Chapter 24
Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun fût libre d'acheter à l'étranger, pour importer dans son pays, tout ce que bon lui semblait, on commence aujourd'hui à se rendre compte que chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importées, outre qu'elles servent à nourrir la main-d'oeuvre étrangère, aux dépens de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir produire ce qui lui convient, ce qui lui paraît utile et nécessaire, est obligée de se conformer à des indications étrangères, de travailler pour payer des dettes. Dans le cas extrême, il peut arriver que des gens riches importent des marchandises de luxe en quantité telle qu'il en résulte une véritable pénurie de substances alimentaires et de matières premières, lorsque ce sont notamment ces substances et matières que l'étranger, profitant de différences de changes, exige en paiement.
De toutes ces considérations néo-mercantiles découle la nécessité d'instituer, à côté de la protection agricole et industrielle, à côté de la protection des matières premières dont nous avons parlé plus haut, une surveillance générale de l'importation, surveillance qui doit s'étendre à toutes les marchandises non indispensables ou pouvant être remplacées, à tous les produits dont les succédanés plus ou moins approchés peuvent être fabriqués dans le pays, mais surtout à tous les articles de luxe.
Nous avons parlé plus haut des avantages esthétiques de l'économie réduite à ses ressources intérieures. Nous devons maintenant, à propos du contrôle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvénient esthétique qui sera particulièrement sensible pendant la période de transition. Si déjà de nos jours les produits de consommation artificiels sont, à l'exception des produits techniques, d'une fabrication défectueuse et d'un goût plus que douteux, et cela pour des raisons que nous avons énumérées précédemment, nous assisterons très vraisemblablement, dans un proche avenir, à la naissance d'une économie fondée sur la fabrication d'articles bon marché, de produits succédanés, d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la naïveté et l'absence de prétentions de l'économie purement domestique. Mais ici encore nous devons avoir confiance dans la bonne volonté des hommes et dans le bon sens national et espérer que, par une adaptation progressive, la nécessité fera naître une vertu ayant une tonalité et une caractéristique nouvelles.
3. Aucun des effets éloignés de la guerre, y compris les transformations politiques, n'égalera en importance le déplacement de fortunes qui se sera effectué dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des nations européennes. Nous avons déjà parlé des conséquences sociales de la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en présence du problème économique de la formation de capitaux, formation que rendront difficile et la naissance de toute une catégorie de rentiers d'État, et les pertes en main-d'oeuvre et en intelligences, et les obstacles auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui ne pourront que s'aggraver et croître à l'intérieur de chaque État.
La nécessité d'un effort de travail plus prolongé et plus soutenu apparaîtra avec évidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe davantage et est plus désirable, c'est l'augmentation du rendement dans l'utilisation de la main-d'oeuvre, des matières premières, des instruments de travail, des méthodes économiques et des capitaux. Toutes ces questions, y compris en partie la dernière, n'étaient résolues jadis que conformément à l'intérêt personnel de chacun et au principe de la libre concurrence, et il devait en être ainsi, tant que l'augmentation du bien-être dépassait les exigences et besoins possibles de chacun. Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dépend plus que jamais de l'équipement matériel et que le degré de cet équipement, abstraction faite du bien-être momentané, dépend, à son tour, de la concurrence entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifestée au cours de la guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont acquis une importance politique dont la responsabilité incombe à l'État.
L'intervention de l'État devra se produire soit là où, grâce à des circonstances particulièrement favorables, la libre concurrence n'a pas encore réalisé l'extrême tension des efforts, soit dans les cas où les forces individuelles ne suffisent pas à transformer le cycle économique, soit enfin dans les cas où l'intérêt momentané de l'individu se trouve en opposition avec l'intérêt permanent de la collectivité.
Il importe tout d'abord d'éprouver, au point de vue de leur rendement utile, les exploitations techniques et agricoles. Des établissements vieillis, gaspilleurs de forces, de matières et de travail, peuvent être modernisés ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils devront être fermés et abandonnés. Les sources de production de forces devront être centralisées. Des syndicats seront soumis au contrôle: s'ils servaient à entretenir artificiellement, au préjudice des consommateurs, des industries éparpillées, mal situées, mal administrées, on pourrait les obliger à leur retirer leur appui. On pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation économique des matières premières et de toutes les récupérations possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations perfectionnées, elles pourront être groupées en associations.
Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande efficacité, de l'ensemble des méthodes et usages qui sont entrés profondément dans les habitudes du consommateur.
Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance, même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement, au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre, à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux, dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute, sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la perte et le renchérissement des marchandises.
Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre sans travailler, c'est-à-dire de se faire nourrir par la société, en se contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de soustraire au pays autant de main-d'oeuvre qu'il juge convenable et, pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et, lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la réserve de main-d'oeuvre du pays autant de travailleurs que bon lui semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions.
En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même.
En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt. Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays, besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital national.
4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique. Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté, contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une nouvelle répartition.
Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État.
Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de déclanchement, mais est impuissant à transformer le coeur humain. Or, les grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix fournissait la note principale.
Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres.
Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives. Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité, cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif. Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les plus populaires et les plus fondamentaux.
Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil, à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants, économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive, mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des administrations compétentes.
À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur, être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe, jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance, elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais conduisent toujours au but fixé par le destin.
C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la puissance, à moins d'être infini; jamais le _demos_ ne saurait gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le _demos_. Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines: les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant libérales.
Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au coeur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir, indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis, s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont aujourd'hui, c'est-à-dire des associations d'intérêts faisant figurer sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun.
Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe. Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de l'absolutisme!