Chapter 7
JAGO.--L'honneur est un être invisible. Bien des femmes qui ne l'ont plus l'ont encore à nos yeux: mais pour le mouchoir...
OTHELLO.--Par le ciel, je l'aurais oublié volontiers.--Tu dis?--Oh! cette idée revient dans ma mémoire, comme sur la maison infestée revient le corbeau, présage de malheur.--Il a eu mon mouchoir!
JAGO.--Oui, qu'importe?
OTHELLO.--Cela se gâte, maintenant...
JAGO.--Que serait-ce si je disais l'avoir vu vous faire outrage, lui avoir entendu dire...? Car il est de par le monde des misérables qui, après avoir, à force de poursuites importunes, subjugué une maîtresse, ou reçu d'elle de volontaires faveurs, ne peuvent s'empêcher de bavarder.
OTHELLO.--A-t-il dit quelque chose?
JAGO.--Oui, seigneur; mais, soyez-en bien sûr, il n'a rien dit qu'il ne soit prêt à nier.
OTHELLO.--Qu'a-t-il dit?
JAGO.--Ma foi... qu'il a... Je ne sais pas ce qu'il a fait.
OTHELLO.--Quoi, quoi?
JAGO.--Été reçu...
OTHELLO.--Où?
JAGO.--Dans son lit.
OTHELLO.--Avec elle?
JAGO.--Avec elle, auprès d'elle.--Tout ce que vous voudrez.
OTHELLO.--Reçu dans son lit!--Avec elle!--Auprès d'elle!--Dans son lit!--O cela est horrible!--Le mouchoir!--Des aveux!--Le mouchoir!--Qu'il avoue et qu'il soit pendu pour son forfait.--Non, d'abord pendu, et il avouera après...--J'en frissonne.--Non, la nature ne serait point ainsi saisie et possédée par une passion souveraine, sans un motif réel[18].--Non, ce ne sont point des paroles qui me bouleversent de la sorte!--Ses yeux!--Ses joues!--Ses lèvres!--Est-il possible?--Avoue.--Le mouchoir!--O démon!
(Il tombe sans connaissance.)
[Note 18: _Nature would not vest herself in such shadowing passion without some instruction_ Les commentateurs ont tourmenté de mille façons le passage dont le sens tel que nous l'avons donné est parfaitement clair et d'accord avec les mots qui précèdent comme avec toute la situation.]
JAGO.--Opérez, mes poisons, opérez. Voilà comment se laissent prendre les fous crédules, et comment, malgré leur innocence, de chastes et vertueuses dames subissent les reproches.--Holà, seigneur! mon seigneur! Othello! (_Entre Cassio._) Ah! Cassio, quelle nouvelle!
CASSIO.--Qu'est-il donc arrivé?
JAGO.--Mon seigneur vient de tomber dans une attaque d'épilepsie; c'est la seconde; il en eut une hier.
CASSIO.--Frottons-lui les tempes.
JAGO.--Non, laissez; il faut que cet engourdissement léthargique ait son libre cours, autrement vous le verrez écumer et passer bientôt à une sauvage frénésie.--Regardez, il s'agite: retirez-vous pour quelque temps; il va reprendre ses sens: dès qu'il m'aura quitté, j'ai à vous parler d'une affaire importante. _(Cassio sort.)_ Eh bien! général, comment vous trouvez-vous? ne vous êtes-vous pas blessé à la tête!
OTHELLO.--Te moques-tu de moi?
JAGO.--Me moquer de vous? non par le ciel; je voudrais que vous supportassiez votre sort en homme.
OTHELLO.--Un homme qui porte des cornes n'est plus qu'une brute, un monstre.
JAGO.--Il y a donc bien des brutes et des monstres dans une grande ville?
OTHELLO.--L'a-t-il avoué?
JAGO.--Mon bon seigneur, soyez un homme. Croyez qu'un même sort attelle avec vous tout homme qui a subi le joug du mariage. Il y a, à l'heure qu'il est, des millions de maris qui la nuit dorment dans des lits où d'autres ont pris place, et qu'ils jureraient n'appartenir qu'à eux seuls. Votre situation vaut mieux: oh! c'est être le jouet de l'enfer, et subir les suprêmes moqueries du démon, que d'embrasser une prostituée et de reposer avec sécurité près d'elle, en la croyant chaste.--Non, que je sache tout; et sachant ce que je suis, je saurai aussi ce qu'elle doit devenir à son tour.
