Où va le monde?

Chapter 16

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Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et modestes être condamnées à la misère et à la mort.

Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde, pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur coeur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la puissance.

Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités, les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent, rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les endroits où l'on profane et déforme l'art.

Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques, intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations, talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité retrouveront les droits qui leur sont dus.

Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités, égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices, s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures?

S'il était vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi les mobiles, que la vie de l'humanité sur la terre n'a pu s'édifier et se maintenir qu'à la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait dire sans hésitation qu'une vie qui est née et se maintient dans des conditions pareilles ne mérite qu'un sort: disparaître. Mais c'est seulement si nous sommes pénétrés de la foi sacrée en l'éternelle moralité du devoir universel, que nous avons le droit d'être moraux autrement que par lâcheté et que nous savons que pour vivre nous n'avons besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action méchante.

On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte chargée de haine et d'animosité, dans une arène inondée de larmes et de sang. Qu'elle est inhumaine, l'indifférence avec laquelle la société regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans préparation dans cette arène pour disputer à chaque instant aux convoitises et à l'égoïsme des autres le droit à la vie civique, à la nourriture, à l'abri, à la culture pour lui et les siens! Un regard égaré, un pas irréfléchi, une défaillance momentanée suffisent pour le faire abattre; et si l'homme intérieur est incapable de résister au sort, la chute peut entraîner, en même temps que la mort du corps, la destruction de l'âme. La société doit assurer la sécurité à chacun de ses membres; elle a aboli la sécurité assurée autrefois par les métiers qui étaient, en même temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration créatrice, et elle a créé, à la place du cercle de devoirs formé par les anciens métiers, une arène de combat d'où ne sortent vainqueurs que ceux qui savent attaquer en traîtres et user d'armes empoisonnées. Aussi la société a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dépenses d'un mois de guerre pour enlever à la lutte pour l'existence son caractère grossièrement meurtrier. Alors seulement disparaîtront la profonde angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au lendemain; alors seulement disparaîtront et le poison de la servitude qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux questions du _mien_ et du _tien_. Alors seulement on aura fait place aux formes pures, destinées à déterminer les manifestations de la volonté future.

Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni étrangères. De nos jours déjà toute création supérieure leur obéit. Ce qu'on demande, c'est qu'à l'avenir elles président à toute création, de façon à ce qu'il n'y ait plus de création inférieure.

Toute création est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de créer; toute création est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon du désir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire à elle-même, elle sert à une fin.

C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses créées qui communique aux vieux objets de l'époque des métiers manuels vie et substance, beauté et langage; les marchandises en série, fabriquées par nos industries utilitaires, manquent d'âme et de vie, brillent d'un éclat trompeur et sont destinées à finir leur vie éphémère sur le tas d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait à l'ustensile du vieux temps une beauté désintéressée et une ornementation appropriée à sa forme a été remplacé par la phrase calculée de l'ornementation mécanique.

Levons nos regards des misérables travaux effectués en vue d'un gain utilitaire, vers un de ces travaux de création qui impriment leur marque à notre époque. Nous constations que la vie créatrice n'existe que là où on travaille et produit indépendamment d'un but ou d'une intention quelconque, pour l'objet lui-même. L'artiste est poussé par l'amour et par le besoin de créer des formes, le savant par le besoin de connaître et l'esprit d'ordre, l'homme d'État par la force de sa volonté et la contrainte qu'exercent sur lui les idées, et même les professions les plus attachées à la terre cherchent à réaliser des choses pensées, à animer ce qui se prête à l'organisation. Le financier et l'organisateur, qui créent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers; jamais une graine féconde n'est tombée de leurs mains, car la parole et l'oeuvre qui servent deux maîtres, la chose et le profit personnel, sont sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de l'oeuvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus simples.

La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le libre esprit, inhérent à l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui toute création supérieure, réussisse à animer également les créations moyennes et inférieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui ne puisse être animé par l'amour, ennobli par l'esprit et la volonté. La nature humaine présente autant de variétés que les vocations humaines, elle crée non seulement le soldat-né et l'ecclésiastique-né, mais aussi l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'échecs, le sténotypiste. Il faut que l'homme soit libéré de corvées héréditaires et de misère. Il faut que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions dont nous avons déjà parlé; elles sont réalisables. Et quand elles seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces d'ordre inférieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni la faim, ni la luxure: c'est l'amour.

Mais d'où viendra l'impulsion passionnée, susceptible de mettre en oeuvre les forces de direction et de domination? Dans une société qui méprisera la vanité et aura dompté l'ambition, quel est celui qui voudra assumer le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension de la vie pour lui-même et pour les autres? Le monde peut-il se passer de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen automatique de sélection?

Déjà aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin. Pas plus que l'amour du gain ne crée les véritables valeurs économiques, l'amour de la puissance personnelle n'est capable de réaliser la domination véritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est plus faible que le dominateur borné, plus exposé que le méchant. La vanité tue la chose. La vanité exige une vie à part, une seconde vie, à côté de celle consacrée à la création, une vie qui absorbe les forces de l'homme à un tel point qu'il ne lui reste plus une heure à consacrer à la contemplation, à la méditation, à la création solitaire et désintéressée, dégagée de toute préoccupation étrangère. Le respect de la vérité et de la nécessité disparaît, hommes et choses cessent d'être des fins en soi, pour devenir des moyens, les décisions n'ont plus de caractère et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut; quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on arrive toujours à traverser le taillis et à revoir la claire lumière du jour; en tournant dans un cercle, on s'égare et on se perd. On s'écarte de la bonne direction, dès qu'on veut servir à la fois la chose et la personne. À celui qui a consacré des années de sa vie au travail pénible qui lui fut imposé par les nécessités et les besoins quotidiens, le monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se donnent libre jeu. Jamais son oeil n'apercevra plus le pur éclat, jamais son bras n'éprouvera la force nerveuse, jamais son coeur ne ressentira la volonté enfantine qui bénit la semence et la moisson. La chose exige l'homme entier, elle veut l'avoir à elle jour et nuit, et en présence de cette exigence le plus fort et le mieux doué succombe, s'il ne sait s'abstraire de sa propre vie et de son bien-être personnel.

Jamais un ambitieux n'a créé quelque chose de définitif. Celui qui citerait l'exemple du puissant démon qui ferma derrière lui la porte du vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il pénétra sans le reconnaître, celui-là prouverait qu'il n'a pas compris l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivité ne peut exister que chez celui qui vit, non pour lui-même, mais pour l'objet; et alors même que l'objet est une idole, le damier où se joue une volonté furieuse, irraisonnée, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit l'homme, en l'arrachant à lui-même et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est pas pour la parade et la représentation, mais pour la conquête du pouvoir impérial, qu'à Notre-Dame et à Erfurt Napoléon a dépouillé son coeur de tout élément humain. Mais il a succombé, parce qu'il fut impuissant à aller jusqu'au bout, à établir une séparation complète entre l'idée et l'homme.

La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de tous à l'oeuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre, mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie. Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé; n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et sert volontiers des hommes libres.

La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque, par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée et absoute.

Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs; grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour véritable et désintéressé.

Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique, car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque. Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une réprobation éternelle pour les autres.

La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui témoignent en faveur d'une évolution morale du monde.

La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie, avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne; le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de brocante et de bric-à-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des oeuvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains; mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle.