Où va le monde?

Chapter 20

Chapter 203,508 wordsPublic domain

Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison; tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à posséder un sentiment national pur et complet.

Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète; seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait.

Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine contre les conquérants de Paris.

Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée, non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête.

C'est ainsi que le XIXe siècle est devenu l'époque des grandes divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale, événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la désagrégation de l'autre.

Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du processus d'interversion des couches sociales.

L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture. On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer. Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication, les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour l'exportation.

Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine étrangère.

Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays.

Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances nouvelles.

Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher: et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière d'agir _protection du travail national_ et, effectivement, les systèmes de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique.

Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise, car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger, la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer l'Empire.

Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de la politique extérieure des États vers des buts économiques; l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice idéal de l'universalité se suffisant à elle-même.

Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant mieux pour l'acheteur triomphant.

L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre leur apogée.

Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive.

Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut, examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester l'organisation sociale que nous avons esquissée.

Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays. La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense.

C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire, ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure. La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire.

L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple; il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la confiance,--tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent, ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes.

L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long. Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées, exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui, s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés, finissent par s'épuiser et s'user réciproquement.

C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie. Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment, et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée, mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement comprise, ne fait que se rabaisser lui-même.

Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la liberté.

Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme populaire, soutenue par la force même de la nation et par la connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard, à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration--c'est l'atmosphère spirituelle.

Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat, nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles; elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.

Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages; nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères, perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle.

En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites, nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice, compétence et confiance.

Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs, tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire.

Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs. Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses: tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté, alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne.

Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de monarchies.