OTHELLO.--Oh! tu as raison! cela est certain.
JAGO.--Restez un moment à l'écart, et prêtez l'oreille avec patience. Tandis que vous étiez ici, il y a un moment, fou de votre malheur (passion indigne d'un homme tel que vous), Cassio est arrivé; je l'ai congédié en donnant à votre évanouissement une cause naturelle; mais je lui ai dit de revenir bientôt me parler, et il l'a promis. Cachez-vous dans cet enfoncement, et de là observez les airs moqueurs, les dédains, les sourires insultants qui viendront se peindre sur chaque trait de son visage. Je lui ferai raconter de nouveau toute l'aventure, où, comment, combien de fois, depuis quelle époque et quand il a été et doit être encore reçu par votre femme; remarquez seulement ses gestes; mais de la patience, seigneur, ou je dirai que vous n'êtes après tout que colère et que vous n'avez rien d'un homme.
OTHELLO.--Entends-tu, Jago? je serai bien prudent dans ma patience; mais aussi, entends-tu? bien sanguinaire.
JAGO.--Et ce ne sera pas sans raison; mais laissez venir le temps pour tout. Voulez-vous vous retirer? (_Othello s'éloigne et se cache._) Maintenant je veux questionner Cassio sur Bianca. C'est une aventurière qui, en vendant ses caresses, s'achète du pain et des vêtements. Cette créature est passionnée pour Cassio; car c'est le fléau des filles de tromper cent hommes, pour être trompées par un seul. Quand on parle d'elle à Cassio, il ne peut s'empêcher d'éclater de rire.--Il vient.--Dès qu'il va sourire, Othello deviendra furieux, et son aveugle jalousie verra tout de travers les sourires, les gestes, les airs libres du pauvre Cassio. (_Entre Cassio._) Eh bien! lieutenant, comment êtes-vous maintenant?
CASSIO.--D'autant plus mal, que vous me donnez un titre dont la privation me tue.
JAGO, _élevant la voix_.--Cultivez bien Desdémona et vous êtes sûr du succès. (_Baissant le ton._) Oh! si cette grâce dépendait de Bianca, comme vos désirs seraient bientôt satisfaits!
CASSIO.--Ah! bonne petite âme!
OTHELLO, _à part_.--Voyez comme il sourit déjà.
JAGO, _à voix haute_.--Je n'ai jamais vu femme si passionnée pour un homme.
CASSIO.--Oh! la pauvre créature, je crois en effet qu'elle m'aime.
OTHELLO, _à part_.--Oui, il le nie faiblement, et sourit.
JAGO.--M'entendez-vous, Cassio?
OTHELLO, à _part_.--Maintenant il le presse de tout raconter. Va; poursuis: bien dit, bien dit.
JAGO.--Elle fait courir le bruit que vous comptez l'épouser: en avez-vous l'intention?
CASSIO.--Ha! ha! ha!
OTHELLO, _à part_.--Triomphes-tu, Romain? triomphes-tu?
CASSIO.--Moi l'épouser? Qui? une fille! Aie, je t'en prie, un peu meilleure opinion de mon esprit; ne lui crois pas si mauvais goût. Ha! ha! ha!
OTHELLO, _à part_.--Oui, oui, ils rient ceux qui remportent la victoire.
JAGO.--En vérité, le bruit court que vous l'épouserez.
CASSIO.--De grâce, parle vrai.
JAGO.--Je suis un drôle si je mens.
OTHELLO, _à part_.--As-tu fait mon compte? Bien, bien.
CASSIO.--C'est un propos de cette créature: elle s'est, dans son amour et sa vanterie, persuadée que je l'épouserais; mais je ne lui ai rien promis.
OTHELLO, à _part_.--Jago me fait signe: sans doute Cassio commence l'histoire.
CASSIO.--Elle était ici, il n'y a qu'un moment; elle me poursuit partout. L'autre jour j'étais sur le bord de la mer, causant avec quelques Vénitiens; tout à coup arrive la folle, et elle se jette ainsi à mon cou...
