Othello

Chapter 6

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ÉMILIA.--Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir; c'est le premier souvenir qu'elle ait reçu du More. Cent fois mon fantasque époux m'a pressé de le dérober; mais Othello l'a priée de le garder toujours, et elle aime tant ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle, pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et je le donnerai à Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait, non pas moi; je ne veux que complaire à sa fantaisie.

(Entre Jago.)

JAGO.--Quoi, vous voilà! Que faites-vous ici seule?

ÉMILIA.--Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour vous.

JAGO.--Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas rare.

ÉMILIA.--Ha! ha!

JAGO.--Oui, une femme sans cervelle.

ÉMILIA.--Oh! est-ce là tout? Que me donnerez-vous maintenant pour ce mouchoir?

JAGO.--Quel mouchoir?

ÉMILIA.--Quel mouchoir? Celui que le More a donné à Desdémona dans les premiers temps, et que tant de fois vous m'avez dit de dérober.

JAGO.--Tu le lui as dérobé?

ÉMILIA.--Non, ma foi; par inadvertance elle l'a laissé tomber, et moi, me trouvant heureusement là, je l'ai ramassé; regardez, le voilà.

JAGO.--Brave femme! Donne-le-moi.

ÉMILIA.--Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir tant sollicitée de m'en emparer?

JAGO.--Quoi! que vous importe?

(Il lui arrache le mouchoir.)

ÉMILIA.--Si ce n'est pas pour quelque dessein important, rendez-le-moi. Ma pauvre maîtresse! elle va devenir folle, quand elle ne le trouvera plus.

JAGO.--Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. J'en ai besoin. Allez, laissez-moi.--(_Émilia sort._) Je veux laisser tomber ce mouchoir dans l'appartement de Cassio, afin qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles légères comme l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes que les preuves de la sainte Écriture. Ceci peut produire quelque effet: déjà le More ressent l'atteinte de mes poisons;--de dangereux soupçons sont au fait des poisons véritables qui d'abord causent à peine quelque dégoût, mais qui, une fois en action sur le sang, l'enflamment comme une mine de soufre.--Je le disais bien[11]... (_Entre Othello._) Le voilà; il s'avance. Va, ni l'opium, ni la mandragore, ni toutes les potions assoupissantes du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu goûtais hier.

[Note 11: En voyant entrer Othello préoccupé et sombre, Jago se dit à lui-même que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalousie est vrai: _Je le disais bien_. C'est l'explication de Steevens et la seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance de ces mots: _I did say so_.]

OTHELLO.--Ah! ah! perfide! Envers moi! envers moi!

JAGO.--Quoi! encore, général? ne pensez plus à cela.

OTHELLO.--Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je jure qu'il vaut mieux être trompé tout à fait que d'en avoir seulement quelque soupçon.

JAGO.--Comment, seigneur?

OTHELLO.--Quel sentiment avais-je des heures de plaisir qu'elle dérobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je dormais bien la nuit suivante; j'avais l'esprit libre et l'humeur gaie; je n'ai point trouvé les baisers de Cassio sur ses lèvres. Quand celui qu'on a volé ne s'aperçoit point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est comme s'il n'avait rien perdu.

JAGO.--Je suis fâché de vous entendre parler ainsi.

OTHELLO.--Quand toute l'armée, soldats et pionniers, aurait goûté la douceur de ses charmes, si je n'en avais rien su, j'aurais été heureux.--Et maintenant, adieu pour jamais le repos de mon âme; adieu, contentement! Adieu, bataillons aux panaches flottants; adieu, grandes guerres, qui faites de l'ambition une vertu: oh! adieu pour toujours! Adieu, le coursier hennissant, et la trompette éclatante, et le fifre qui frappe l'oreille, et le tambour qui anime le courage, et la royale bannière, et tout l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'éclat de la glorieuse guerre! Et vous, instruments de mort, dont les bouches terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupiter; adieu! adieu! La tâche d'Othello est finie.

JAGO.--Est-il possible, seigneur?

OTHELLO.--Misérable, compte qu'il faut que tu me prouves que ma bien-aimée est une prostituée: comptes-y bien: donne-m'en la preuve oculaire. (_Il le saisit à la gorge._) Ou par la valeur de mon âme immortelle, il eût mieux valu pour toi naître un chien, que d'avoir à répondre à ma colère, maintenant que tu l'as éveillée.

JAGO.--En êtes-vous là?

