Chapter 8
ÉMILIA.--Que le gibet lui pardonne, et que l'enfer dévore ses os!--Pourquoi l'appellerait-il prostituée? Qui lui fait la cour? en quel lieu? dans quel temps? de quelle manière? avec quelle apparence? Le More est trompé par quelque indigne misérable, quelque grossier coquin, quelque méchant fourbe. O ciel! que ne démasques-tu de pareils scélérats? Que ne mets-tu à la main de chaque honnête homme un fouet pour flageller le drôle tout nu, d'un bout du monde à l'autre, depuis l'orient jusqu'au couchant!
JAGO.--Parlez plus bas.
ÉMILIA.--O fi! fi! de cet homme. C'était aussi quelque compagnon de cette trempe qui vous mit l'esprit sens dessus dessous, quand vous me soupçonnâtes d'une intrigue avec le More.
JAGO.--Allez, vous êtes une écervelée.
DESDÉMONA.--O bon Jago, que ferai-je pour ramener le coeur de mon mari? Bon ami, va le trouver; par cette lumière du ciel, j'ignore comment j'ai pu le perdre. Je tombe ici à genoux; si jamais ma volonté eut quelque tort envers son amour, en pensée, en parole ou en action; si jamais mes yeux, mes oreilles, aucun de mes sens, ont pu se complaire en quelque autre objet que lui; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je l'ai toujours aimé, et que je l'aimerai toujours tendrement quand il me rejetterait loin de lui dans la misère par un divorce... que toute consolation m'abandonne! La dureté peut beaucoup, et sa dureté peut détruire ma vie, mais jamais altérer mon amour. Je ne peux pas dire prostituée:--ce mot me fait horreur maintenant que je le prononce; mais tous les vains trésors du monde ne me feraient pas commettre l'action qui pourrait mériter ce titre.
JAGO.--Calmez-vous, je vous prie; ce n'est qu'un moment d'humeur. Les affaires d'État l'irritent, et c'est vous qu'il gronde.
DESDÉMONA.--S'il n'y avait pas d'autre cause...
JAGO.--Ce n'est que cela, je le garantis. (_Des trompettes._) Écoutez: ces trompettes annoncent le souper. Les grands messagers de Venise vous attendent. Entrez et ne pleurez plus; tout ira bien. (_Sortent Desdémona et Émilia._)(_Entre Roderigo._) Eh bien! Roderigo?
RODERIGO.--Je ne trouve pas que tu agisses franchement avec moi.
JAGO.--Quelle preuve du contraire?
RODERIGO.--Chaque jour tu me trompes par quelque nouvelle ruse, et à ce qu'il me semble, tu m'éloignes de toutes les occasions, bien plutôt que tu ne me procures quelque espérance. Je ne veux pas le supporter plus longtemps; et même je ne suis pas encore décidé à digérer en silence ce que j'ai déjà follement souffert.
JAGO.--Voulez-vous m'écouter, Roderigo?
RODERIGO.--Bah! je n'ai que trop écouté. Vos paroles et vos actions ne sont pas cousines.
JAGO.--Vous m'accusez très-injustement.
RODERIGO.--De rien qui ne soit vrai. Je me suis dépouillé de toutes mes ressources. Les bijoux que vous avez reçus de moi pour les offrir à Desdémona auraient à demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit qu'elle les avait acceptés; et en retour vous m'avez apporté l'espoir et la consolation d'égards prochains et d'un payement assuré; mais je ne vois rien.
JAGO.--Bon, poursuivez, fort bien.
RODERIGO.--_Fort bien, poursuivez_: je ne puis poursuivre, voyez-vous, et cela n'est pas fort bien; au contraire, je dis qu'il y a ici de la fraude, et je commence à croire que je suis dupe.
JAGO.--Fort bien.
RODERIGO.--Je vous répète que ce n'est pas fort bien.--Je veux me faire connaître à Desdémona. Si elle me rend mes bijoux, j'abandonnerai ma poursuite, et je me repentirai de mes recherches illégitimes. Sinon, soyez sûr que j'aurai raison de vous.
JAGO.--Vous avez tout dit?
RODERIGO.--Oui; et je n'ai rien dit que je ne sois bien résolu d'exécuter.
JAGO.--Eh bien! je vois maintenant que tu as du sang dans les veines, et je commence à prendre de toi meilleure opinion que par le passé. Donne-moi ta main, Roderigo; tu as conçu contre moi de très-justes soupçons; cependant je te jure que j'ai agi très-sincèrement dans ton intérêt.