(Cassio peint, par son geste, le mouvement de Bianca.)
OTHELLO, _à part_.--S'écriant, _ô mon cher Cassio_! c'est ce que son geste exprime, je le vois.
CASSIO.--Et elle se pend à mon cou, et s'y balance, et pleure, et me tire, et me pousse. Ha! ha! ha!
OTHELLO, à _part_.--Il raconte maintenant comment elle l'a entraîné dans ma chambre. Oh! je vois maintenant ton nez, mais non le chien auquel je le jetterai.
CASSIO.--Il faut que j'évite sa rencontre.
JAGO.--Devant moi! Tenez, la voilà qui vient.
(Entre Bianca.)
CASSIO.--Ardente comme une chatte sauvage!--Mais celle-ci est parfumée.--(_A Bianca._) Que me voulez-vous en me poursuivant de la sorte?
BIANCA.--Que le diable et sa femme vous poursuivent! Que me vouliez-vous vous-même, avec ce mouchoir que vous m'avez remis tantôt? J'étais une grande dupe de le prendre: et ne faut-il pas que j'en copie le dessin? Oui, sans doute, il est bien vraisemblable que vous l'ayez trouvé dans votre chambre, sans savoir qui peut l'y avoir laissé. C'est un don de quelque péronnelle, et il faut que j'en copie le dessin! (_Elle lui jette le mouchoir._) Tenez, rendez-le à votre belle. Où que vous l'ayez pris, je n'en copierai pas un point.
CASSIO.--Comment, ma douce Bianca? Quoi donc? quoi donc?
OTHELLO, _à part_.--Par le ciel, voilà sûrement mon mouchoir!
BIANCA.--Si vous voulez venir souper ce soir, vous en êtes le maître; sinon, venez quand il vous plaira.
(Elle sort.)
JAGO.--Suivez-la, suivez-la.
CASSIO.--Il le faut bien, sans quoi elle va bavarder dans la rue.
JAGO.--Soupez-vous chez elle?
CASSIO.--Oui, c'est mon projet.
JAGO.--Peut-être pourrai-je vous y voir; car j'ai vraiment besoin de causer avec vous.
CASSIO.--Venez-y, je vous prie: voulez-vous?
JAGO.--N'en dites pas plus, partez.
(Cassio sort.)
(Othello s'avance.)
OTHELLO.--Comment le tuerai-je, Jago?
JAGO.--Avez-vous remarqué comme il s'applaudissait de son infâme action?
OTHELLO.--O Jago!
JAGO.--Et le mouchoir, l'avez-vous vu?
OTHELLO.--Était-ce le mien?
JAGO.--Le vôtre: je vous jure. Et de voir le cas qu'il fait de cette femme insensée, votre femme! Elle lui a donné ce mouchoir, et il l'a donné à sa maîtresse!
OTHELLO.--Je voudrais que son supplice pût durer neuf ans.--Une femme accomplie! une femme si belle! une femme si douce!
JAGO.--Allons, il faut oublier tout cela.
OTHELLO.--Oui; qu'elle meure, qu'elle périsse, qu'elle soit damnée cette nuit; elle ne vivra point.--Non, mon coeur est changé en pierre, je le frappe et cela me fait mal à la main.--Oh! l'univers n'avait pas une plus douce créature.--Elle était digne de partager la couche d'un empereur, et de lui imposer ses lois.
JAGO.--Eh! ce n'est pas là votre objet.
OTHELLO.--Qu'elle soit maudite! Je ne dis que ce qu'elle est en effet.--Si habile avec son aiguille!--Une musicienne admirable!--Oh! elle adoucirait en chantant la férocité d'un ours.--D'un esprit si élevé, d'une imagination si féconde!
JAGO.--Elle n'en est que plus coupable.
OTHELLO.--Oh! mille, mille fois plus!--Et puis, de si bonne naissance!
JAGO.--Oui, trop bonne!
OTHELLO.--Oui, cela est certain: mais vois, Jago, quelle pitié!--Oh! Jago! quelle pitié, Jago!
JAGO.--Si vous êtes si épris même de sa perfidie, donnez-lui pleine licence de vous outrager; car si l'injure ne vous touche point, elle n'offense personne.
