Où va le monde?

Chapter 14

Chapter 143,688 wordsPublic domain

C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de la responsabilité à des puissances spirituelles et morales.

Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure, si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour, s'imposent à la connaissance.

Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de la nature humaine par la violence ou par des discours.

Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré, mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche, il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues, les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une nouvelle variation.

Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds du coeur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées, une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir, soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne.

Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus, nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance.

Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté.

Nous avons donc à nous demander quelle est la variation du sentiment moral collectif qui doit précéder et accompagner, être à la fois la cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rêvons. Nous savons déjà quels sacrifices s'imposent à nous dans l'ordre économique: renoncement à tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement à une partie considérable du revenu acquis par le travail ou en vertu d'une prescription; renoncement à toute carrière qui, pour conduire au but, n'exige qu'un service léger, une tension minime de l'esprit et peu de caractère; renoncement, enfin, à tout privilège économique permanent, résultant d'une situation de famille assurée.

À ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre économique, correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La sensualité, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en opposition avec les deux premières de ces exigences; l'ambition et l'orgueil de famille avec les deux dernières; la connaissance insuffisante des hommes et l'absence d'une échelle de valeurs avec la troisième, alors que le développement insuffisant du sentiment collectif et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous à l'État se trouve en opposition avec toutes les quatre exigences.

Nous n'allons pas entrer dans des détails à propos de la sensualité, de la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considérions comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre à une analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'âme humaine.

Les bons mobiles disent: je veux créer et être; les mauvais: je veux avoir et paraître.

Que veux-tu avoir? D'abord, le nécessaire: ce qui soulage la misère, calme les sens, abrège le travail, consolide la liberté. À cela, rien à redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que la liberté se confond avec l'équilibre intérieur, ces exigences ne signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient épargnées au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort.

Que veux-tu de plus? Ce qui donne la sécurité, ce qui est de nature à assurer à moi et aux miens la jouissance indéfinie de ces premiers biens. Et pourquoi? Parce que je pense à l'avenir et que je le redoute.

S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la maladie, cela peut être une précaution raisonnable, tant que l'insuffisance de nos moeurs est telle que les malades et les vieillards sont honteusement abandonnés. À notre époque, si riche, rien ne serait plus facile que de rendre cette précaution inutile. Seulement, ici nous percevons pour la première fois un souffle venant de l'abîme: la peur, source de tout ce qui est mauvais et méchant, malédiction originelle, legs de l'animalité, ligne de séparation entre le sang noble et le sang vulgaire.

Ta subsistance et ta sécurité sont assurées; que veux-tu de plus?--Ce qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect, dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?--Je n'en sais rien.

Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer par des mots: ambition, passion d'accumuler, volonté de puissance, tout cela ne serait que la transcription d'une seule et même chose: de l'énigme. Ce côté le plus obscur de la nature humaine est tellement répandu, tellement inné et insondable que nous le considérons, non plus comme problématique, mais comme évident.

Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le désir de domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie force de volonté qui crée et organise, qui domine, tout en servant et sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique de la responsabilité qui trouve son repos dans la direction, et cela seulement dans la mesure où elle est obligée, elle aussi, de s'incliner devant une loi et un être supérieurs; ne les confondons pas avec la force du sacrifice qui se donne sans attendre une récompense et qui, si elle en reçoit une, renonce à en jouir, mais verse son obole intacte dans le circuit de l'ordre nécessaire. Si nous donnons à cette force créatrice le nom de responsabilité et si, pour ne pas attacher un sens unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extérieurs et aux apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut être formulée ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir, a-t-elle pu naître et subjuguer le monde, au point de fournir son appui à l'institution de l'esclavage?

Le connaisseur des peuples, des races et des hérédités nous dira que cette passion n'a pu naître que chez des hommes et dans des tribus obsédés par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur qu'un seul espoir, celui d'être à même un jour de retourner la page et de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos jours encore on voit se développer une ambition effrénée chez des enfants tyrannisés, plus ou moins doués. Il peut, ce connaisseur, expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laissés par les souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tirées de la vie sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui existent entre la soif de puissance et la faible virilité. Il peut enfin nous montrer comment l'ascension et le développement des classes inférieures des États européens ont mis au jour les propriétés les plus terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine.

