Chapter 26
En serrant cette réalité de plus près, nous reconnaissons la véritable signification des représentations populaires de notre temps, pour autant qu'elles sont correctement comprises et normalement composées. L'image arithmétique incomplète, mais plus ressemblante, des volontés populaires, qui se reflète dans la composition d'un parti, indique dans quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le peuple. Il suffirait presque, lors de chaque période électorale, d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose son parti. Mais le bizarre et souvent peu réjouissant appareil parlementaire est indispensable, en tant que moyen de sélection et école de formation d'hommes d'État et d'hommes politiques. C'est du moins ce qu'il devrait être.
Dans les pays à gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure plus grande que chez nous, bien que même dans ces pays-là on ne semble pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y est beaucoup plus prononcé, ce qui ne va pas toujours sans grands dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fréquents de gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays et apportant des troubles dans la marche des affaires. Étant donné le niveau intellectuel moyen de ces pays, la sélection et la formation donnent des résultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent meilleures.
En présence de l'état de choses que nous venons d'esquisser, il est facile de saisir les raisons du peu de popularité, de la faible substance, de l'insuffisante efficacité des Parlements allemands, et plus particulièrement du Parlement prussien. On redoute l'acte électoral local. Faire surgir une majorité absolue dans une circonscription qui n'a pas toujours une forte expérience politique, cela suppose l'emploi de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il manque une voix pour parfaire la majorité, les dizaines de mille de bulletins déposés dans les urnes restent sans effet, et une minorité forte, d'un niveau intellectuel peut-être très élevé, reste sans représentation. Les avantages sont acquis aux localités en raison de leur importance numérique. Les électeurs locaux entendent souvent raconter et promettre des choses qui n'ont rien à voir avec la pensée intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles et les plus honnêtes qui s'accommodent de ces procédés.
La vie des partis, à l'exception des partis agrarien et socialiste, est mal organisée et d'une façon mesquine. À côté des habitués de tables d'hôte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des réunions électorales et autres, pour délibérer sur le sort de l'État; les forces politiques les plus éminentes du peuple devraient se trouver en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret et les critiques personnelles devraient céder la place à une collaboration franche et intime.
S'asseoir sur des banquettes dans une salle à moitié vide, faire passer des motions, écouter des discours électoraux et, à l'occasion, intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intérêt local qui intéresse l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le monde, un bilan suffisant d'une année de travail. On n'éprouve pas un grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler dans les commissions, et en présence de l'indifférence et de la lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette scabreuse question: «À quand la fin?»
Dans les États parlementaires, chaque représentant du peuple se voit d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables. Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a abaissé, et non sans raison, le Reichstag, le jour où cette créature qui lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est souvent lui-même condamné à s'épuiser en critiques stériles; il a rarement trouvé des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance créatrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par l'activité créatrice qu'on peut attirer à soi, gagner à sa cause les esprits représentatifs du pays. À cela s'ajoute encore l'attitude particulière du peuple allemand, qui n'aime pas l'éloquence et la propagande, qui ne se sent pas sûr dans ses opinions politiques, qui se décourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la tenir, mais qui possède une saine intuition des qualités humaines et accorde plus d'estime à l'honnête travail du gouvernement qu'il a devant ses yeux qu'à la dialectique de ceux qui le critiquent.
Une profonde réforme du parlementarisme allemand s'impose, non seulement en vue de la réalisation de l'État populaire, mais aussi en raison de la nécessité de donner à l'existence politique une base sûre.
La première mesure urgente consiste dans la suppression de l'élection locale et dans son remplacement par un bon et sain système proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres modifications des droits électoraux dans tous les États, y compris la Prusse et le Mecklenburg.
La deuxième mesure consiste dans la constitution et l'organisation de partis.
La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée, suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement, systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer. Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence.
Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux, s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne, il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération, passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des conclusions pratiques.