OTHELLO.--Je veux la mettre en pièces.--Me déshonorer!
JAGO.--Oh! cela est infâme de sa part.
OTHELLO.--Avec mon officier!
JAGO.--Cela est plus infâme encore.
OTHELLO.--Procure-moi du poison, Jago, pour cette nuit; je ne veux point entrer en explication avec elle, de peur que ses grâces et sa beauté ne désarment encore mon âme.--Cette nuit, Jago.
JAGO.--Ne vous servez pas de poison: étranglez-la plutôt dans son lit; dans ce lit même qu'elle a souillé.
OTHELLO.--Bon, bon! cette justice me plaît.--Excellente idée.
JAGO.--Et pour Cassio, laissez-moi faire, je me charge de lui: vers minuit vous en saurez davantage.
(Une trompette se fait entendre au dehors.)
OTHELLO.--Excellente idée. Qu'annonce cette trompette?
JAGO.--Sûrement quelque nouvelle de Venise. Ah! c'est Lodovico envoyé par le duc: et voyez, votre femme l'accompagne.
(Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.)
LODOVICO.--Salut, brave général.
OTHELLO.--De tout mon coeur, seigneur.
LODOVICO.--Le duc et le sénat de Venise vous saluent.
(Il remet une dépêche à Othello.)
OTHELLO.--Je baise cet écrit, interprète de leur bon plaisir.
(Othello ouvre et lit la dépêche.)
DESDÉMONA.--Et quelles nouvelles, cher cousin Lodovico?
JAGO.--Je suis ravi de vous voir, seigneur: soyez le bienvenu en Chypre.
LODOVICO.--Je vous remercie; comment se porte le lieutenant Cassio?
JAGO.--Il vit, seigneur.
DESDÉMONA.--Mon cousin, il est survenu entre lui et mon seigneur une mésintelligence fâcheuse: mais vous saurez tout arranger.
OTHELLO, _à demi-voix._--En êtes-vous bien sûre?
DESDÉMONA.--Mon seigneur?
OTHELLO, _continuant de lire_.--«Ne manquez pas de vous y conformer! Si vous voulez...
LODOVICO, _à Desdémona_.--Il ne s'adressait à personne; c'est de la lettre qu'il est occupé.--Est-ce qu'il y a de la division entre le général et Cassio?
DESDÉMONA.--Une division tout à fait malheureuse; je ferais beaucoup pour les réconcilier, à cause de l'amitié que je porte à Cassio.
OTHELLO, _d'une voix étouffée_.--Feux et soufre!
DESDÉMONA.--Seigneur?
OTHELLO.--Avez-vous votre bon sens?
DESDÉMONA.--Quoi, est-il en colère?
LODOVICO.--Il se peut que la lettre lui cause cette émotion; car le sénat, je crois, le rappelle à Venise, et donne à Cassio son gouvernement.
DESDÉMONA.--En vérité, j'en suis bien aise.
OTHELLO.--En vérité?
DESDÉMONA.--Mon seigneur?
OTHELLO.--Je suis bien aise, moi, de vous voir folle.
DESDÉMONA.--Pourquoi, cher Othello?
OTHELLO.--Démon!
(Il la frappe.)
DESDÉMONA.--Je n'ai pas mérité ceci.
LODOVICO.--Seigneur, on ne croirait pas cela à Venise, quand je jurerais que je l'ai vu de mes yeux. C'est beaucoup trop. Consolez-la, elle pleure.
OTHELLO.--Oh! démon, démon! Si les pleurs d'une femme pouvaient féconder la terre, chaque larme qu'elle laisse tomber deviendrait un crocodile.--(_A Desdémona._) Hors de ma vue!
DESDÉMONA.--Je ne veux pas rester, puisque je vous offense.
(Elle fait quelques pas pour sortir.)
LODOVICO.--En vérité, voilà une femme bien soumise. Je vous en conjure, seigneur, rappelez-la.
OTHELLO.--Madame?
DESDÉMONA.--Mon seigneur?
OTHELLO, _à Lodovico_.--Que lui voulez-vous?
LODOVICO.--Qui! moi, seigneur?