À ce connaisseur de la société nous pouvons répondre: le phénomène mondial que nous appelons mécanisation, lorsque nous l'envisageons du dehors, a dû nécessairement engendrer une certaine sensibilité, une certaine attitude affective à l'égard du monde et de l'époque, aussi unilatérale, dure et étonnée que le mouvement lui-même. Celui qui vole ou nage éprouve le sentiment de voler et de nager, le pèlerin éprouve la sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mécanisation consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de nouveauté, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du doute et du rapetissement.

Il nous suffit d'établir que la soif de puissance doit être considérée comme la négation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit dans l'apparence, à laquelle nous donnons généralement le nom de réalité, l'essence de tout être, rêvera sans doute au bonheur présomptueux qui consiste à se soumettre à tout ce jeu captivant de couleurs, de tons et de charmes, afin de le posséder et de le dominer, de même que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une étoile et un papillon. Mais celui qui conçoit l'existence comme supérieure à l'apparence ne perdra pas son temps à se livrer à ce jeu meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction, lorsqu'elle est et veut réaliser autre chose que le devoir et la protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche à être autre chose que la responsabilité; il sait qu'il ne doit pas sacrifier ses forces les plus sacrées à la volupté d'un rêve, que celui-là ne mérite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission à ce qui dépasse le monde.

Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activité morale, mais un état moral. La volonté ayant son centre de gravité dans l'âme, l'esprit attaché au transcendant, tout l'être orienté vers le divin: voilà ce qui est à la fois la morale et le bonheur, et à côté de tout cela l'activité a peu de poids; seule la _bona voluntas_, la sincérité intérieure, fournit un critère de jugement.

La soif de domination, lorsqu'elle émane d'une conviction, signifie qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la création pour couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de créer et de protéger; qu'il est juste d'abaisser hommes et choses à l'état de moyens, de délimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit évoluer la vie de chacun, de prétendre exercer une tutelle sur des hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses semblables le germe mortel de désirs terrestres insatisfaits, d'une irrémédiable cécité pour ce qui est éternel, d'une jalousie dévorante. Elle cherche à entretenir cette maladie et à l'aggraver, jusqu'à provoquer une explosion de l'amertume accumulée ou de la servilité qui détruira la dignité de l'image de Dieu et la mettra à la merci de la puissance hostile. Elle cherche à exploiter la faiblesse de l'homme, jusqu'à la destruction de son âme. Ce faisant, elle prononce sa propre condamnation et révèle sa satanique nature.

Ce qui, même à la plate lumière de la réalité de tous les jours, atteste l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance, c'est la terrible irréalité de l'une et de l'autre.

Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens, qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut impunément déplacer, enfermer, détruire ou échanger contre d'autres choses qu'on peut, à leur tour, déplacer, enfermer ou détruire. Ces choses acquièrent une vie pour ainsi dire morte, et leur propriétaire ne les connaît et, dans une certaine mesure, ne les possède que lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le sens de ses passions. Elles n'acquièrent une vie vivante que lorsqu'on s'en sert pour des fins de création, d'organisation, d'administration, avec un sentiment de responsabilité. Mais alors elles cessent d'être une propriété; elles ne sont qu'un bien confié; elles sont au créateur, sans lui appartenir; elles appartiennent à un propriétaire, sans être ses choses. La notion de propriété devient tout à fait relative. La forêt appartient au forestier, non à la commune; le paysage appartient au promeneur, non au propriétaire foncier; la galerie de tableaux appartient à l'amateur d'art, non au fisc. L'oeuvre d'art dure, en tant que propriété, non de celui qui l'a achetée, mais de l'artiste qui l'a créée.

Puissance! Oublions certains accès qu'elle nous facilite, la satisfaction qu'elle nous procure de ne pas être exclus de certains cercles, indifférents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme à s'humilier, à s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes veulent quelque chose qu'ils sont incapables de créer. À qui s'adresse la jubilation de la foule lors de l'entrée d'un triomphateur? À une enveloppe humaine, à cheval ou en voiture, qui s'incline et salue. L'homme lui-même est assis rêveur, et une vague rumeur, qui s'adresse à une forme et à une représentation dont il ne sait rien, vient frapper son oreille. Entre les bouches dont émanent les cris joyeux et son oreille, il y a un abîme infranchissable, et le soir, avant de s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tête-à-tête aussi isolé que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher la puissance à son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondément méprisé, il se sent, lui aussi, rabaissé à l'état de moyen et, ne voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en feignant de croire à leurs assurances. Et nous ne disons rien de l'irréalité qui finit par révéler, trop tard parfois, à l'homme conscient de sa puissance la relativité des puissances en général; plus, en effet, il monte, et plus il devient dépendant de ce qui est au-dessus et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obéit plus qu'à la plèbe, sur les épaules de laquelle il s'est élevé. Mais son ascension lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dépassés, le mépris de ceux auxquels il voulait se joindre.