RODERIGO.--Il n'y a pas paru.
JAGO.--Il n'y a pas paru, je l'avoue; et vos doutes ne sont point dénués de raison et de jugement. Mais, Roderigo, si tu as vraiment en toi ce que je suis maintenant plus disposé que jamais à y croire, je veux dire de la résolution, du courage et de la valeur, montre-le cette nuit; et si la nuit suivante tu ne possèdes pas Desdémona, fais-moi sortir traîtreusement de ce monde, et dresse des embûches contre ma vie.
RODERIGO.--Quoi! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque lueur, quelque apparence de raison?
JAGO.--Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de Venise pour mettre Cassio à la place d'Othello.
RODERIGO.--Est-il vrai? Othello et Desdémona vont donc retourner à Venise?
JAGO.--Non, non; il va en Mauritanie, et emmène avec lui la belle Desdémona, à moins que son séjour ici ne soit prolongé par quelque accident; et pour cela, il n'est point de plus sûr moyen que d'écarter ce Cassio.
RODERIGO.--Que voulez-vous dire?--L'écarter?
JAGO.--Quoi! en le mettant hors d'état de succéder à Othello, en lui faisant sauter la cervelle.
RODERIGO.--Et c'est là ce que vous voulez que je fasse?
JAGO.--Oui, si vous osez vous rendre service et justice vous-même. Ce soir il soupe chez une fille de mauvaise vie, et je dois aller l'y trouver. Il ne sait rien encore de sa brillante fortune. Si vous voulez l'épier au sortir de là (et je m'arrangerai pour que ce soit entre minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce qu'il vous plaira. Je serai à deux pas prêt à vous seconder; il tombera entre nous deux. Venez, ne restez pas ébahi du projet; mais suivez-moi. Je vous prouverai si bien la nécessité de sa mort, que vous vous sentirez obligé de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure de souper, et la nuit s'avance vers son milieu. A l'oeuvre.
RODERIGO.--Je veux bien savoir auparavant la raison de tout ceci.
JAGO.--Vous serez satisfait.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Un appartement dans le château.
_Entrent_ OTHELLO, LODOVICO, DESDÉMONA, ÉMILIA _et leur suite_.
LODOVICO.--Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas plus loin.
OTHELLO.--Excusez-moi, la promenade me fera du bien.
LODOVICO.--Madame, bonne nuit; je remercie humblement Votre Seigneurie.
DESDÉMONA.--Votre Honneur est le bienvenu.
OTHELLO.--Vous plaît-il de venir, seigneur? _(A voix basse.)_ Oh! Desdémona!
DESDÉMONA.--Mon seigneur?
OTHELLO.--Allez à l'instant vous mettre au lit, je reviens tout à l'heure. Renvoyez votre suivante. N'y manquez pas.
DESDÉMONA.--Je le ferai, mon seigneur.
(Sortent Othello, Lodovico et la suite.)
ÉMILIA.--Comment cela va-t-il à présent? Il a l'air plus doux que tantôt.
DESDÉMONA.--Il dit qu'il va revenir tout à l'heure. Il m'a ordonné de me mettre au lit, et de te renvoyer.
ÉMILIA.--De me renvoyer?
DESDÉMONA.--C'est son ordre. Ainsi, bonne Émilia, donne-moi mes vêtements de nuit, et adieu. Il ne faut pas lui déplaire maintenant.
ÉMILIA.--Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!
DESDÉMONA.--Oh! moi, non. Mon amour le chérit tellement que même son humeur bourrue, ses dédains, ses brusqueries (je t'en prie, délace-moi) ont de la grâce et du charme pour moi.
ÉMILIA.--J'ai mis au lit les draps que vous m'avez demandés.
DESDÉMONA.--O mon père, que nos coeurs sont insensés!--(_A Émilia._) Si je meurs avant toi, ensevelis-moi, je t'en prie, dans un de ces draps.
ÉMILIA.--Allons, allons, comme vous bavardez.
DESDÉMONA.--Ma mère avait auprès d'elle une jeune fille, elle s'appelait Barbara. Elle était amoureuse, et celui qu'elle aimait devint fou et l'abandonna. Elle avait une chanson du saule: c'était une vieille chanson, mais qui exprimait sa destinée, et elle mourut en la chantant. Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit: j'ai bien de la peine à m'empêcher de laisser tomber de côté ma tête, et de chanter la chanson comme la pauvre Barbara.--Je t'en prie, dépêche-toi.