OTHELLO.--Fais-le-moi voir;--ou du moins prouve-le de manière que ta preuve ne laisse ni place ni prise au moindre doute[12]; ou malheur à ta vie!

[Note 12:

_That the probation bear no hinge nor loop_ _To hang a doubt on_.

Littéralement: Que _la preuve n'ait ni crochet ni noeud où se puisse suspendre un doute_.]

JAGO.--Mon noble seigneur...

OTHELLO.--Si tu la calomnies, et que tu me mettes à la torture, renonce à prier le ciel, étouffe tout remords, entasse horreurs sur horreurs, fais des actions qui épouvantent la terre et fassent pleurer le ciel; tu ne peux rien ajouter à ce que tu as déjà fait; tu ne peux rien faire qui consomme plus sûrement ta damnation.

JAGO.--O grâce! que le ciel me défende. Êtes-vous un homme? avez-vous une âme et votre raison? Dieu soit avec vous! Reprenez mon emploi.--O malheureux insensé, qui as vécu pour faire de ta droiture un vice! ô monde pervers! Prends-y garde, ô monde; prends-y garde; il est dangereux d'être honnête et sincère. Je vous remercie de cette leçon; j'en profiterai, et désormais je n'aurai plus aucun ami, puisque l'amitié suscite un pareil outrage.

(Jago veut sortir.)

OTHELLO.--Non, demeure.--Tu devrais être honnête!

JAGO.--Je devrais être sage: car la probité est une insensée qui travaille pour des ingrats.

OTHELLO.--Par l'univers, je crois que ma femme est vertueuse, et je crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu es honnête, et je crois que tu ne l'es pas. Je veux avoir quelque preuve.--Son image, qui était pour moi aussi pure que les traits de Diane, est maintenant noire et hideuse comme mon propre visage. S'il est des lacets, des poignards, des poisons, des flammes, des vapeurs suffocantes, je ne le souffrirai pas... Que je voudrais être satisfait!..

JAGO.--Je vois, seigneur, que la passion vous dévore: je me repens de l'avoir allumée en vous. Vous voudriez vous satisfaire?

OTHELLO.--Je le voudrais?--Oui, je le veux.

JAGO.--Et vous le pouvez: mais de quelle manière? comment voulez-vous être satisfait, seigneur? Voudriez-vous être le témoin... et la voir, la bouche béante, dans les bras d'un autre[13]?

OTHELLO.--Mort et damnation! oh!

JAGO.--Ce serait, je crois, une grave difficulté, que de les amener à vous offrir cet aspect. Que le diable les emporte, si jamais d'autres yeux que les leurs les voient dans les bras l'un de l'autre[14]. Quoi donc? Comment? que dirai-je? le moyen de vous satisfaire? Il vous est impossible de voir cela, quand ils seraient aussi éhontés que les chèvres, aussi ardents que les singes, aussi pétris d'orgueil que les loups, et aussi imprudents qu'on peut l'être dans l'ivresse. Mais cependant, si des indices et de fortes probabilités, qui vous mèneront tout droit à la porte de la vérité, suffisent à vous satisfaire, vous pouvez être satisfait.

[Note 13: _Behold her_ topp'd.]

[Note 14: _Bolster_.]

OTHELLO.--Donne-moi une preuve vivante qu'elle est déloyale.

JAGO.--Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné par mon zèle et ma sotte franchise, je me suis avancé si loin dans cette affaire, je poursuivrai. La nuit dernière j'étais couché près de Cassio, et tourmenté d'une violente douleur de dents, je ne pouvais dormir.--Il est des hommes dont l'âme est si abandonnée que dans leur sommeil ils révèlent leurs affaires. Cassio est de cette espèce. Dans son sommeil je l'entendis qui murmurait: _Chère Desdémona, soyons circonspects, cachons nos amours!_ Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il s'écriait, _ô douce créature_! et puis il m'embrassait avec ardeur comme s'il eût voulu arracher des baisers qui croissaient sur mes lèvres, et il soupirait, et s'écriait: _ô maudite destinée, qui t'a donnée au More_![15]

[Note 15: Voici le texte qu'il était impossible de traduire exactement:

_And then, sir, would he gripe and wring my hand, Cry:--o sweet creature!--And then kiss me hard, As if he pluck'd up kisses by the roots That grew upon my lips; then lay'd his leg Over my thigh and sigh'd and kiss'd and then Cri'd: «cursed fate gave thee to the Moor!_]

OTHELLO.--O monstrueux, monstrueux!

JAGO.--Ce n'était qu'un songe.

