.

L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la tradition.

Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau. N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une source extérieure et nouvelle.

La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à moins que ce ne soit du ciel.

Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont: l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille, idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice, tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se consume et consume son entourage.

Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges, la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier, est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi, la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à l'intuition.

Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique, non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition, mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques, financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action, du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que, d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre des forces.

Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en communication avec le monde organique et d'en subir l'influence profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux maîtres de la politique.

Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis l'expression _art des affaires_, en appuyant sur l'ancienne signification du mot «affaire» (_Geschäft_) qui vient du mot «créer» (_Schaffen_).

La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse, possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État. Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution d'État de la plus haute importance, presque indispensable.

Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne, à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau. Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue familiarisation.

Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation, tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'oeil qui porte loin et perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit aux seules possibilités terre-à-terre. Ce n'est pas par un simple hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était d'ailleurs pas d'une noblesse pure.

On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé, comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'oeuvre de l'État.

Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues, en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine purement administratif.

L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables, dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de nature à diminuer leurs chances de réussite.