Il ne reste de la puissance, comme de la propriété, que la création responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance, celle-ci n'en étant qu'en effet indésirable; elle dépouille la puissance de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplacée par l'action; la domination par la responsabilité; le bruit par le souci. La réalisation complète de la puissance équivaut à sa suppression.

L'amour de la puissance et la rapacité sont des passions sans objet et sans effet. À l'irréalité théorique correspond l'irréalité pratique.

Tant que la civilisation sera dominée par la méconnaissance la plus grossière de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des hommes portant sur le front et sur le visage sur la tête et sur les membres le signe de réprobation visible à tous les yeux, que des hommes dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes révèlent au premier coup d'oeil la vulgarité de caractère et l'absence d'âme, que ces hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent à l'estime et à la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne manque que la ruse de serpent, seront honnies et méprisées et périront punies et déshonorées. Tant que nos yeux seront affectés de cette cécité plébéienne qui doit commencer à disparaître, les hommes avides et âpres au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons naturels: impudicité, mensonge, ruse, importunité, persuasion sophistique, mendicité, expédients malpropres; et lorsqu'ils seront arrivés à leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des modèles de sagesse, d'ingéniosité, d'activité. Mais, même favorisés par la mécanisation effrénée, par l'anarchique jeu de forces de son époque, ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre à la création objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La propriété d'un tel homme peut s'accroître et sa puissance augmenter; mais ce qu'il désire comme couronnement de ses efforts, à savoir que son existence devienne une nécessité, lui sera refusé. Le mal qu'il cause, en cherchant à accaparer le plus d'espace possible, en étalant sa corruption, nous tait un devoir de nous défendre contre sa nature et ses effets: mais la puissance dernière et responsable n'a besoin d'aucune protection contre lui, car elle appartient à ceux qui servent et sont loyaux, à ceux qui possèdent la force du renoncement et la force créatrice de la fantaisie.

Est-il donc présomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle de la possession, ces principaux moteurs de la vie mécaniste du monde, sont mortelles et même que, bien qu'elles soient actuellement à leur zénith méridien, elles sont déjà en voie de disparition? N'est-il pas plus désespérément présomptueux de croire que l'humanité, qui se rend compte de leur vide, soit condamnée à jamais à être dupée et asservie par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des puissances hostiles au ciel, profondément coupables, irréelles et inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la volonté morale suffisent à chasser le vice acquis et à détruire la marque d'esclavage héréditaire, il ne reste plus au rêveur moral qu'une issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible.

Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanité vieillie peut-elle changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion?

À quoi nous répondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes et mauvaises. Nous avons vu naître et disparaître les sacrifices humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idolâtrie, la vengeance sanglante et beaucoup d'autres horreurs. À chaque époque, toutes les passions, tous les péchés et toutes les folies sommeillent dans l'homme; chaque passion, chaque péché, chaque folie peut être réveillé ou réprimé. La répression peut venir de l'individu, poussé par la peur, lorsqu'il a une âme basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une âme noble; la répression peut aussi venir de la société, gardienne des moeurs. C'est pourquoi il faut toujours le répéter: le mal mortel de notre époque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant les souvenirs mourants des époques antérieures; et la nouvelle conception du monde est appelée à augmenter à l'infini la tension des forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui sacrifient de nos jours à l'amour et donnent leur vie sont-ils naturellement des héros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont pas, ils apprennent à l'être, et cela grâce au redressement subit d'une collectivité qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des moments difficiles. Ce qui n'est pas créé par la volonté libre, est créé par la connaissance, qui devient un jugement de valeur général. La conscience collective qui, aujourd'hui, ne méprise encore que le mensonge et la lâcheté, condamnera demain la passion du pouvoir et l'avidité, la recherche des plaisirs et la vanité, la mauvaise joie et la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitôt débarrassé de ses vices, mais leur domination sera brisée; ce qui, aujourd'hui, étale un orgueil provocant, sera libéré, et sa liberté agira sur chaque âme, en la modelant et en l'incitant à créer.

Le monde sera véritablement libre, parce qu'exempt de tous les acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie, ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu, la lutte pour le néant.