OTHELLO.--Mais ce songe révèle l'action qui l'a précédé. C'est une violente présomption, quoique ce ne soit qu'un songe.

JAGO.--Et ceci peut aider à ajouter aux autres preuves qui témoignent faiblement.

OTHELLO.--Je la mettrai en pièces.

JAGO.--Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien vu; il se peut encore qu'elle soit innocente.--Dites-moi seulement, n'avez-vous jamais vu un mouchoir parsemé de fraises dans les mains de votre femme?

OTHELLO.--Je lui en ai donné un pareil; ce fut mon premier présent.

JAGO.--Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil mouchoir, qui j'en suis sûr était celui de votre femme, que j'ai vu aujourd'hui Cassio essuyer sa barbe.

OTHELLO.--Si c'est celui-là!...

JAGO.--Si c'est celui-là, ou tout autre qui soit à elle, cela, joint aux autres preuves, dépose contre elle.

OTHELLO.--Oh! que le misérable n'a-t-il quarante mille vies? Une seule est trop faible, trop chétive pour ma vengeance! Je vois maintenant que c'est vrai.--Regarde-moi, Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour; il est parti.--Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre obscur! Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne et le trône de mon coeur! soulève-toi, ô mon sein, car tu es gonflé du venin de l'aspic.

JAGO.--Je vous en prie, contenez-vous.

OTHELLO.--Oh! du sang! Jago, du sang!

JAGO.--Patience, vous dis-je; vous changerez peut-être d'idée.

OTHELLO.--Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont les courants glacés et le cours uniforme ne subissent jamais l'action du reflux, et se précipitent sans relâche vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi mes sanglantes pensées, dans la violence de leur cours, ne reviendront jamais en arrière, ne reflueront pas vers l'humble amour; il faut qu'elles aillent s'abîmer dans une vaste et profonde vengeance. Oui, par cette voûte immuable du ciel (_il se met à genoux_), j'engage ici ma parole avec le respect dû à un voeu sacré.

JAGO.--Ne vous levez pas encore. (_Il se met aussi à genoux._) Soyez témoins, vous flambeaux toujours brûlants sur nos têtes, vous éléments qui nous enfermez de toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue son esprit, son bras et son coeur au service d'Othello outragé. Qu'il commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres, l'obéissance m'affranchira de tout repentir.

OTHELLO.--J'accepte ton dévouement, non avec de vains remerciements, mais avec une sincère reconnaissance; je vais à l'instant te mettre à l'épreuve: que dans ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit plus.

JAGO.--Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est fait.--Mais laissez-la vivre.

OTHELLO.--Qu'elle soit damnée, l'infâme traîtresse! oh! qu'elle soit damnée! Viens, suis-moi; je veux sortir et me pourvoir de quelque prompt instrument de mort pour ce charmant démon. De ce moment, tu es mon lieutenant.

JAGO.--Je suis à vous pour jamais.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Toujours dans le château.

_Entrent_ DESDÉMONA et ÉMILIA _suivies du_ BOUFFON.

DESDÉMONA.--Savez-vous, drôle, où est caché le lieutenant Cassio?

LE BOUFFON.--Je ne puis dire qu'il soit caché quelque part[16].

[Note 16: Dans l'impossibilité de rendre avec exactitude tous les calembours du bouffon, on a tâché de suppléer par des équivalents; il joue sans cesse sur les mots _to lie_, être couché, être dans quelque endroit, et _to lie_, mentir. Ce jeu de mots est très-fréquent dans Shakspeare.]

DESDÉMONA.--Quoi donc?

LE BOUFFON.--C'est un soldat, et, pour moi, dire qu'un soldat se cache, c'est le frapper.

DESDÉMONA.--Allons-donc, où loge-t-il?

LE BOUFFON.--Vous dire où il loge, ce serait vous dire par où je mens.

DESDÉMONA.--Que veut dire tout cela?

LE BOUFFON.--Je ne sais où il loge; et pour moi, supposer un logement et vous dire: «Il loge ici ou là,» ce serait mentir par ma gorge.

DESDÉMONA.--Pouvez-vous aller le chercher et vous informer du lieu où il est?

LE BOUFFON.--Je questionnerai tout le monde sur lui, et par mes questions, je dicterai les réponses.

DESDÉMONA.--Cherchez-le, dites-lui de venir, annoncez-lui que j'ai touché mon seigneur en sa faveur, et que j'espère que tout ira bien.

