Othello

Chapter 3

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BRABANTIO.--Je vous en prie, écoutez-la parler: si elle avoue qu'elle a été de moitié dans cet amour, que la ruine tombe sur ma tête si mes reproches tombent sur l'homme.--Approchez, belle madame. Distinguez-vous, dans cette illustre assemblée, celui à qui vous devez le plus d'obéissance?

DESDÉMONA.--Mon noble père, j'aperçois ici un devoir partagé: je tiens à vous par la vie et l'éducation que j'ai reçues de vous. Toutes deux m'enseignent à vous révérer. Vous êtes le seigneur de mon devoir: jusqu'ici je n'ai été que votre fille: mais voilà mon mari; et autant ma mère vous a montré de dévouement, en vous préférant à son père, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner au More, mon seigneur.

BRABANTIO.--Dieu soit avec vous! J'ai fini. (_Au duc._) Passons s'il vous plaît, seigneur, aux affaires d'État. J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner la vie; More; approche: je te donne ici de tout mon coeur, ce que (si tu ne l'avais déjà) je voudrais de tout mon coeur te refuser. Grâce à vous, mon trésor, je suis ravi de n'avoir pas d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les tenir en tyran dans des chaînes de fer. J'ai fini, seigneur.

LE DUC.--Laissez-moi parler comme vous, et exprimer un avis qui pourra servir de marche, ou de degré à ces amants pour retrouver votre faveur. Quand on a épuisé les remèdes, et qu'on a éprouvé ce coup fatal que suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont finis. Déplorer un malheur fini et passé, c'est le sûr moyen d'attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les rigueurs du sort, en les supportant avec patience. L'homme qu'on a volé et qui sourit vole lui-même quelque chose au voleur; mais celui qui s'épuise en regrets inutiles se vole lui-même.

BRABANTIO.--Ainsi laissons le Turc nous enlever Chypre; nous ne l'aurons pas perdue tant que nous pourrons sourire. Celui-là supporte bien les avis, qui n'a rien à leur demander que les consolations qu'il en recueille; mais celui qui, pour payer le chagrin, est obligé d'emprunter à la pauvre patience, supporte à la fois et le chagrin et l'avis. Ces maximes qui s'appliquent des deux côtés, pleines de sucre ou de fiel, sont équivoques; les mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ouï dire que ce fût par l'oreille qu'on eût atteint le coeur brisé. Je vous en conjure humblement, passons aux affaires de l'État.

LE DUC.--Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte formidable. Othello, vous connaissez mieux que personne les ressources de la place. Nous y avons, il est vrai, un officier d'une capacité reconnue; mais l'opinion, maîtresse souveraine des événements, croit, en vous donnant son suffrage, assurer le succès. Il vous faut donc laisser obscurcir l'éclat de votre nouveau bonheur par cette expédition pénible et hasardeuse.

OTHELLO.--Graves sénateurs, ce tyran de l'homme, l'habitude, a changé pour moi la couche de fer et de cailloux des camps en un lit de duvet. Je ressens cette ardeur vive et naturelle qu'éveillent en moi les pénibles travaux: j'entreprends cette guerre contre les Ottomans, et, m'inclinant avec respect devant vous, je demande un état convenable pour ma femme, le traitement et le rang dus à ma place, en un mot, un sort et une situation qui répondent à sa naissance.

LE DUC.--Si cela vous convient, elle habitera chez son père.

BRABANTIO.--Je ne veux pas qu'il en soit ainsi.

OTHELLO.--Ni moi.

DESDÉMONA.--Ni moi: je ne voudrais pas demeurer dans la maison de mon père, pour exciter en lui mille pensées pénibles en étant toujours sous ses yeux. Généreux duc, prêtez à mes raisons une oreille propice, et que votre suffrage m'accorde un privilége pour venir en aide à mon ignorance.

LE DUC.--Que désirez-vous, Desdémona?

DESDÉMONA.--Que j'aie assez aimé le More pour vivre avec lui, c'est ce que peuvent proclamer dans le monde la violence que j'ai faite aux règles ordinaires, et la façon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon coeur a été dompté par les rares qualités de mon seigneur. C'est dans l'âme d'Othello que j'ai vu son visage; et c'est à sa gloire, à ses belliqueuses vertus que j'ai dévoué mon âme et ma destinée. Ainsi, chers seigneurs, si, tandis qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un papillon de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aimé me sont ravis, et j'aurai un pesant ennui à supporter durant son absence. Laissez-moi partir avec lui.