Nous n'avons pas besoin absolument du système parlementaire que redoutent tant les intéressés du féodalisme, du capitalisme mobilier et immobilier, les savants fonctionnarisés, les politiciens qui ne se sentent pas capables de résister à l'épreuve et la partie instruite du peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons alléguées portent à faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du système, plutôt que contre lui, car il exige des ministères de coalition, ce qui implique des compromis constants et rend même possible la prédominance des vieux principes de gouvernement. Les changements d'états d'esprit et l'instabilité ministérielle présenteraient même en Allemagne moins d'intensité qu'ailleurs, car nous avons un tempérament politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, à en juger d'après les expériences que nous offrent les administrations communales, ne sont guère à craindre. Quant à la sélection des hommes d'État et à leur niveau intellectuel moyen, nos espérances sous ce rapport se trouveraient dépassées, si seulement il s'établissait entre la masse et ses élus la même proportion qualitative que dans les autres États parlementaires. Ici il faut avant tout écarter un argument académique, devenu un lieu commun, d'après lequel la position géographique peu sûre de l'Allemagne exigerait une structure gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est précisément ce péril résultant de la position géographique de notre pays qui rend nécessaires la plus grande mobilité et la plus grande souplesse, la sélection des forces la plus rigoureuse; c'est ce péril encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude à l'adaptation et à l'opportunisme momentané, car ce n'est pas en faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux difficultés extérieures.
Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire absolue, mais de Parlements et d'hommes d'État élevés dans le sentiment de la réalité, de la responsabilité et du pouvoir: nous avons besoin de partis ayant le goût et l'habitude du travail réel, le sens de la tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple élevé pour la politique et capable de trouver en lui-même les éléments, les mobiles de ses décisions et résolutions. Les possibilités de réalisation de ces _desiderata_ sont nombreuses et simples et ne dépendent pas d'une loi écrite. Le commencement le plus facile et en même temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait à exiger que les ministères se composent en partie de membres du Parlement. Le commencement, au contraire, qui paraît le plus indiqué et qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre expédient universel: nomination de commissions ou de comités parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables, susceptibles d'étouffer toute initiative et toute joie de création chez les fonctionnaires qui seraient obligés de passer leur temps à rendre compte de chacun de leurs pas, à se justifier, à se défendre contre des projets et des résolutions irréalisables. On ne peut que plaindre les esprits qui passent leur vie à se désoler des erreurs des autres et ne peuvent vaincre leur hésitation à mettre la main à la pâte pour réparer ces erreurs ou faire mieux.
Nous avons, à plusieurs reprises, anticipé sur la dernière partie de nos déductions qui devait fournir une synthèse de notre vie politique future et établir la manière dont nous entendons les rapports entre cette vie et ce que constitue l'essence même de l'État populaire. Pour bien marquer que nous nous trouvons au coeur même de la vie pratique, où nous avons été amenés insensiblement par des considérations abstraites et plus élevées et où nous nous attardons, non parce que nous considérons cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparaît comme une confirmation rationnelle du passage et du rattachement à un avenir nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons désormais de préférence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car, dans ce domaine, tout pas vers ce qui est définitif doit être en même temps un pas vers ce qui est digne d'être l'objet de nos aspirations actuelles. C'est la condition même de son efficacité. Or les principes de la puissance et de la stabilité de l'État se sont montrés, à l'épreuve, comme remplissant cette dernière condition.
En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'après le tableau que nous offre toute vie individuelle et collective, l'État, abandonné à lui-même, se trouve impuissant et désarmé et n'est protégé que par son génie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine héréditaire est constitué par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple, dans sa position géographique. Ces réalités sont limitées, comme est limité le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une forêt, comme sont d'ailleurs également limitées les bases sur lesquelles s'appuient les adversaires de tel État donné. Mais ce qui est illimité, c'est l'étendue de l'action, étendue que le pouvoir spirituel peut accroître presqu'à l'infini.
Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions physiques: il décuple le rendement du sol, arrache à la terre ses trésors, se rend maître des forces de la nature; il façonne les côtes, modèle la terre ferme, dirige à son gré le cours des eaux, guérit les maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et perfectionne des générations qui sont encore à naître. Il transforme les masses en organismes doués de sens, de pensée, de volonté et de membres actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois genres de forces: deux extérieures, qui sont les forces de direction et d'assaut, et la force de résistance intérieure.
Lorsque deux organismes de force égale luttent entre eux, celui-là finit par vaincre à la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilèges, droits intangibles forment une végétation naissant de graines insignifiantes, indésirables, mobiles. Le chêne millénaire, que nulle force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est né d'un fruit tombé de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction à un tas de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance à la fausse direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse à l'état d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille décide du sort de dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent les deux éléments d'une force à laquelle rien ne résiste. Mais chaque instant répand de nouveau des germes de choses impérissables, chaque instant sème les graines de destinées futures, et c'est la volonté orientée toujours dans la même direction qui opère le choix entre les graines qui doivent lever et celles qui sont appelées à rester stériles.