LE BOUFFON.--Ceci est à la portée de l'esprit d'un homme, et je vais l'entreprendre.

DESDÉMONA.--Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, Émilia?

ÉMILIA.--Je ne sais, madame.

DESDÉMONA.--Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu ma bourse pleine de crusades: et si mon noble More n'avait pas une belle âme où n'entrent point les bassesses de tant de jalouses créatures, il y en aurait assez pour lui donner de mauvaises pensées.

ÉMILIA.--Il n'est donc pas jaloux?

DESDÉMONA.--Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel il est né a purgé son sang de toutes ces humeurs.

ÉMILIA.--Regardez, le voilà qui vient.

DESDÉMONA.--Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappelé Cassio. (_Entre Othello._) Eh bien! seigneur, comment allez-vous?

OTHELLO.--Bien, ma bonne dame. (_A part._) Oh! qu'il est difficile de dissimuler!--Comment vous portez-vous, Desdémona?

DESDÉMONA.--Bien, mon bon seigneur.

OTHELLO--Donnez-moi votre main. Cette main est moite, madame.

DESDÉMONA.--Elle n'a encore éprouvé ni les atteintes de l'âge, ni celles du chagrin.

OTHELLO.--Ceci dénote une grande fécondité et un coeur facile.--Chaude, chaude et moite!--Cette main dit qu'il vous faut de la retraite, moins de liberté, des jeûnes, des prières, des mortifications, de pieux exercices; car il y a ici un jeune et ardent démon, qui souvent se révolte: voilà une bonne main, une main bien franche!

DESDÉMONA.--Oh! vous pouvez bien le dire avec vérité, car ce fut cette main qui donna mon coeur.

OTHELLO.--Une main libérale! Jadis le coeur donnait la main; maintenant, dans notre blason moderne, c'est la main qu'on donne et non plus le coeur.

DESDÉMONA.--Je ne sais ce que vous voulez dire; revenons à votre promesse.

OTHELLO.--Quelle promesse, ma belle?

DESDÉMONA.--J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.

OTHELLO.--J'ai un rhume opiniâtre qui m'importune: prêtez-moi votre mouchoir.

DESDÉMONA.--Le voilà, seigneur.

OTHELLO.--Celui que je vous ai donné.

DESDÉMONA.--Je ne l'ai pas sur moi.

OTHELLO.--Non?

DESDÉMONA.--Non, en vérité, seigneur.

OTHELLO.--Vous avez tort. C'est une Égyptienne qui avait donné ce mouchoir à ma mère! et c'était une magicienne qui savait presque lire dans les pensées. Elle lui promit que, tant qu'elle le conserverait, il la rendrait toujours aimable et soumettrait complétement mon père à son amour; mais que si elle le perdait ou le donnait, les yeux de mon père ne la verraient plus qu'avec dégoût, et chercheraient ailleurs de nouveaux caprices. En mourant elle me le donna, et me recommanda, quand ma destinée me ferait épouser une femme, de le lui donner aussi. Je l'ai fait, et prenez-en bien soin. Conservez-le précieusement comme la prunelle de votre oeil. Le perdre ou le donner serait un malheur que n'égalerait aucun autre.

DESDÉMONA.--Est-il possible?

OTHELLO.--Cela est vrai.--Il y a une vertu magique dans le tissu de ce mouchoir.--Une prêtresse, qui deux cents fois avait vu le soleil parcourir le cercle de l'année, en ourdit la trame dans ses fureurs prophétiques; les vers qui ont fourni la soie étaient consacrés; et il fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens tiraient des coeurs de jeunes filles.

DESDÉMONA.--En vérité, cela est-il vrai?

OTHELLO.--Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien garde.

DESDÉMONA.--Ah! plût au ciel que je ne l'eusse jamais vu!

OTHELLO.--Ah! pourquoi?

DESDÉMONA.--Pourquoi me parlez-vous d'un ton si brusque et emporté?

OTHELLO.--Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains? parlez, ne l'avez-vous plus?

DESDÉMONA.--Le ciel nous bénisse!

OTHELLO.--Que dites-vous?

DESDÉMONA.--Il n'est pas perdu: mais quoi? quand il le serait?

OTHELLO.--Ah!

DESDÉMONA.--Je vous dis qu'il n'est pas perdu.

OTHELLO.--Allez le chercher, je veux le voir.

DESDÉMONA.--Oui, monsieur, je le pourrais; mais en ce moment, je ne veux pas. C'est une ruse de votre part, pour me faire perdre de vue ma demande. Je vous en prie, que Cassio rentre en grâce.