OTHELLO.--Vos voix, seigneurs: je vous en conjure, que sa volonté s'accomplisse librement. Je ne le demande point pour complaire à l'ardeur de mes désirs, ni pour assouvir les premiers transports d'une passion nouvelle par une satisfaction personnelle; mais pour me montrer bon et propice à ses voeux. Et que le ciel éloigne de vos âmes généreuses la pensée que, parce que je l'aurai près de moi, je négligerai vos grandes et sérieuses affaires! Non, si les jeux légers de l'amour ailé plongent dans une molle inertie mes facultés de pensée et d'action, si mes plaisirs gâtent mes travaux et leur font tort, que vos ménagères fassent de mon casque un vil poêlon, et que tous les affronts les plus honteux s'élèvent ensemble contre ma renommée!

LE DUC.--Qu'il en soit comme vous le déciderez entre vous; qu'elle reste ou qu'elle vous suive. Le danger presse, que votre célérité y réponde. Il faut partir cette nuit.

DESDÉMONA.--Cette nuit, seigneur?

LE DUC.--Cette nuit.

OTHELLO.--De tout mon coeur.

LE DUC.--A neuf heures du matin nous nous retrouverons ici. Othello, laissez un officier auprès de nous; il vous portera votre commission, ainsi que tout ce qui pourra intéresser votre poste ou vos affaires.

OTHELLO.--Je laisserai mon enseigne, s'il plaît à Votre Seigneurie; c'est un homme d'honneur et de confiance; je remets ma femme à sa conduite, ainsi que tout ce que Vos Excellences jugeront à propos de m'adresser.

LE DUC.--Qu'il en soit ainsi.--Je vous salue tous. (_A Brabantio._) Et vous, noble seigneur, s'il est vrai que la vertu ne manque jamais de beauté, votre gendre est bien plus beau qu'il n'est noir.

PREMIER SÉNATEUR.--Adieu, brave More. Traitez bien Desdémona.

BRABANTIO.--Veille sur elle, More; aie l'oeil ouvert sur elle; elle a trompé son père, et pourra te tromper.

OTHELLO.--Ma vie sur sa foi! (_Le duc sort avec les sénateurs._) Honnête Jago, il faut que je te laisse ma Desdémona. Donne-lui, je te prie, ta femme pour compagne; et choisis pour les amener le temps le plus favorable.--Viens, Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure pour l'amour, les affaires et les ordres à donner. Il faut obéir à la nécessité.

(Ils sortent.)

RODERIGO.--Jago?

JAGO.--Que dites-vous, noble coeur?

RODERIGO.--Devines-tu ce que je médite?

JAGO.--Mais, de gagner votre lit et de dormir.

RODERIGO.--Je veux à l'instant me noyer.

JAGO.--Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai plus après; et pourquoi, homme insensé?

RODERIGO.--C'est folie de vivre quand la vie est un tourment: et quand la mort est notre seul médecin, alors nous avons une ordonnance pour mourir.

JAGO.--O lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai promené ma vue sur ce monde; et, depuis que j'ai su discerner un bienfait d'une injure, je n'ai pas encore trouvé d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que de dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille[6], je changerais ma qualité d'homme contre celle de singe.

[Note 6: _A guinea-hen_; littéralement, _une poule de Guinée_. C'était une expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une fille publique.]

RODERIGO.--Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une honte que d'être épris de la sorte; mais il n'est pas au pouvoir de la vertu de m'en corriger.

JAGO.--La vertu! baliverne: c'est de nous-mêmes qu'il dépend d'être tels ou tels. Notre corps est le jardin, notre volonté le jardinier qui le cultive. Que nous y semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym, des plantes variées ou d'une seule espèce; que nous le rendions stérile par notre oisiveté, ou que notre industrie le féconde, c'est en nous que réside la puissance de donner au sol ses fruits, et de changer à notre gré. Si la balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à opposer au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse de nos penchants nous porteraient aux plus absurdes inconséquences; mais nous avons la raison pour calmer la fureur des sens, émousser l'aiguillon de nos désirs, et dompter nos passions effrénées; d'où je conclus que ce que vous appelez amour est une bouture ou un rejeton.

