Où va le monde?

Chapter 12

Chapter 123,412 wordsPublic domain

Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin, faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se trouvent en excédent dans ses caisses.

À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.

Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi. Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu. L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.

Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où, d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.

C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent dans la même direction que le développement du régime de la possession, c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.

Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés, fonctionnaires, ouvriers, etc.

C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires, d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout permet de présumer que cette possession, devenue objective et impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la forme d'entreprises économiques mixtes.

La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs, pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir ayant pour objet la continuation de son oeuvre, sans que des générations oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et, sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il acquiert une analogie avec la création idéale d'une oeuvre d'art.

Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les oeuvres de fondation, ne servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel, ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par l'habitude, a été appliqué à ces oeuvres, aura perdu son caractère. Ce qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes, mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine.

Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales, destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées.

Si, maintenant, nous jetons un coup d'oeil sur un pays supposé avoir réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons les effets suivants.

La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards. L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est devenue meilleur marché et plus abondante.

La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus.

Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple, grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter. Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux directions.

En premier lieu, l'État devient incroyablement riche.

Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul problème des communications et des transports, signifie une multiplication de la force de production et une baisse incroyable du coût de la production, car pratiquement tout le domaine des communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un centre unique. On peut en dire autant de la production et de la répartition des forces.

L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet la fondation d'entreprises moyennes.

L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale. L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent.

À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple, non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu, l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant, un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs moins qualifiés entre de plus en plus dans les moeurs, les luttes pour les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé, ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur de travail.

La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines de ces formations adoptent le principe de la participation des collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail.

Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles. Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de développement compatibles avec la dignité et la destination divine de l'esprit humain.

Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le résumer dans les propositions suivantes:

1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce qui aura pour effet:

La suppression du gaspillage;

La transformation de la production superflue en production utile;

La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle;

Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les particuliers;

La responsabilité entre les mains des hommes moralement et intellectuellement doués.

2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue impossible.

3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont abattues; la division en membres supportant les charges et en membres imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui caractérise la vie et par une osmose organique.

4° Ainsi s'accroissent:

La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement;

Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et économiques.

II

LE CHEMIN DE LA MORALE

C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement progressif qui a été tant vantée pendant un siècle.

Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà, bien que cette notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du monde phénoménal.

Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement deviennent des choses réelles.

La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans cette région, c'est son âme.

Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu, avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit, si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de l'âme.

Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales: devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect, et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et se révèle comme étant d'origine supérieure.

Troubler la vie réelle par la considération transcendante de l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible.

En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel, nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement ni fin.

Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance, semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des désirs humains.

Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus, avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action d'ensemble, de direction et d'orientation.

C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est mauvais.

Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en opposition avec ses intérêts?

Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable quantité d'intérêts transcendantalisés?

Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique et plus claire que le monde trouble des réalités.

Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater, étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci: l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable.

Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité, aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une conception générale et fondamentale du monde et de la vie.