OTHELLO.--Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal...

DESDÉMONA.--Allons, cédez, vous ne retrouverez jamais un officier plus capable.

OTHELLO.--Le mouchoir!

DESDÉMONA.--De grâce, parlez-moi de Cassio.

OTHELLO.--Le mouchoir!

DESDÉMONA.--Un homme qui toute sa vie a fondé l'espoir de sa fortune sur votre amitié, qui partagea tous vos dangers.

OTHELLO.--Le mouchoir!

DESDÉMONA.--En vérité, vous méritez mes reproches.

OTHELLO.--Allez-vous-en! (Il sort.)

ÉMILIA.--Cet homme n'est-il pas jaloux?

DESDÉMONA.--Je n'avais encore rien vu de semblable! Sûrement il y a quelque charme dans ce mouchoir. Je suis bien malheureuse de l'avoir perdu!

ÉMILIA.--Ce n'est pas une année ou deux qui nous montrent le coeur d'un homme: d'abord ils sont comme affamés, et nous sommes leur proie; ils nous dévorent avec avidité; puis, quand ils sont rassasiés, ils nous repoussent.--Voyez! C'est Cassio et mon mari.

(Entrent Jago et Cassio.)

JAGO, _à Cassio_.--Il n'y a pas d'autre moyen: c'est elle qui peut l'obtenir. (_Apercevant Desdémona._) Et voyez, le bonheur! Allez, pressez-la.

DESDÉMONA.--Qu'y a-t-il, bon Cassio? Quel nouveau sujet vous amène?

CASSIO.--Madame, toujours mon ancienne prière. Je vous en conjure, que par vos généreux secours je revienne à la vie et reprenne ma place dans l'amitié de celui que j'honore de tout l'hommage de mon coeur. Je ne voudrais pas essuyer tant de délais. Si mon offense est mortelle; si mes chagrins actuels, ni mes services passés, ni ceux que je me propose pour l'avenir ne peuvent racheter son amitié, en être instruit est du moins une grâce qui m'est due. Alors, je me revêtirai d'une satisfaction forcée, j'irai me jeter dans quelque autre route à la merci de la fortune.

DESDÉMONA.--Hélas! trop honnête Cassio, mes sollicitations ne sont pas maintenant à l'unisson de son âme. Mon seigneur n'est plus mon seigneur! Et je ne le reconnaîtrais pas si ses traits étaient aussi changés que son humeur. Que tous les saints esprits du ciel me soient propices, comme il est vrai que j'ai parlé pour vous de mon mieux, et que je suis restée en butte à son déplaisir pour m'être expliquée librement! Il vous faut patienter quelque temps: ce que je puis, je le ferai; et je tenterai pour vous plus que je n'oserais pour moi-même. Que cela vous suffise.

JAGO.--Mon seigneur est-il en colère?

ÉMILIA.--Il vient de sortir, et certes dans une étrange agitation.

JAGO.--Peut-il être en colère? J'ai vu le canon faire voler en l'air les files de ses soldats, et, comme le diable lui-même, venir emporter son frère jusque dans ses bras... Et il serait en colère! Il faut quelque chose de bien grave... Je vais aller le trouver. La chose doit être bien grave, s'il est en colère.

DESDÉMONA.--Je t'en prie, vas-y.--(_Jago sort._) Sûrement quelque nouvelle importante arrivée de Venise, ou quelque complot tramé sourdement dans Chypre, et dont il aura découvert le secret, aura troublé la paix de son âme; et dans de tels cas l'humeur des hommes s'en prend à de petites choses, bien que ce soient les grandes qui les occupent: voilà comme nous sommes; que nous ayons mal à un doigt, le sentiment de la douleur se répand dans tous nos autres membres qui se portent bien; car enfin nous devons penser que les hommes ne sont pas des dieux. Nous ne devons pas toujours nous attendre, de leur part, à ces soins qui conviennent au jour des noces. Gronde-moi, Émilia; juge injuste que j'étais, je l'accusais dans mon âme de dureté, mais je reconnais maintenant que le témoin était suborné, et qu'il était faussement accusé.

ÉMILIA.--Je prie le ciel que ce soit, comme vous le croyez, quelque affaire d'État, et non aucune idée, aucun soupçon de jalousie, qui l'aigrisse contre vous.

DESDÉMONA.--Hélas! le malheureux jour!--Jamais je ne lui en donnai sujet.