RODERIGO.--Cela ne peut être.

JAGO.--C'est uniquement un bouillonnement du sang que permet la volonté. Allons, soyez homme. Vous noyer! Noyez les chats et les petits chiens aveugles. J'ai fait profession d'être votre ami; et je proteste que je suis attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je n'aurais pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de l'argent dans votre bourse; suivez ces guerres; déguisez votre bonne grâce sous une barbe empruntée. Je le répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est impossible que la passion de Desdémona pour le More dure longtemps;... mettez de l'argent dans votre bourse;... ni la sienne pour elle. Le début en fut violent: vous verrez cela finir par une rupture aussi brusque.--Mettez seulement de l'argent dans votre bourse... Ces Mores sont changeants dans leurs volontés... Remplissez votre bourse d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui aussi délicieuse que les sauterelles, bientôt lui semblera aussi amère que la coloquinte... Elle doit changer, car elle est jeune; dès qu'elle sera rassasiée des caresses du More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer; elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre bourse. Si vous voulez absolument vous damner, faites-le d'une manière plus agréable qu'en vous noyant... Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement et un voeu fragile, contracté entre un barbare vagabond et une rusée Vénitienne, ne sont pas plus forts que mon esprit et toute la bande de l'enfer, vous la posséderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit de la noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre s'il le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous noyer en vous passant d'elle.

RODERIGO.--Promets-tu de servir fidèlement mes espérances, si je consens à en attendre le succès?

JAGO.--Comptez sur moi.--Allez, amassez de l'argent.--Je vous l'ai dit souvent, et vous le redis encore, je hais le More. Ma cause me tient au coeur; la vôtre n'est pas moins fondée. Unissons-nous dans notre vengeance contre lui. Si vous pouvez le déshonorer, vous vous procurez un plaisir, et à moi un divertissement. Il y a dans le sein du temps plus d'un événement dont il accouchera. En avant, allez, procurez-vous de l'argent: nous en parlerons plus au long demain. Adieu.

RODERIGO.--Où nous retrouverons-nous demain matin?

JAGO.--A mon logement.

RODERIGO.--Je serai avec vous de bonne heure.

JAGO.--Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo?

RODERIGO.--Quoi?

JAGO.--Ne songez plus à vous noyer. Entendez-vous?

RODERIGO.--J'ai changé de pensée. Je vais vendre toutes mes terres.

JAGO.--Allez, adieu; remplissez bien votre bourse. (_Roderigo sort._)--C'est ainsi que je fais ma bourse de la dupe qui m'écoute: et ne serait-ce pas profaner l'habileté que j'ai acquise, que d'aller perdre le temps avec un pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je hais le More: et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il a rempli mon office; j'ignore si c'est vrai: mais pour un simple soupçon de ce genre, j'agirai comme si j'en étais sûr. Il m'estime; mes desseins n'en auront que plus d'effet sur lui.--Cassio est l'homme qu'il me faut.--Voyons maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor à mon désir.--Double adresse.--Mais comment? comment?--Voyons. Au bout de quelque temps tromper l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est trop familier avec sa femme. Cassio a une personne, une fraîcheur, qui prêtent aux soupçons. Il est fait pour rendre les femmes infidèles. Le More est d'un naturel franc et ouvert, prêt à croire les hommes honnêtes dès qu'ils le paraissent: il se laissera conduire par le nez aussi aisément que les ânes.--Je le tiens.--Le voilà conçu... L'enfer et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux.

(Il sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Un port de mer dans l'île de Chypre.--Une plate-forme.

_Entrent_ MONTANO et DEUX OFFICIERS.

MONTANO.--De la pointe du cap que découvrez-vous en mer?

PREMIER OFFICIER.--Rien du tout, tant les vagues sont fortes! Entre la mer et le ciel je ne puis reconnaître une voile.

MONTANO.--Il me semble que le vent a soufflé bien fort sur terre; jamais plus fougueux ouragan n'ébranla nos remparts. S'il s'est ainsi déchaîné sur les eaux, quels flancs de chêne pourraient garder leur emboîture, quand des montagnes viennent fondre sur eux? Qu'apprendrons-nous de ceci?