OTHELLO.--Oui, vous; vous avez désiré que je la fisse revenir: seigneur, elle peut revenir et s'en aller, et revenir encore: et elle peut pleurer, seigneur, pleurer; et elle est soumise, comme vous dites, soumise, oh! très-soumise.--(A _Desdémona_.) Continuez, pleurez, pleurez. (A _Lodovico_.) Quant à cette lettre, seigneur...--(_A Desdémona._) Oh! passion bien jouée!--(A _lui-même._) On me rappelle à Venise.--(A _Desdémona_.) Sortez; je vous enverrai chercher tout à l'heure.--(A _Lodovico_.) Seigneur, j'obéis aux ordres; et je vais me rendre à Venise.--(A _Desdémona_.) Hors d'ici, sortez! (_Desdémona sort._) Cassio prendra ma place: et (à _Lodovico_) seigneur, je vous invite à souper chez moi ce soir. Vous êtes le bienvenu à Chypre.--(_En s'en allant._) Chèvres et guenons[19]!!
(Il sort.)
[Note 19: Othello se rappelle ici les perfides comparaisons de Jago, lorsqu'il cherche pour la première fois à exciter la jalousie du More.]
LODOVICO.--Est-ce là ce noble More que tout notre sénat regarde comme suffisant à tout et pour tout?--Est-ce là ce grand caractère que la passion ne peut ébranler, et ce ferme courage qu'aucun accident, ni aucun coup du sort ne peut troubler ni abattre?
JAGO.--Il est bien changé.
LODOVICO.--Sa tête est-elle saine? son cerveau n'est-il pas dérangé?
JAGO.--Il est ce qu'il est: je ne puis me permettre de dire ce que je pense de lui, ce qu'il pourrait être...--S'il n'est pas tout ce qu'il pourrait être, je prie le ciel qu'il le soit.
LODOVICO.--Comment! frapper sa femme!
JAGO.--En effet cela n'était pas trop bien; et cependant je voudrais être sûr que ce coup-là sera le plus violent.
LODOVICO.--Est-ce son habitude? ou les lettres du sénat lui auraient-elles allumé le sang, et l'ont-elles jeté pour la première fois dans cet emportement?
JAGO.--Hélas! hélas! il ne serait pas honnête à moi de dire ce que j'ai vu et su. Vous l'observerez, et ses propres démarches le feront assez connaître pour me dispenser de parler. Suivez-le seulement, et voyez comment il agit.
LODOVICO.--Je suis fâché de m'être trompé sur son compte.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une chambre dans le château.
_Entrent_ OTHELLO, ÉMILIA.
OTHELLO.--Vous n'avez donc rien vu?
ÉMILIA.--Ni rien entendu, ni jamais rien soupçonné.
OTHELLO.--Mais vous les avez vus elle et Cassio ensemble.
ÉMILIA.--Mais alors je n'ai rien vu de mal; et cependant j'entendais chaque syllabe qui était prononcée entre eux.
OTHELLO.--Quoi! ils ne se sont jamais parlé bas?
ÉMILIA.--Jamais, mon seigneur.
OTHELLO.--Ils ne vous ont jamais renvoyée?
ÉMILIA.--Jamais.
OTHELLO.--Pour aller lui chercher son éventail, ses gants, son masque, ou quoi que ce soit?
ÉMILIA.--Jamais, mon seigneur.
OTHELLO.--Cela est étrange.
ÉMILIA.--J'ose vous répondre, seigneur, qu'elle est fidèle: j'y engage mon âme. Si vous pensez autre chose, bannissez cette pensée, elle abuse votre coeur. Si quelque misérable vous a mis des soupçons en tête, que le ciel lui envoie pour salaire la malédiction du serpent; car si elle n'est pas vertueuse, chaste et sincère, il n'y a point de mari heureux; la plus pure des femmes est impure comme la calomnie.
OTHELLO.--Dites-lui de venir, allez. (_Émilia sort._) Elle en dit assez; mais ce n'est qu'une entremetteuse qui n'en peut dire davantage.--L'autre est une adroite coquine qui tient enfermés sous le verrou et la clef d'infâmes secrets, et cependant elle se met à genoux, et elle prie!... Je le lui ai vu faire.
(Entre Desdémona avec Émilia.)
DESDÉMONA.--Mon seigneur, que voulez-vous de moi?
OTHELLO.--Je vous prie, ma poule, venez ici.
