Chapter 18
On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse, l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes; aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure, les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser.
Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent, quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur coeur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie, l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux, destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de l'amour s'élèvera à la transcendance véritable.
La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée, consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité, le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.
Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser. Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable, solidarité et transcendance.
Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'oeil rétrospectif sur notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque, la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité, de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond.
Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir, d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions, c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus, jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités, que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme. L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans; leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance, peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.
Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations inspirées par l'une et par l'autre, dans les oeuvres de transcendance, du coeur, de l'art et de la pensée.
Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau supérieur de l'âme,--bref, le jour où le vouloir le plus matériel de l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour.
Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les transformer conformément à une nouvelle morale et à des moeurs nouvelles, on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche, non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.
III
LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ
Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de moi-même.
J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves, sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de puissance et de bonheur.
Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière; après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est que les partis en présence luttent pour le _comment_, et non pour le _si_.
Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire.
Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de Koepenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous les coups.
Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs, l'oeil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la lutte.
Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible, d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.
Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi, ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des experts ont rendu justice.
Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais transcendant.
Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité.
Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles, Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela importe-t-il?
Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous mourrons comme une génération de transition, comme une génération sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson.
Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard, un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères.
Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain, disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore, alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la paix, mais pour condamner des oeuvres et des valeurs qui semblaient éternelles?
Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas conduire à l'injustice.
Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu qu'être effleurées précédemment.
1. _Tradition et idéal._--Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne, dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en l'opposant à elle-même.
Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à présent qu'un parti.
Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un procédé fondamental.