SECOND OFFICIER.--La dispersion de la flotte ottomane. Avancez seulement sur le rivage écumant: les flots grondants semblent frapper les nuages; les lames chassées par le vent, soulevées en masses énormes, semblent jeter leurs eaux sur l'ourse brûlante, et éteindre les étoiles qui gardent le pôle immobile. Je n'ai point encore vu de semblable tourmente sur la mer en furie.

MONTANO.--Si la flotte turque n'a pas gagné l'abri de quelque rade, ils sont noyés: il est impossible de supporter ceci au large.

(Entre un troisième officier.)

TROISIÈME OFFICIER-.--Des nouvelles, seigneurs! Nos campagnes sont finies: la tempête effrénée a tellement accablé les Turcs, que leurs projets en sont arrêtés. Un noble vaisseau de Venise a vu la détresse et le terrible naufrage atteindre la plus grande partie de leur flotte.

MONTANO.--Quoi! dites-vous vrai?

TROISIÈME OFFICIER.--Le navire est déjà sous le môle, un bâtiment de Vérone; Michel Cassio, lieutenant d'Othello, le vaillant More, est déjà à terre; le More lui-même est en mer, muni d'une commission expresse pour commander en Chypre.

MONTANO.--J'en suis ravi; c'est un digne gouverneur.

TROISIÈME OFFICIER.--Mais ce même Cassio, en exprimant sa joie du désastre des Turcs, paraît cependant triste, et prie pour le salut du More; car ils ont été séparés par cette horrible et violente tempête.

MONTANO.--Plaise au ciel qu'il soit en sûreté! J'ai servi sous lui, et l'homme commande en vrai soldat. Allons sur la plage pour voir le navire qui vient d'aborder, et pour chercher des yeux ce brave Othello, jusqu'à ce que les flots et le bleu des airs se confondent sous nos regards en une seule et même étendue.

PREMIER OFFICIER.--Allons, car à chaque minute on attend de nouvelles arrivées.

(Entre Cassio.)

CASSIO.--Grâces au vaillant officier de cette île belliqueuse qui rend ainsi justice au More! Oh! que le ciel prenne sa défense contre les éléments, car je l'ai perdu sur une dangereuse mer!

MONTANO.--Monte-t-il un bon vaisseau?

CASSIO.--Sa barque est solidement pontée; son pilote est habile, et d'une expérience consommée. Aussi l'espérance n'est pas morte dans mon coeur; elle s'enhardit à l'idée des ressources.

DES VOIX, _dans le lointain_.--Une voile! une voile! une voile!

(Entre un quatrième officier.)

CASSIO.--Quel est ce bruit?

UN OFFICIER.--La ville est déserte: des rangées de peuple debout sur le bord de la mer crient: _une voile!_

CASSIO.--Mes espérances lui font prendre la forme du gouverneur. (Le canon tire.)

L'OFFICIER.--On tire la salve d'honneur. Ce sont nos amis du moins.

CASSIO.--Allez, je vous prie, et revenez nous apprendre qui est arrivé.

L'OFFICIER.--J'y cours.

(Il sort.)

MONTANO.--Dites-moi, cher lieutenant, votre général est-il marié?

CASSIO.--Très-heureusement... Il a conquis une jeune fille au-dessus de toute description et des récits de la renommée, chef-d'oeuvre que ne sauraient peindre les plus habiles pinceaux, et qui dépasse tout ce que la création a de plus parfait. (_L'officier rentre._) Eh bien! qui a pris terre?

L'OFFICIER.--Un officier nommé Jago, l'enseigne du général.

CASSIO.--Il a fait une heureuse et rapide traversée! Ainsi les tempêtes elles-mêmes, les mers en courroux, et les vents mugissants, et les tranchants écueils, et les sables amoncelés, traîtres cachés sous les eaux pour arrêter la nef innocente, toutes ces puissances, comme si elles étaient sensibles à la beauté, oublient leur nature malfaisante, et laissent passer en sûreté la divine Desdémona.

MONTANO.--Qui est-elle?

