Chapter 22
Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples, la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans en assumer les devoirs.
De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant, grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse, s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble et le type moyen des autres classes du peuple.
Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la Frise, apparaît lourd, large, ramassé.
De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet qui le remet à sa place; au _toi_, qui lui est jeté amicalement, il répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement, instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà, comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission, en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux; celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil, le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique, l'entêtement, le mécontentement et la révolte.
Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses. Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine.
C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée.
Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité librement consentie.
Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de l'ancienne classe supérieure allemande--besoin de créer, passion mystique, profondeur et transcendance--ont pénétré dans l'âme des masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant uniquement au point de vue de l'avenir national.
Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel, l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité, dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la responsabilité.
Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes.
Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur, l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître, par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie, représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à contre-coeur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une revendication du droit à la liberté, mais comme un acte d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.
La consonnance brutale du mot _subordination_ est faite pour nous rendre sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en discussions de brasserie.
Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le cas chez les peuples méridionaux.
Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte: telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux, de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises par actions et des constitutions,--toutes ces productions et formations extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.
Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris spirituellement.
Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine, grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour toute apparence, à un informe laisser-aller.
Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers, aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang, ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité, c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux préjugés et ignorant le mépris.
Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des générations élevées dans la servitude.
Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui, sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et celui de ses enfants est inéluctable,--celui-là trouve sa consolation dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de journaux,--cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des plus terre-à-terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses: c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que par l'abaissement de tous.
Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.
Si l'on jette un coup d'oeil sur l'ensemble des grandes et belles qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures, --infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme, profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de pouvoir,--les tâches sombres de notre tableau apparaissent insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette considération, car les quelques défauts que présente notre caractère sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans, si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une nation politique, un État populaire.
Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son oeuvre. L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.
Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple, notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions besoin d'être stimulés par une haine commune.
Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants, dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste. Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au Reichstag allemand: du parti national-libéral.
Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'oeil sur les quelques dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme.
Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive. Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et, d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une perte de temps. La marche de l'administration et des affaires extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela; peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si... suivent des jugements durs sur des personnes responsables et irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut, on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système.