ÉMILIA.--Irai-je chercher votre robe de nuit?
DESDÉMONA.--Non, détache cela.--Ce Lodovico est un homme agréable.
ÉMILIA.--Un très-bel homme.
DESDÉMONA.--Et il parle bien.
ÉMILIA.--J'ai connu à Venise une dame qui aurait fait pieds nus le pèlerinage de la Palestine, seulement pour toucher à ses lèvres.
DESDÉMONA.
La pauvre enfant était assise, en soupirant, auprès d'un sycomore. Chantez tous le saule vert. Sa main sur son coeur, sa tête sur ses genoux; Chantez le saule, le saule, le saule. Le frais ruisseau coulait près d'elle, et répétait en murmurant ses gémissements; Chantez le saule, le saule, le saule. Ses larmes amères coulaient de ses yeux et amollissaient les pierres;
(A Émilia.)
Laisse ceci là:
Chantez le saule, le saule, le saule,
(A Émilia.) Je t'en prie, dépêche-toi; il va rentrer.
Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande. Que personne le blâme; j'approuve ses dédains:
Non; ce n'est pas là ce qui suit.--Écoute; qui frappe?
ÉMILIA.--C'est le vent.
DESDÉMONA.
J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors? Chantez le saule, le saule, le saule.
--Si je fais la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous feront la cour[22].
(A Émilia.)
Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela présage-t-il des pleurs?
[Note 22: Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans les _Relicks of ancient Poetry_. Le saule était alors, en Angleterre, l'arbre de l'amour malheureux.]
ÉMILIA.--Ce n'est ni ici ni là.
DESDÉMONA--Je l'avais ouï dire ainsi. Oh! ces hommes, ces hommes!--Dis-moi, Émilia:--crois-tu en conscience qu'il y ait des femmes qui trompent si indignement leurs maris?
ÉMILIA.--Il y en a; cela n'est pas douteux.
DESDÉMONA.--Voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde entier?
ÉMILIA.--Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?
DESDÉMONA.--Non, par cette lumière du ciel.
ÉMILIA.--Ni moi non plus, par cette lumière du ciel. Je le ferais tout aussi bien dans l'obscurité.
DESDÉMONA.--Mais, voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde entier?
ÉMILIA.--Le monde est bien grand; c'est un grand prix pour une petite faute!
DESDÉMONA.--Non, en vérité, je pense que tu ne le voudrais pas.
ÉMILIA.--En vérité, je crois le contraire, et que je voudrais le défaire après l'avoir fait. Certes, je ne ferais pas une pareille chose pour un anneau d'alliance, une pièce de linon, des robes, des jupons, des chapeaux, ni pour une médiocre récompense; mais pour le monde entier... Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour le faire roi? A ce prix je risquerais le purgatoire.
DESDÉMONA.--Que je sois maudite si je voudrais commettre un pareil crime pour le monde entier!
ÉMILIA.--Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le monde, et si vous aviez le monde pour votre peine, votre crime serait dans votre monde, et vous en feriez sur-le-champ une vertu.
DESDÉMONA.--Et moi je ne crois pas qu'il y ait de pareilles femmes.
ÉMILIA.--Il y en a par douzaines, et encore autant par-dessus le marché qu'il en tiendrait dans ce monde entier qui serait le prix de leur faute: mais je pense que la faute en est aux maris si les femmes succombent; voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en accès d'une insupportable jalousie, et nous accablent de contraintes, ou ils nous battent et diminuent pour nous faire enrager ce que nous avions à dépenser; eh bien! alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les maris sachent que leurs femmes sont sensibles comme eux; elles voient, elles sentent, elles ont un palais qui sait distinguer ce qui est doux et ce qui est amer comme les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion? je le crois encore; est-ce la légèreté qui les entraîne? c'est aussi cela. Et nous, donc, n'avons-nous pas des passions, et le goût du plaisir et de la légèreté comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien; sinon qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont leurs torts envers nous qui les amènent.
DESDÉMONA.--Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel m'inspire l'habitude de ne pas apprendre le mal par le mal, et de me corriger au contraire par la vue du mal!
(Elles sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Une rue.
_Entrent_ JAGO et RODERIGO.
JAGO.--Là, mets-toi derrière cette borne.--Dans l'instant il va venir. Tiens ta bonne épée nue, et plonge-la dans son sein: ferme, ferme, ne crains rien; je serai à côté de toi. Ceci nous sauve ou nous perd: songes-y et affermis-toi dans ta résolution.