CASSIO.--Celle dont je vous parlais; le général de notre grand général qui l'a remise à la conduite du hardi Jago. Son arrivée ici devance nos pensées; en sept jours de passage! Grand Jupiter! garde Othello. Enfle sa voile de ton souffle puissant; permets que son grand vaisseau apporte la joie dans cette rade; qu'il vienne sentir les vifs transports de l'amour dans les bras de Desdémona, allumer notre courage éteint, et répandre la confiance dans Chypre. (_Entrent Desdémona, Émilia, Jago, Roderigo et des serviteurs._)--Oh! voyez! le trésor du vaisseau est descendu à terre! Habitants de Chypre, fléchissez le genou devant elle. Salut à toi, noble dame; que la faveur des cieux te précède, te suive, t'environne de toutes parts!

DESDÉMONA.--Je vous remercie, brave Cassio; quelles nouvelles pouvez-vous m'apprendre de mon seigneur?

CASSIO.--Il n'est pas encore arrivé; tout ce que je sais, c'est qu'il est bien et sera bientôt ici.

DESDÉMONA.--Oh!... Je crains pourtant... Comment avez-vous été séparés?

CASSIO.--C'est ce grand combat des cieux et des mers qui nous a séparés.--Mais écoutons; une voile!

DES VOIX _au loin_.--Une voile! une voile!

(On entend des coups de canon.)

UN OFFICIER.--Ils saluent la citadelle. C'est sans doute encore un ami.

CASSIO.--Allez aux nouvelles.--Cher enseigne, vous êtes le bienvenu. (_A Émilia._) Et vous aussi, madame.--Bon Jago, ne vous offensez point de ma hardiesse; c'est mon éducation qui me donne cette courtoisie téméraire.

JAGO.--Si elle était pour vous aussi prodigue de ses lèvres qu'elle l'est souvent pour moi de sa langue, vous en auriez bientôt assez.

DESDÉMONA.--Hélas! elle ne parle jamais.

JAGO.--Beaucoup trop, sur mon âme. Je l'éprouve toujours, quand j'ai envie de dormir. Devant vous, madame, je l'avoue, elle retient sa langue au fond de son coeur, et ne querelle que dans ses pensées.

ÉMILIA.--Vous avez peu de raisons de parler ainsi.

JAGO.--Allez, allez, vous êtes muettes comme des peintures hors de chez vous, et bruyantes comme des cloches dans vos chambres; de vrais chats sauvages dans la maison, des saintes quand vous injuriez; des démons quand on vous offense; vous perdez à vous divertir le temps que vous devriez à vos affaires, et vous n'êtes des femmes de ménage que dans vos lits.

DESDÉMONA.--Fi! calomniateur!

JAGO.--Oui, que je sois un Turc s'il n'est pas vrai que vous vous levez pour jouer, et que vous vous couchez pour travailler.

ÉMILIA.--Je ne vous chargerai pas d'écrire mon éloge.

JAGO.--Non, ne m'en chargez pas.

DESDÉMONA.--Que dirais-tu de moi si tu avais à me louer?

JAGO.--Belle dame, dispensez-m'en; je ne suis rien si je ne puis critiquer.

DESDÉMONA.--Allons, essaye. A-t-on couru vers le port?

JAGO.--Oui, madame.

DESDÉMONA.--Je ne suis pas gaie; mais je trompe ce que je suis en m'efforçant de paraître autrement.--Voyons, comment ferais-tu mon éloge?

JAGO.--J'y songe, mais ma pensée tient à ma tête comme la glu à la laine; il faut, pour l'en faire sortir, arracher le cerveau et tout.--Cependant ma muse est en travail, et voici de quoi elle accouche:

Sa femme est belle et spirituelle. La beauté est faite pour qu'on en jouisse, Et l'esprit sert à faire jouir de la beauté.

DESDÉMONA.--Bel éloge!--Et si elle est noire et spirituelle?

JAGO.

Si elle est noire et spirituelle, Elle trouvera un blanc qui s'accommodera de sa noirceur.

DESDÉMONA.--C'est pis encore.

ÉMILIA.--Mais si elle est belle et sotte?

JAGO.

Celle qui est belle n'est jamais sotte; Car sa sottise même l'aide à avoir un enfant.