ÉMILIA.--Mais les coeurs jaloux ne se satisfont pas de cette réponse: ils ne sont pas toujours jaloux pour quelque raison; mais ils sont toujours jaloux, parce qu'ils sont jaloux. La jalousie est un monstre qui s'engendre lui-même, et qui naît de lui-même.

DESDÉMONA.--Que le ciel écarte ce monstre du coeur d'Othello!

ÉMILIA.--Amen, madame!

DESDÉMONA.--Je veux l'aller chercher. Cassio, promenez-vous par ici. Si je le trouve disposé, je lui rappellerai votre demande, et je ferai tout ce que je pourrai pour en obtenir le succès.

CASSIO.--Je remercie humblement Votre Seigneurie.

(Desdémona et Émilia sortent.)

(Entre Bianca.)

BIANCA.--Ah! Dieu vous garde, cher Cassio!

CASSIO.--Qui est-ce qui vous fait sortir de chez vous? Comment vous portez-vous, ma belle Bianca? D'honneur, ma douce amie, j'allais de ce pas chez vous.

BIANCA.--Et moi j'allais chez vous, Cassio. Comment! me fuir une semaine entière, sept jours et sept nuits, huit fois vingt heures! Et les heures de l'absence des amants sont cent fois plus lentes que les heures du cadran. Oh! triste calcul!

CASSIO.--Excusez-moi, Bianca; tout ce temps j'ai été oppressé de pensées accablantes; mais avec moins d'interruptions j'effacerai le souvenir de cette longue suite d'absences. Chère Bianca (_il tire de sa poche le mouchoir de Desdémona et le lui présente_), copiez-moi ce dessin.

BIANCA.--Oh! Cassio, d'où vient ceci? C'est le don de quelque nouvelle amie? Ah! je devine la cause d'une absence que j'ai trop sentie. En êtes-vous là? Bien, bien!

CASSIO.--Allez, femme, rejetez vos vils soupçons dans la gueule du diable où vous les avez pris. Vous êtes jalouse, maintenant? Vous croyez que ceci vient de quelque maîtresse, que c'est un souvenir? Non, en bonne foi, Bianca.

BIANCA.--Eh bien! à qui appartient-il?

CASSIO.--Je n'en sais rien encore, ma chère. Je l'ai trouvé dans ma chambre; le travail m'en plaît fort: avant qu'on le redemande, comme cela arrivera probablement, je voudrais en avoir le dessin: prenez-le, copiez-le, et laissez-moi pour le moment.

BIANCA.--Vous laisser, et pourquoi?

CASSIO.--J'attends ici le général, et je n'ai pas envie, car ce ne serait pas une recommandation pour moi, qu'il me trouve accosté d'une femme.

BIANCA.--Et pourquoi, s'il vous plaît?

CASSIO.--Ce n'est pas que je ne vous aime.

BIANCA.--Non, non, vous ne m'aimez point: je vous prie, du moins reconduisez-moi quelques pas; et dites si je vous verrai de bonne heure ce soir?

CASSIO.--Je ne puis vous accompagner bien loin, car c'est ici même que j'attends; mais je vous verrai de bonne heure.

BIANCA.--C'est bon, bon. Il faut bien que je me plie aux circonstances.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE QUATRIÈME

SCÈNE I

Devant le château.

_Entrent_ OTHELLO et JAGO

JAGO.--Voulez-vous vous arrêter à cette pensée?

OTHELLO.--A cette pensée, Jago.

JAGO.--Quoi, donner en secret un baiser!

OTHELLO.--Un baiser que rien ne légitime!

JAGO.--Ou s'enfermer seule avec un amant, dans la nuit[17], une heure ou deux, sans aucun mauvais dessein!

[Note 17:

_Or to be naked with her friend abed An hour or more, not meaning any harm!_

OTH.--_Naked abed, Jago, and not mean harm_!]

OTHELLO.--S'enfermer seule, Jago, et sans mauvais dessein! C'est vouloir user d'hypocrisie avec le diable. Ceux qui, avec des intentions pures, s'exposent ainsi, tentent le ciel, et le diable tente leur vertu.

JAGO.--S'ils s'en tiennent là, c'est une faute légère: mais si je donne à ma femme un mouchoir...

OTHELLO.--Eh bien?

JAGO.--Eh bien! alors il est à elle, seigneur; et dès qu'il est à elle, elle est libre, je pense, de le donner à qui il lui plaît.

OTHELLO.--Son honneur lui appartient de même: peut-elle aussi le donner?