DESDÉMONA.--Où vous plaît-il?
OTHELLO.--Que je voie dans vos yeux. Regardez-moi en face.
DESDÉMONA.--Quelle horrible fantaisie vous saisit?
OTHELLO, _à Émilia_.--Les femmes de votre métier, madame, laissent les amants tête-à-tête et ferment la porte; puis elles toussent ou crient _hem! hem!_ si quelqu'un survient. A votre office, à votre office.--Allons, dépêchez-vous. (Émilia sort.)
DESDÉMONA _tombe à genoux_.--Je vous le demande à genoux, mon seigneur, que signifie votre discours? J'entends votre fureur dans vos paroles, mais je ne comprends pas vos paroles.
OTHELLO.--Qu'es-tu?
DESDÉMONA.--Votre femme, monseigneur, votre fidèle et loyale femme.
OTHELLO.--Viens, jure-le, damne-toi, de peur, comme tu ressembles aux êtres célestes, que les démons eux-mêmes n'osent s'emparer de toi. Damne-toi donc par un double crime; jure que tu m'es fidèle.
DESDÉMONA.--Le ciel sait que cela est vrai!
OTHELLO.--Le ciel sait que tu es perfide comme l'enfer.
DESDÉMONA.--Envers qui, mon seigneur? avec qui? Comment suis-je perfide?
OTHELLO.--Ah! Desdémona! va-t'en, va-t'en, va-t'en!
DESDÉMONA.--Hélas! jour fatal! pourquoi pleurez-vous? Suis-je la cause de ces larmes, mon seigneur? Si vous soupçonnez mon père d'être l'auteur de votre rappel, n'en rejetez pas le reproche sur moi: si vous l'avez perdu, moi aussi je l'ai perdu.
OTHELLO.--S'il avait plu au ciel de m'éprouver par le malheur, s'il avait fait pleuvoir sur ma tête nue tous les maux et toutes les humiliations, s'il m'avait plongé jusqu'au cou dans la pauvreté, s'il avait livré aux fers moi et mes plus belles espérances, j'aurais trouvé dans quelque coin de mon âme un reste de patience: mais, hélas! faire de moi un objet en butte au mépris qui dirigera vers moi son doigt immobile... Oh! oh!... Eh bien! cela même, j'aurais pu le supporter.--Oui, oui, je l'aurais pu.--Mais l'asile où j'avais enfermé tous les trésors de mon coeur, là où je dois vivre ou perdre la vie, la source où je puise mon existence, qui autrement se tarit, en être chassé, ou ne la garder que comme une citerne où d'impurs crapauds viennent s'unir!--Toi-même, ô patience, jeune chérubin aux lèvres de rose, voilà de quoi décolorer ton teint et rendre ta face aussi sombre que l'enfer!
DESDÉMONA.--J'espère que mon noble seigneur me tient pour vertueuse.
OTHELLO.--Oui, comme les mouches d'été, dans les boucheries, qui s'animent en battant des ailes[20].--O toi, fleur des bois qui es si belle et exhales un parfum si doux que tu enivres les sens!...--Je voudrais que tu ne fusses jamais née!
[Note 20:
_O ay; as summer flies are in the shambles_, _That quicken even with blowing_.
Littéralement: Oui, comme sont, dans les boucheries, les mouches d'été qui s'accouplent en étendant leurs ailes.]
DESDÉMONA.--Hélas! quel crime ai-je commis, sans le savoir?
OTHELLO.--Ce beau visage, ce livre admirable était-il donc fait pour écrire dessus _prostituée_?--Ce que tu as, ce que tu as commis?--O fille publique, si je disais ce que tu as fait, un feu ardent embraserait mes joues et toute pudeur serait réduite en cendres[21]! Ce que tu as commis? le ciel s'en bouche le nez et la lune ferme les yeux; le souffle lascif du vent qui baise tout ce qu'il rencontre se tait dans le sein de la terre, pour ne pas l'entendre. Ce que tu as commis? Indigne effrontée!
[Note 21:
_I should make very forges of my cheeks_ _That would to cinders burn up modesty_.
Littéralement: _Je ferais, de mes joues, des forges qui réduiraient en cendres la pudeur elle-même._]
DESDÉMONA.--Au nom du ciel, vous me faites injure.