DESDÉMONA.--Ce sont de vieux propos bons pour faire rire les fous dans un cabaret. Et quel misérable éloge as-tu à donner à celle qui est laide et sotte?

JAGO.

Il n'y en a point de si laide et de si sotte Qui ne fasse tous les malins tours que font celles Qui sont spirituelles et jolies.

DESDÉMONA.--Oh! quelle lourde ignorance! tu loues le mieux celle qui le mérite le moins. Mais quel éloge réserves-tu à la femme vraiment méritante qui, par l'autorité de sa vertu, obtient de force les hommages de la malice même?

JAGO.

Celle qui a toujours été belle et jamais vaine, Qui a su parler et n'a jamais crié; Qui n'a jamais manqué d'or, et cependant n'a jamais fait de sottises; Qui s'est refusé ses fantaisies, en disant:--Maintenant je pourrais;-- Celle qui, étant courroucée et maîtresse de se venger, A ordonné à l'offense de demeurer et à la colère de s'enfuir; Celle qui n'a jamais été assez fragile dans sa sagesse Pour échanger la tête d'un brochet contre la queue d'un saumon[7]; Celle qui a pu penser et ne pas découvrir sa pensée; Qui a pu voir des amants la suivre, et ne pas regarder par derrière, Celle-là est un phénix, si jamais il y a eu un phénix.

[Note 7: Proverbe du temps qui signifie échanger ce qui est excellent pour ce qui ne le vaut pas.]

DESDÉMONA.--Et à quoi est-elle bonne?

JAGO.

A allaiter des idiots et à inscrire le compte de la petite bière.

DESDÉMONA.--Oh! la sotte et ridicule conclusion! Émilia, n'apprends rien de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en dites-vous, Cassio? N'est-ce pas un censeur bien hardi et bien libre?

CASSIO.--Il parle grossièrement, madame: vous l'aimerez mieux comme soldat que comme bel esprit.

(Desdémona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la main et s'éloigne avec elle.)

JAGO.--Il lui prend la main.--Ah! bon, parle-lui à l'oreille.--Oui, avec ce réseau si frêle, je prendrai ce grand papillon de Cassio.--Souris-lui; bon, va.--C'est avec ta galanterie même que je t'attraperai.--Tu parles bien: c'est cela.--Si pour ces fadaises tu te vois dépouillé de ta lieutenance, mieux eût valu baiser moins souvent tes trois doigts;--voilà que tu recommences à te donner les airs d'un aimable galant.--A merveille[8]! beau baiser, superbe révérence!--Rien de mieux.--Comment, encore! tes doigts pressés sur tes lèvres?--Je voudrais, tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue!--(_Une trompette se fait entendre._)--Ah! le More; je reconnais sa trompette.

[Note 8: En regardant de loin Desdémona et Cassio qui causent, Jago voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que Desdémona lui fait la révérence.]

CASSIO.--C'est lui-même.

DESDÉMONA.--Courons au-devant de lui; allons le recevoir.

CASSIO.--Regardez, le voici qui s'avance.

(Entre Othello avec sa suite.)

OTHELLO.--O ma belle guerrière!

DESDÉMONA.--Mon cher Othello!

OTHELLO.--Je suis aussi surpris que charmé de vous trouver ici arrivée avant moi! O joie de mon âme! Si chaque tempête doit être suivie de pareils calmes, que les vents se déchaînent jusqu'à réveiller la mort; que la barque labourant les mers s'élève sur des montagnes de vagues aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite aussi bas que l'enfer! Ah! c'est maintenant qu'il faudrait mourir pour comble de bonheur; car mon âme est pleine d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable ne pourra m'être accordé dans le cours inconnu de ma destinée.

DESDÉMONA.--Que le ciel ne le permette pas! mais plutôt puissent notre amour et nos joies aller toujours croissant avec le nombre de nos jours!

OTHELLO.--Exaucez son voeu, puissances célestes! Je ne saurais assez parler de mon bonheur: il m'étouffe. C'est trop de joie! Ah! que ce baiser, et cet autre encore... (_Il l'embrasse_) soient toute la dispute que jamais nos coeurs élèvent entre nous!

JAGO, _à part_.--Oh! vous voilà à l'unisson: mais sur mon honneur je relâcherai les cordes qui font cette musique.