Cependant le meilleur moyen d'écraser, de détruire toutes les graines, bonnes et mauvaises, consiste à tourner sans fin dans tous les sens sur le même terrain, à remuer sans cesse la terre, à y planter sans choix tantôt tel fruit, tantôt tel autre. Un grand homme d'action est un semeur infatigable, qui abandonne à d'autres le bénéfice de la moisson. Celui qui pense aujourd'hui à ce qui sera une réalité, et une réalité efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit conformément à l'idée qu'il a de cette réalité, celui-là crée librement et sans entraves; on le raille, mais il méprise raillerie et obstacles; il sera plus tard mal compris et on ne lui témoignera aucune reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et poussé par une nécessité purement intérieure. La création la plus réelle est celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantômes nébuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une réalité visible et palpable. Pénétrer intuitivement la réalité et lui insuffler une âme; rendre les rêves concrets, grâce à un effort de volonté, et les rattacher à la terre: c'est en cela que consiste le mystère de la création.
C'est étouffer toute forte création que de limiter son horizon au jour qui passe. Celui qui recherche des succès rapides et faciles, qui veut se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se donner l'illusion de créer et de vivre des moments historiques; celui qui, au lieu de creuser et de planter, goûte tous les jours aux fruits mûrissants; celui que tout événement nouveau met en mauvaise humeur, parce que, au lieu de s'attacher à rechercher ce qu'il a de bon, il n'y voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui s'acquitte péniblement de ses tâches journalières, qui fuit les résistances et, au lieu de créer, se contente d'exécuter: celui-là peut, dans le cas le plus favorable, défendre une position et retarder un écroulement, mais il est incapable de créer de la vie, de contribuer au développement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt, lorsqu'il est réduit uniquement à la défensive. Insouciance, au sens le plus élevé du mot, détachement de tout désir personnel, indépendance de toute pression extérieure, surabondance de forces s'exprimant dans l'humour et la souveraineté spirituelle, libre disposition du temps qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de compétition: telles sont les conditions de la force de direction politique à longue portée.
Dans la structure de nos États, qui donc incarne cette force? Des lignées héréditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement des César et des Charles, des Frédéric et des Bonaparte, ne suffisent pas à élever une dynastie à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La continuité de la politique dynastique est en grande partie fonction de la nécessité où se trouve la dynastie de défendre sa propre permanence; elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent dans les relations de familles et d'amitié; ainsi que l'a dit Bismarck, elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous attendre à une stabilité politique de la part de nos Parlements irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activité aux tâches journalières, à la critique et à la confection de lois, ne présentent aucune cohésion interne, sont morcelés en fractions hostiles qui, de leur côté, déploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant jusqu'à l'identité et à l'ombre desquels s'élaborent les intérêts du jour, les intérêts économiques dont on leur a confié la défense.
Restent les ministres, avec leur art de manoeuvrer. Ce qui leur assure une certaine stabilité traditionnelle, c'est la conformité de leurs convictions politiques aux idées ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel, que grâce à leur parfaite adaptation à cette atmosphère féodalo-professorale dont nous avons parlé plus haut. Si leur passé est teinté de libéralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher l'occasion de se mettre en règle avec les idées régnantes, sans quoi il leur serait impossible de se maintenir, ne fût-ce que pendant quelques semaines, dans une atmosphère hostile.
Mais cette conformité aux idées politiques régnantes ne suffit pas à leur assurer pendant un temps assez long la force de direction intérieure et extérieure; et toutes les autres conditions requises à cet effet sont d'ordre négatif. Portez la durée moyenne d'un ministère de cinq à dix années: elle sera à la fois trop longue et trop courte. Trop longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'État toutes ses propres idées essentielles, finit souvent par s'enfoncer et s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il s'agit de concevoir des projets à longue portée, s'étendant sur une génération entière. Quel créateur se contenterait de commencements qu'un successeur, approuvé par des camarades, écarterait avec un sourire dédaigneux ou bien s'approprierait, après les avoir modifiés jusqu'à les rendre méconnaissables? Et si la réalisation de ses idées exigeait des sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonné par une politique au jour le jour contre laquelle il doit se défendre de trois ou quatre côtés à la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas, l'opinion publique et peut-être même l'étranger à droite ou à gauche. Ce serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'échapper, et ce serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait faire quelques pas vers l'Absolu. L'activité est encore entravée par le manque de temps: la moitié de l'année est absorbée par les travaux parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de matériaux, par les négociations et les pactisations avec les commissions et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au sérieux son rôle de critique, qui n'est pas habitué aux conditions du travail créateur et remplace une volonté suivie et cohérente par des impulsions saccadées dont le rejet mécontente et dont l'acceptation n'engage à rien.