OTHELLO.--N'êtes-vous pas une prostituée?
DESDÉMONA.--Non, comme il est vrai que je suis chrétienne. Si me conserver à mon époux pure de tout attouchement illégitime, c'est n'être pas une impudique; non, je ne suis pas une...
OTHELLO.--Quoi! tu n'es pas une prostituée?
DESDÉMONA.--Non, sur mon salut.
OTHELLO.--Est-il possible?
DESDÉMONA.--Oh! Dieu, aie pitié de nous!
OTHELLO.--En ce cas je vous demande grâce. Je vous prenais pour cette rusée courtisane de Venise qui a épousé Othello. (_Rentre Émilia._)--Vous, madame, qui remplissez l'office opposé à celui de saint Pierre, et qui ouvrez les portes de l'enfer: vous! vous! oui, vous! nous avons fini.--Voilà de l'argent pour votre peine: je vous prie, tournez la clef et gardez-nous le secret.
(Il sort.)
ÉMILIA.--Hélas! que rêve donc cet homme? comment êtes-vous, madame? ma chère maîtresse, comment êtes-vous?
DESDÉMONA.--A moitié endormie, je crois.
ÉMILIA.--Chère maîtresse, qu'est-il arrivé à mon seigneur?
DESDÉMONA.--A qui?
ÉMILIA.--Hé! à mon seigneur, madame.
DESDÉMONA.--Qui est ton seigneur?
ÉMILIA.--Celui qui est aussi le vôtre, chère maîtresse.
DESDÉMONA.--Je n'en ai point: ne me parle pas, Émilia. Je ne puis pas pleurer, et je ne pourrais te répondre que par mes larmes.--Je t'en prie, place ce soir sur mon lit les draps du jour de mes noces;--ne l'oublie pas; et va cherches ton mari.
ÉMILIA.--Dieu! quel changement!
(Elle sort.)
DESDÉMONA.--Il était juste que je fusse ainsi traitée. Oui, bien juste.--Comment me suis-je conduite pour qu'il ait pu concevoir sur moi le moindre soupçon du plus grand des crimes?
(Rentrent Jago et Émilia.)
JAGO.--Quel est votre bon plaisir, madame? comment vous trouvez-vous?
DESDÉMONA.--Je ne saurais le dire. Ceux qui instruisent de jeunes enfants s'y prennent avec douceur et en leur imposant des tâches légères. Il aurait dû me gronder ainsi; car en vérité je suis une enfant quand on me gronde.
JAGO.--Qu'y a-t-il donc, madame?
ÉMILIA.--Hélas! Jago, mon seigneur l'a traitée d'infâme; il l'a accablée de tant de mépris et d'outrages qu'un coeur fidèle ne peut le supporter.
DESDÉMONA.--Suis-je ce qu'il m'a nommée, Jago?
JAGO.--Quel nom, belle dame?
DESDÉMONA.--Celui qu'elle a dit que mon mari m'avait donné.
ÉMILIA.--Il l'a appelée prostituée. Un mendiant dans son ivresse n'eût pas vomi de semblables injures sur la compagne de sa misère.
JAGO.--Pourquoi s'est-il emporté de la sorte?
DESDÉMONA.--Je n'en sais rien: je suis certaine que je ne suis pas ce qu'il dit.
JAGO.--Ne pleurez pas, ne pleurez pas: hélas! funeste jour!
ÉMILIA.--A-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, à son père et à son pays, et à ses amis, pour s'entendre appeler prostituée? Cela ne ferait-il pas pleurer?
DESDÉMONA.--C'est ma misérable destinée.
JAGO.--Que le ciel le punisse de son emportement! D'où lui vient cette fantaisie?
DESDÉMONA.--Ah! Dieu le sait.
ÉMILIA.--Je veux être pendue si ce n'est pas quelque infatigable coquin, quelque drôle actif et adroit, quelque esclave perfide et flagorneur, qui, pour surprendre quelque emploi, aura forgé cette calomnie: je veux être pendue, si cela n'est pas!
JAGO.--Fi! cela est impossible; il n'y a point d'homme semblable.
DESDÉMONA.--S'il y en a un, que le ciel lui pardonne!