Chapter 25
L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard. Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai, certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable, alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité, la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.
La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de gouvernement fondées sur l'ordre,--et sans l'ordre aucun État civilisé de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,--ce n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables.
La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats, journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms, puissent se produire également dans les monarchies: renversement incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla, prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre. Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la population pauvre par la population riche, de la population non instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée.
Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles, mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse dominée et une masse dominante.
Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable nouveau, nous donnerons le nom d'_organocratie_ à la forme de gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit décider, mais l'esprit populaire.
Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours, car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour l'assujettissement d'individus ou de classes.
L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste», «grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon, et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose. Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas accueilli par ce salut est dépourvu de valeur.
Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai: il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves, on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier cri d'alarme: «utopie!»
Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent, nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique, je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne.
Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne nous appesantirons pas là-dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers, la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître, démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors, sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la cime de l'arbre est entamée.
Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en présence de tâches nouvelles et importantes.
Des réunions d'États qui, primitivement, n'avaient pour toute attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues, par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et, dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente, se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée, laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de législation, alors que la représentation nationale intervient constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de lois et troubler l'administration.
Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique, sur des exemples empruntés à des États parlementaires.
La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais, dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est encore permis de parler de majorité populaire.
Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne peut pas dire qu'elle délibère et élabore.
Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins, la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter, comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions. Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des entretiens personnels.
Le Parlement apparaît ainsi, non comme la représentation solidaire et le lieu des délibérations du peuple, mais comme une Bourse des partis, étant bien entendu qu'il s'agit, non de la défense d'intérêts personnels et matériels, mais d'un compromis général entre des intérêts différents ou opposés, obtenu à la suite de pourparlers et de discussions, comme lorsqu'on traite une affaire.
Ceux des représentants du peuple qui, abstraction faite de discours d'occasion et de harangues électorales, n'exercent aucune activité définie dans les organisations intermédiaires, jouent un rôle purement statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se dédommagent en se consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges bénévoles, en s'intéressant, par exemple, à des bureaux de réclamations privées qui, pour des motifs désintéressés, mais non sans recours à la pression, talonnent les autorités. Les vrais agents du peuple ou, plus exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus grand et l'autorité d'autant plus forte que les tâches qui leur sont imposées par l'organisme de l'État engagent davantage leur responsabilité.
Ce tableau, qui apparaît bizarre à première vue, se révèle cependant comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus près. Si l'on a le courage de ne pas se détourner des réalités données, on constate la présence d'éléments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un mal nécessaire qu'il est actuellement, en un organisme fécond et susceptible de développement. Arrêtons-nous donc un instant encore à la question du mal nécessaire.
Abstraction faite du principe idéal de l'État populaire, on peut affirmer qu'une hiérarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal n'est pas autre chose), livrée à ses propres forces, est incapable de maintenir longtemps sa vitalité. La comparaison avec l'armée ne joue pas dans ce cas, car si l'armée a une mission plus étroite et plus constante à remplir, elle dispose d'une réserve de forces responsables infiniment plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidité; et elle est, en outre, stimulée par la concurrence des armées étrangères par lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activité d'un gouvernement ne peut être comparée à celle d'un gouvernement étranger que dans ses résultats, et non dans les mesures qui les précèdent et qui peuvent parfois aboutir à des résultats différents.
Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume était conçue sur le modèle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller personnellement son pays et se faire une idée de l'ensemble d'après les échantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait imposer aux organes de son gouvernement ses propres critères de jugement et transmettre à ses successeurs les principes d'économie, d'incorruptibilité et d'exactitude dont il s'était lui-même inspiré dans sa carrière. De nos jours, un seul département, comme celui de la télégraphie ou de l'hygiène sociale, dépasse en importance et en étendue tout l'ensemble de l'administration frédéricienne. Un monarque doué, qui voudrait être au courant ne fût-ce que des plus importantes affaires gouvernementales, risquerait d'être débordé, écrasé par les faits, alors même qu'il se bornerait à exercer l'apparence seulement d'un contrôle efficace. Mais un gouvernement spécialisé, détaché du reste de la nation, alors même qu'il ne s'éteindrait pas, faute de renouvellement à l'aide d'éléments extérieurs, finirait par se transformer en un mandarinat immobile, impuissant à faire face à un régime économique plus ou moins développé et à combattre l'opinion qui ne tarderait pas à se dresser contre lui.
Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une deuxième instance, jouissant de toute son indépendance. Pas plus que par un individu, cette instance ne peut être représentée ni par un Sénat, ni par un Tribunal, qui n'ont pas la liberté complète de leurs mouvements, ni par des corporations qui, elles, sont préoccupées avant tout par des intérêts professionnels, d'ordre matériel. Il y a des siècles, c'était l'Église qui formait cette instance indépendante; aujourd'hui, ce rôle ne peut être rempli que par le peuple.
Mais ici se présente une difficulté d'un autre ordre. Une foule n'est capable ni de gouverner, ni même de délibérer. D'elle on peut attendre, non des résolutions réfléchies et raisonnables, mais des décisions impulsives et vagues. Même le système consistant à désigner des hommes de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'État. Un pouvoir central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'État. Or, la foule électorale est incapable de discerner les qualités que doivent posséder les hommes politiques et les hommes d'État chez ceux qui sollicitent ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire une idée sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est présenté d'une manière intelligible et familière. Nous voilà ramenés au paradoxe des systèmes électoraux qui, tout en ordonnant des élections locales, provoquent des élections de parti. Nous reviendrons plus tard sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs atomiques qui prennent part à l'élection émane bien une représentation nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrôler et de gouverner.
Le transfert des pouvoirs est un procédé peu efficace. Il doit être remplacé ou complété par un nouveau mode de délégation, et notamment par une délégation dont les bénéficiaires seraient les partis, lesquels, à leur tour, délégueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques.
Le parti forme un ensemble représentant une partie définie du peuple, une unité morale, intellectuelle et physique, une unité de vouloir. Il est un peuple dans le peuple. Régions, provinces, districts, villes peuvent cristalliser certains de leurs intérêts locaux communs et, à la faveur de ces intérêts, rejoindre indirectement la politique d'État. Le parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volonté centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les intérêts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti est susceptible d'organisation, présente une cohérence interne, est capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnaître un jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels.
C'est ainsi que sans bruit, et indépendamment des constitutions écrites, s'est formé cet organisme intermédiaire qui rend les peuples gigantesques de notre époque capables de vouloir.
Cette fantaisie, née spontanément, est saine et organique et ne se trouve, par conséquent, nullement en opposition avec l'État populaire. Aussi bien, en désignant le mécanisme propre de la représentation populaire dans des termes empruntés aux transactions financières telles qu'elles s'effectuent à la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention de marquer notre mépris pour ce mécanisme: nous voulions tout simplement user d'une expression épigrammatique, destinée à attirer l'attention sur une réalité susceptible d'amélioration ultérieure.