Où va le monde?

Chapter 15

Chapter 153,730 wordsPublic domain

En amortissant les deux moteurs surchauffés des fausses joies, nous verrons aussitôt chaque membre du corps contracturé de l'humanité reprendre sa tension normale. Ç'en sera fini du culte sanglant de l'argent, qui fait que chacun défend et cache ce qu'il possède et ce qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que plus indispensables, sont libres, facilement accordés et distribués, parce que personne ne craint de manquer de ces éléments, parce que personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne dédaigne le léger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour où nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec modération, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas contaminée par des pestiférés, le culte sanglant disparaîtra.

Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre avidité cesse de réclamer le superflu et que l'avidité des autres cesse de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilités et frivolités un tiers du travail mondial. L'homme qui réfléchit ne peut se défendre d'une certaine stupéfaction à la vue des innombrables boutiques, magasins, dépôts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les rues. La plupart des objets qui y sont accumulés, avantageusement exposés et offerts à des prix élevés sont horriblement laids, destinés à satisfaire des goûts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occupés à produire ces objets, à les transporter, à les vendre, à fabriquer et à réunir les outils, machines et matières premières destinés à leur fabrication; que d'autres millions soient condamnés à acquérir ces objets et d'autres millions encore à les désirer et à être désolés de ne pouvoir les posséder? Il faut une foi robuste, pour ne pas désespérer d'une humanité qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles. Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme à l'excès, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et les oreilles, pour remplir les poches; puis elles échouent chez les brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-piété, pour recommencer un deuxième et un troisième cycle, pour finalement échouer quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas été jetées au rebut ou qu'elles n'ont pas subi une transformation après refonte. Quel est le but que poursuit une humanité civilisée, en donnant libre cours à cette fringale de marchandises, à cette passion pour les objets qui se vendent et s'achètent? Elle cherche, sans doute, à se procurer quelques aises et quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout, l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait «l'air de quelque chose». On a vu quelque part une chose superbe et on voudrait en avoir une pareille; à défaut, on se contenterait d'une autre chose qui lui ressemble. On veut faire impression, étonner, rendre les autres jaloux. On voudrait paraître plus riche qu'on ne l'est, car, dans la terrible manière de voir de notre époque, l'honneur est associé à la richesse. Ce règne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas durer, et ne dureront pas éternellement. S'il devait en être autrement, il faudrait renoncer à tout espoir de voir naître une humanité fière et digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de la nullité des joies impures, acquises à prix d'argent, de leur nocivité et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On ressentira de la joie devant la beauté non convoitée; la nature et l'art pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et l'adoration du divin deviendront des réalités et des vérités; la camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos petits-enfants, se réfugieront sur des continents obscurs où ils pourront traîner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement.

Ce n'est pas sans hésitation que nous opposons à cette assurance une observation qui, sans être faite pour nous décourager, n'en mérite pas moins d'être prise en sérieuse considération: elle concerne les femmes.

J'ai montré dans d'autres ouvrages dans quelle énorme mesure la mécanisation a bouleversé la vie des femmes. Les occupations domestiques de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du travail lui a enlevé le filage et le tissage et s'est chargée de lui assurer le vêtement, de lui fournir la lumière, le chauffage et la nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que la direction de la maison, l'éducation des enfants et la cuisine. Le bien-être accru a créé la dame bourgeoise; le travail a été remplacé par l'instruction. Dans les classes élevées, on a vu naître les commencements de la sociabilité; aux conversations dans la rue avec des voisines et aux fêtes populaires, ont succédé des visites et des réceptions dans des salons qui commençaient à devenir une des pièces indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se sépara de la maison d'habitation, la maison de commerce de la propriété familiale; la durée du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le fonctionnaire, le savant commençaient à être absents de chez eux toute la journée, et le cadre de la communauté ininterrompue fut brisé.

Deux sphères se trouvèrent ainsi constituées: une extérieure et une intérieure; l'extérieure, qui est la sphère de l'activité professionnelle, gouvernée par l'homme; l'intérieure, qui est la sphère de l'ordre et de la conservation, confiée à la femme, laquelle est devenue la maîtresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige l'économie basée sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme dépense. Jadis la femme achetait bien de temps à autre un plat de cuisine, plus rarement un vêtement, exceptionnellement un meuble: c'est le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la femme est la seule acheteuse, et elle achète à jet continu; les femmes remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des villes; elles font des commandes et des calculs, décorent, organisent, font construire.

L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est qu'il manque à celle-ci le coup d'oeil capable d'apercevoir dans ce qui est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité, d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de débats, amies des artistes et protectrices de leurs oeuvres, l'art et la critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons, et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche, ont conçu une hostilité à l'égard des femmes.

C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction, ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin.

Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement. Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de vie. On passait le temps en conversations d'où le coeur était absent. On n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives, animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux, des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour, des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.

Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise, l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives, vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves, leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers. Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués; on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout aussi inutile et sans valeur.

Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et d'humanité.

Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables, à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font livrer par des voitures.

Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme, l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes. C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat la femme d'aujourd'hui.

Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie, le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme.

Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de construction rationnel, certaines entraves.

Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial.

Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci affectueux d'assurer le bonheur de la postérité.

Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font, pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du XVIIIe siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse; mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques: telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé. Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée.

C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple. Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple; et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des castes.

L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple, tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et affirmera sa volonté de la dominer éternellement.

L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple, promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien de ses élus.

Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent.