Où va le monde?

Chapter 13

Chapter 133,620 wordsPublic domain

Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable, lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage; la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence, énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une oeuvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes, il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du spectateur dont le coeur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux; il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.

On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la Bible.

Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles elles doivent être subordonnées.

La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure.

L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des lois correspond, dans son insuffisante coordination, à la confusion des systèmes. Le mensonge est admis, même devant le tribunal, mais le faux serment est défendu. Les attentats contre la propriété sont sévèrement punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lâcheté et la félonie. La preuve du courage dans le combat singulier est également défendue, mais, pour donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il est toléré dans certaines limites.

Les valeurs sociales révèlent la même confusion utilitaire. La lâcheté et les procédés frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus manifestes et de notoriété publique. Le mensonge, la rapacité, la félonie, la mauvaise foi, la calomnie, la méchanceté, le manque de pitié, l'orgueil, la vanité, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la convoitise, la grossièreté, tous ces vices et tous ces défauts sont tolérés, tant qu'ils ne sont pas préjudiciables au succès dans la vie de tous les jours. L'application, l'énergie, la force de volonté, la promptitude, le talent, l'esprit, la mémoire, sont des qualités reconnues, mais particulièrement admirées, lorsqu'elles conduisent au succès. La bonté, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les dons naturels sont loués et approuvés, dès l'instant où ils portent l'estampille de la consécration publique.

Tel est, à peu près, l'inventaire des valeurs humaines de notre époque, telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience, telles qu'elles sont reconnues légalement et socialement. Il y a cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux se sont ouverts à la lumière. Ils portent en eux une nouvelle échelle de valeurs; bien plus: ils possèdent ce coup d'oeil fatal qui voit à travers les choses humaines comme à travers un cristal. Ils lisent non seulement sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage, sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononcé au hasard, la partie inexprimée d'une association d'idées, le mouvement involontaire, tout choix, toute préférence et toute aversion manifestées à l'égard de choses, d'idées et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme à son milieu et à son entourage, la moindre nuance dans sa manière d'agir et de vivre, sont autant de signes, grâce auxquels ces porteurs de valeurs nouvelles aperçoivent l'essence de l'être avec une perspicacité et une certitude qui ne sont accessibles à la foule qu'à travers la lentille de la vision poétique.

On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux qui se représentent ce don sous la forme d'une ruse méfiante qui cherche à découvrir les mobiles cachés, les défaillances et les faiblesses humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut procurer que de petits avantages immérités, car elle n'est à la portée que de natures inférieures. La véritable connaissance des hommes est le don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilité, de natures de maîtres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'être géniales. La confiance royale de Guillaume Ier dans les hommes reposait sur une force de ce genre et a sauvé pour un siècle l'idée rigoureusement monarchique.

La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mépris des autres, ni à l'exagération de sa propre valeur.

Le sentiment organique sur lequel elle repose conçoit la nécessité de la création complète qui trouve sa réalisation dans l'harmonie simultanée de toutes les possibilités, dans l'édification vivante de tous les degrés successifs. Mépriser, c'est être doublement aveugle: envers soi-même et envers la multiplicité et la variété de la nature.

Ici l'échelle des valeurs perd le caractère pharisaïque qui, inhérent à toute morale bornée, la rend insupportable aux natures créatrices. Il ne s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et méprisable, ce qui est rédimé et condamné; mais la question qui se pose est plutôt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du passé et qu'est-ce qui appartient à l'avenir? qu'est-ce qui doit être conservé et qu'est-ce qui doit être épargné? quelles sont les choses qui aspirent à la vie, et quelles sont celles qui penchent vers la mort?

Mais si l'on demande à ces hommes, qui ont appris à voir clair dans les choses humaines, vers quels pôles se dirige leur appréciation inconsciente et infaillible, ils ne savent que répondre. Nous le savons et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'après la distance qui les sépare de l'âme. Ces hommes ont eu l'intuition de l'opposition qui existe entre l'homme sans âme et l'homme doué d'âme, et ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrés et de phases de cette opposition.

Dans des ouvrages antérieurs j'ai, en en indiquant l'origine, exposé cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur centre de gravité dans l'absolu, qui cherchent leur équilibre dans la transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre de gravité est dans le monde des phénomènes et qui cherchent leur équilibre dans les désirs et les angoisses. L'esprit transcendant s'abandonne à l'invisible dont il consent à être le serviteur; il recrée le monde des phénomènes et il le domine, non par l'arbitraire et en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa responsabilité. L'esprit attaché à la terre est dominé par le monde, par les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la possession, afin de se rendre maître des choses, pour la puissance et la domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, démentie par l'insatisfaction, le doute et la mort.

Les notes dominantes de cet esprit sont constituées par le désir et par la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives désespérées de cette force unilatérale, incapable de s'élever à la transcendance et de dépasser des buts utilitaires, de créer une image du monde ou une doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antérieure. Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-delà d'une limitation et d'une abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles réussissaient à faire un pas au-delà, on voyait aussitôt se glisser honteusement par la porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait nié l'existence. Remarquables au point de vue psychologique sont les phénomènes d'effroi qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les désignations variées qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant sur l'intellect qui poursuit des buts devait nécessairement aboutir à l'utilitarisme; la honte provoquée par cet attachement aux choses terrestres, le désespoir de trouer une justification dialectique d'utilités n'ayant aucun caractère obligatoire ont engendré des solutions palliatives singulières et bâtardes.

Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le _do ut des_ du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves, l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique. Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité.

C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires; qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à l'action prudente et avisée.

Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa propre essence.

J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide, dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété intéressée.

Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son expression n'échappe à l'oeil sensible. Ces caractères forment la mesure extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme. Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au _moi_, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là, en même temps que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du développement humain.

À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque, après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs.

L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que dans des formations collectives telles que la langue, les moeurs, la tradition, le mythe, plus tard dans des oeuvres d'art collectives, dans la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à l'égard des autres comme des êtres amoraux.

Une des oeuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation, qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de l'humanité.

Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur application à la science, à la technique, à l'économie ou à la politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et revendique la direction.

Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une oeuvre d'art médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible: tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme, l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité, toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable, d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres; que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement, au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits, possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède, en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir.

Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela, disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la volonté créatrice et l'institution créée.

Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons, dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous allons considérer les variations de la conscience qui doivent accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide coup d'oeil nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites, et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le tableau de l'avenir.