Chapter 23
Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est une sorte de vénalité désintéressée.
Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires. Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations: avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif.
Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension, ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter, alors qu'ils ne font que s'infiltrer.
La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles.
On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique. C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de la bourgeoisie.
Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe. Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide, absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une analyse et d'une discussion spéciales.
En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse. Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme: celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide, beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux, moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la langue, les moeurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance, de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont _res publica_, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer, de sa famille et de son nom.
En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.
Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental, le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une base trop étroite.
Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de la croissance.
En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous.
Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à contre-coeur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle. Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune, car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique; mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la transformation de l'économie conformément au principe: _l'économie est la chose de tous_, signifie le premier pas important vers l'organisation de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après l'autre les conditions et les conséquences.
1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée; la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement, c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit, son remplacement constitue le problème technique fondamental de la guerre.
Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays belligérant est bloqué par ses ennemis.
Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés, contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre, doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État.
Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de travail disponibles, de la main-d'oeuvre du pays, des matières premières de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'oeuvre, matières premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes, propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective.
2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès, car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants, dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans tous les pays et sous toutes les latitudes.
Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée.
Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont évidentes.
La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces, n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout, dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré avec ses boeufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend compte que la possession pure et simple, la force économique brutale auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait. Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques, administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple à peuple suffira largement à tout.
Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique, sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra naître une sorte de néo-mercantilisme.
Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères, productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre. L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie économique. Ce serait pour lui la décadence.
La règle valable pour les dépenses faites en objets de consommation et pour leur paiement s'applique également au cas dont nous nous occupons: je puis déterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation; quant aux produits que je dois exporter en échange, à titre de paiement, c'est l'autre qui en décide. Cet «autre» est libre de refuser les marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui déplaît; il peut les déprécier, en leur opposant des barrières douanières qui lèsent le vendeur, dans la mesure toutefois où il ne s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces encore que les barrières douanières sont les barrières créées par la chicane, par les obstacles de toutes sortes destinés à entraver le commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national exalté qui fait préférer, même à un prix élevé, les produits du pays à ceux de l'étranger. Mais la dépréciation des moyens de paiement signifie le renchérissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit généralement de produits de première importance et de première nécessité, le pays victime de ces manoeuvres se trouve placé dans une situation qui l'oblige à produire moins économiquement que les autres, ce qui ne peut que diminuer davantage sa faculté d'exportation.
C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons différentes, l'intérêt de l'économie nationale se trouve de nouveau concentré sur la balance commerciale. Guidé par la tendance à s'enfermer dans les limites de l'économie intérieure, tendance qui lui a été imposée par les circonstances, le néo-mercantilisme place au centre de ses préoccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais l'importation.