RODERIGO.--Tiens-toi près de moi: je peux manquer mon coup.
JAGO.--Ici, sous ta main.--Sois ferme et tire ton épée.
(Il se retire à peu de distance.)
RODERIGO.--Je ne me sens pas très-porté à cette action. Cependant il m'a donné des motifs déterminants.--Après tout, ce n'est qu'un homme mort.--Allons, mon épée, sors du fourreau.--Il mourra.
(Il va à son poste.)
JAGO.--J'ai frotté ce jeune bouton presque jusqu'à le rendre sensible, et le voilà qui s'irrite. Maintenant qu'il tue Cassio, que Cassio le tue, ou qu'ils se tuent tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon profit.--Si Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous les bijoux que je lui ai escamotés sous le nom de présents pour Desdémona. Il ne faut pas que cela soit. Si Cassio survit, il y a dans sa vie un éclat de tous les jours qui me rend hideux.--D'ailleurs le More peut me dévoiler à lui: je vois là un grand péril pour moi.--Non, il faut qu'il meure.--Mais chut! je l'entends qui vient.
(Entre Cassio.)
RODERIGO.--Je reconnais sa démarche. C'est lui. (_Il s'élance et fond sur Cassio._) Misérable, tu meurs.
CASSIO.--Ce coup en effet m'eût été fatal, si mon armure n'était meilleure que tu ne croyais. Je veux éprouver la tienne.
(Il tire son épée et blesse Roderigo.)
RODERIGO.--Oh! je suis mort.
(Jago s'élance de sa place, frappe Cassio par derrière à la jambe, et s'en va.)
CASSIO.--Je suis estropié pour toujours. Oh! du secours! au meurtre! au meurtre!
(Il tombe.)
OTHELLO, _dans l'éloignement_.--La voix de Cassio!--Jago tient sa parole.
RODERIGO.--O misérable que je suis!
OTHELLO.--Oui, c'est cela même.
CASSIO.--Oh! du secours! un chirurgien! de la lumière!
OTHELLO.--C'est lui.--O brave Jago, homme juste et honnête qui ressens si généreusement l'injure de ton ami, tu m'enseignes mon devoir.--Femme, votre amant est couché mort et votre destin arrive à grands pas.--Prostituée, j'arrive. Hors de mon coeur et ces charmes et tes yeux, tout est effacé. Ton lit, ce lit souillé par l'impudicité, va être taché du sang de l'impudique.
(Il s'éloigne.)
(Entrent Lodovico et Gratiano, à distance.)
CASSIO.--Oh! comment! point de garde, pas un seul passant? au meurtre! au meurtre!
GRATIANO.--C'est quelque accident sinistre; ces cris sont terribles.
CASSIO.--Oh! du secours!
LODOVICO.--Écoutez!
RODERIGO.--O perfide scélérat!
LODOVICO.--Deux ou trois gémissements! la nuit est noire; ces cris pourraient être feints.--Croyez qu'il n'est pas sûr d'avancer vers ces cris sans plus de monde.
RODERIGO.--Personne ne vient. Alors je vais mourir en perdant tout mon sang.
(Entre Jago un flambeau à la main.)
LODOVICO.--Écoutons.
GRATIANO.--Voici quelqu'un qui vient en chemise, avec un flambeau et des armes.
JAGO.--Qui est là? Quel est ce bruit? On crie au meurtre?
LODOVICO.--Nous ne savons pas.
JAGO.--N'avez-vous pas entendu un cri?
CASSIO.--Ici, ici: au nom du ciel, secourez-moi!
JAGO.--Qu'est-il arrivé?
GRATIANO.--C'est l'enseigne d'Othello, à ce qu'il me semble.
LODOVICO.--Lui-même en effet, un brave soldat.
JAGO.--Qui êtes-vous, vous qui criez si piteusement?
CASSIO.--Jago!--Oh! je suis perdu, assassiné par des traîtres. Donne-moi quelque secours.
JAGO, _accourant_.--Hélas! vous, lieutenant? Quels sont les misérables qui ont fait ceci?
CASSIO.--Il y en a un, je crois, à quelques pas, et qui est hors d'état de s'enfuir.
JAGO.--O lâches assassins! (_à Lodovico et Gratiano._) Qui êtes-vous là? approchez, et venez à notre aide.
RODERIGO.--Oh! secourez-moi.
CASSIO.--C'est l'un d'entre eux.
JAGO.--Exécrable meurtrier! O scélérat!
(Il perce Roderigo.)
RODERIGO.--O infernal Jago! Chien inhumain! oh! oh! oh!
JAGO, _élevant la voix_.--Égorger les gens dans l'obscurité! où sont ces bandits sanguinaires? Quel silence dans cette ville! Au meurtre! au meurtre!--(_Se tournant vers Lodovico._) Qui pouvez-vous être? Êtes-vous des bons ou des méchants?
LODOVICO.--Comme nous agirons, jugez-nous.
JAGO.--Seigneur Lodovico?
LODOVICO.--Lui-même.
JAGO.--Je vous demande pardon, seigneur.--Voici Cassio blessé par des bandits.
GRATIANO.--Cassio?
JAGO, _à Cassio_.--Comment cela va-t-il, frère?
CASSIO.--Ma jambe est en deux.
JAGO.--Le ciel nous en préserve!--Messieurs, de la lumière, je vais bander sa plaie avec ma chemise.
(Entre Bianca.)
BIANCA.--Quoi? qu'est-il donc arrivé? Qui est-ce qui criait?
JAGO.--Qui est-ce qui criait?
BIANCA.--O mon doux Cassio! mon cher Cassio! O Cassio, Cassio, Cassio!
JAGO.--O impudente coquine!--Cassio, pourriez-vous soupçonner quels sont ceux qui vous ont ainsi mutilé?
CASSIO.--Non.
GRATIANO.--Je suis désolé de vous trouver en cet état. J'ai été vous chercher chez vous.
JAGO.--Prêtez-moi une jarretière. Bon.--Oh! si nous avions une chaise pour l'emporter doucement d'ici!
BIANCA.--Hélas! il s'évanouit. O Cassio, Cassio, Cassio!
JAGO.--Nobles seigneurs, vous tous, je soupçonne cette malheureuse d'être de compagnie dans cet attentat. Un peu de patience, cher Cassio.--Venez, venez; prêtez-moi une lumière. (_Il va à Roderigo._) Voyons, connaissons-nous ce visage, ou non?--Comment, mon ami, mon cher compatriote, Roderigo!--Non...--Oui, c'est lui-même, ô ciel! c'est Roderigo.
GRATIANO.--Quoi! Roderigo de Venise?
JAGO.--Lui-même: le connaissiez-vous?
GRATIANO.--Si je le connaissais? oui.
JAGO.--Le seigneur Gratiano! J'implore votre pardon. Ces sanglants accidents doivent excuser la négligence de mes manières envers vous.
GRATIANO.--Je suis bien aise de vous voir.
JAGO.--Eh bien! Cassio, comment vous trouvez-vous? oh! une chaise, une chaise!
GRATIANO, _avec étonnement_.--Roderigo!
JAGO.--C'est lui, c'est lui.--Ah! bonne nouvelle! voilà la chaise.--Que quelque bonne âme l'emporte soigneusement. Je cours chercher le chirurgien du général. (_A Bianca._) Pour vous, madame, ne prenez pas tant de peines. Celui qui est étendu là, Cassio, était mon intime ami. (_A Cassio._) Quelle querelle y avait-il donc entre vous deux?
CASSIO.--Nulle au monde, et je ne connais pas cet homme.
JAGO, _à Bianca_.--Pourquoi êtes-vous si pâle? (_Aux porteurs du brancard._) Marchez, qu'il ne reste pas plus longtemps à l'air. (_On emporte Cassio et Roderigo._) Vous, dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi êtes-vous si pâle, madame?--Remarquez-vous l'égarement de ses yeux?--Ah! si vous avez _le_ regard fixe, nous en saurons davantage tout à l'heure.--Regardez-la bien, je vous prie; observez-la: voyez-vous, messieurs? quand les langues seraient muettes, le crime parlerait encore.
(Entre Émilia.)
ÉMILIA.--Hélas! qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mon mari?
JAGO.--Cassio vient d'être attaqué dans l'obscurité par Roderigo et des drôles qui se sont sauvés. Il est presque assassiné et Roderigo est mort.
ÉMILIA.--Hélas! brave homme! Hélas! bon Cassio!
JAGO.--Voilà ce qu'on gagne à aller chez des créatures.--Émilia, je t'en prie, va savoir de Cassio où il a soupé ce soir.--(_Regardant Bianca._) Quoi, vous frémissez à cette question?
BIANCA.--C'est chez moi qu'il a soupé, mais je ne frémis point de le dire.
JAGO.--Ah! chez vous! je vous accuse, suivez-moi.
ÉMILIA.--Fi donc! fi donc, coquine!
BIANCA.--Je ne suis pas une coquine. Je mène une vie aussi honnête que vous qui m'insultez.
ÉMILIA.--Que moi? pouah! fi donc!
JAGO.--Généreux et nobles seigneurs, allons voir panser le pauvre Cassio.--Venez, madame, vous avez d'autres histoires à nous conter.--Émilia, cours à la citadelle, va dire à mon seigneur et à sa femme ce qui vient d'arriver. (_Aux autres._) Voulez-vous venir, je vous prie? (_A part._) Voici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une chambre à coucher.--Un flambeau allumé.
DESDÉMONA _endormie dans son lit. Entre_ OTHELLO.
OTHELLO.--C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme! ne permettez pas que je la dise devant vous, chastes étoiles! c'est la cause! cependant je ne veux pas verser son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein plus blanc que la neige, plus uni que l'albâtre des tombeaux. (_Il pose à terre son épée._) Pourtant il faut qu'elle meure, autrement elle trahira encore d'autres hommes. Éteignons ce flambeau et ensuite éteignons le flambeau de sa vie[23].--Si je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter ta flamme, si je venais à me repentir.--Mais que j'éteigne une fois ta flamme, toi le plus merveilleux ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où se retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer ta lumière.--Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus la faire refleurir; il faut qu'elle se fane.--Je veux sentir encore la rose sur sa tige. (_Il l'embrasse._) O haleine embaumée qui persuaderait presque à la justice de briser son glaive!--Encore un baiser; encore un! sois telle que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et je t'aimerai après.--Encore un, voici le dernier.--Jamais baiser si doux ne fut si fatal.--Il faut que je pleure; mais ce sont de cruelles larmes!--C'est le courroux du ciel, il frappe ce qu'il aime.--Elle s'éveille.
[Note 23:_Put out the light and then put out the light_:
Ce passage a beaucoup occupé les commentateurs: son sens le plus naturel est celui que nous avons adopté; Othello applique successivement l'expression _put out the light, éteindre la lumière_, au flambeau allumé qu'il éteint, et au flambeau de la vie de Desdémona, rien n'est plus commun dans Shakspeare que ce double emploi du même mot appliqué, dans le même vers, à deux objets différents. Warburton avait changé le sens, en changeant la ponctuation.
Put _out the light, and then_.--_Put out the light_!
«Éteignons ce flambeau et alors...--Éteindre ce flambeau? Si je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter la flamme, etc. etc.»
Ce changement ne me paraît nullement nécessaire; un jeu de mots, ou ce qui y ressemble, est souvent le texte original le plus vraisemblable.]
DESDÉMONA.--Qui est là? Othello?
OTHELLO.--Oui, Desdémona.
DESDÉMONA.--Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur?
OTHELLO.--Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona?
DESDÉMONA.--Oui, mon seigneur.
OTHELLO.--Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime pour lequel vous ne soyez pas encore assurée de la grâce du ciel, implorez-la sur-le-champ.
DESDÉMONA.--Hélas! mon seigneur, que voulez-vous dire?
OTHELLO.--Allons, faites ce que je dis, et soyez prompte; je vais me promener en attendant;--je ne voudrais pas tuer votre âme avant qu'elle se fût préparée;--non, le ciel m'en préserve! je ne voudrais pas tuer ton âme.
DESDÉMONA.--Vous parlez de tuer?
OTHELLO.--Oui, j'en parle.
DESDÉMONA.--Que le ciel ait donc pitié de moi!
OTHELLO.--Amen, de tout mon coeur.
DESDÉMONA.--Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne me tuerez pas.
OTHELLO.--Hum!
DESDÉMONA.--Et cependant je vous crains; car vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi je craindrais, je n'en sais rien, car je ne me connais pas de crime; et pourtant je sens que je crains.
OTHELLO.--Pense à tes péchés.
DESDÉMONA.--C'est l'amour que je vous porte.
OTHELLO.--Oui, c'est pour cela que tu meurs.
DESDÉMONA.--C'est une mort bien contre nature, que d'être tuée pour aimer. Hélas! pourquoi mordez-vous ainsi votre lèvre inférieure? Quelque violente passion ébranle tout votre corps: ce sont des présages sinistres; cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.
OTHELLO.--Paix, tiens-toi tranquille.
DESDÉMONA.--Je le fais. Qu'est-ce?
OTHELLO.--Ce mouchoir que j'aimais tant et que je t'avais donné, tu l'as donné à Cassio.