Othello

Chapter 2

Chapter 23,911 wordsPublic domain

JAGO.--Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me servir moi-même contre lui. Nous ne pouvons tous être maîtres, et tous les maîtres ne peuvent être fidèlement servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs soumis, rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude, usent leur vie comme l'âne de leur maître, seulement pour la nourriture de la journée. Quand ils sont vieux on les casse aux gages. Châtiez-moi ces honnêtes esclaves. Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des apparences du dévouement, tiennent au fond toujours leur coeur à leur service. Ils ne donnent à leurs seigneurs que des démonstrations de zèle, prospèrent à leurs dépens; et dès qu'ils ont mis une bonne doublure à leurs habits, ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent hommage. Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car, seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderigo, si j'étais le More, je ne voudrais pas être Jago. En le servant, je ne sers que moi, et le ciel m'est témoin que je ne le fais ni par amour, ni par dévouement, mais, sous ce masque, pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et mes compliments extérieurs témoigneront au vrai la disposition naturelle et le dedans de mon âme, attendez-vous à me voir bientôt porter mon coeur sur la main, pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne suis pas ce que je suis.

RODERIGO.--Quelle bonne fortune pour ce More aux lèvres épaisses, s'il réussit de la sorte dans son dessein!

JAGO.--Appelez son père; éveillez-le; faites poursuivre le More, empoisonnez sa joie; dénoncez-le dans les rues; excitez les parents de la jeune fille; au sein du paradis où le More repose, tourmentez-le par des mouches; et quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles inquiétudes que sa joie en soit troublée et décolorée.

RODERIGO.--Voici la maison de son père; je vais l'appeler à haute voix.

JAGO.--Appelez avec des accents de crainte et des hurlements de terreur, comme il arrive quand on découvre l'incendie que la négligence et la nuit ont laissé se glisser au sein des cités populeuses.

RODERIGO.--Holà, holà, Brabantio! seigneur Brabantio! holà!

JAGO.--Éveillez-vous: holà, Brabantio! des voleurs! des voleurs! voyez à votre maison, à votre fille, à vos coffres! au voleur! au voleur!

BRABANTIO, _à la fenêtre_.--Et quelle est donc la cause de ces effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il?

RODERIGO.--Seigneur, tout votre monde est-il chez vous?

JAGO.--Vos portes sont-elles bien fermées?

BRABANTIO.--Comment, pourquoi me demandez-vous cela?

JAGO.--Par Dieu, seigneur, vous êtes volé: pour votre honneur passez votre robe: votre coeur est frappé; vous avez perdu la moitié de votre âme: en ce moment, à l'heure même, un vieux bélier noir ravit votre brebis blanche. Levez-vous, hâtez-vous, réveillez au son de la cloche les citoyens qui ronflent; ou le diable va cette nuit faire de vous un grand-père. Debout, vous dis-je.

BRABANTIO.--Quoi donc, avez-vous perdu l'esprit?

RODERIGO.--Vénérable seigneur, reconnaissez-vous ma voix?

BRABANTIO.--Moi, non. Qui êtes-vous?

RODERIGO.--Je m'appelle Roderigo.

BRABANTIO.--Tu n'en es que plus mal venu. Déjà je t'ai défendu de rôder autour de ma porte. Je t'ai franchement déclaré que ma fille n'est pas pour toi: et aujourd'hui dans ta folie, encore plein de ton souper, et échauffé de boissons enivrantes, tu viens me braver méchamment et troubler mon sommeil!

RODERIGO.--Seigneur, seigneur, seigneur...

BRABANTIO.--Mais tu peux être bien sûr que j'ai assez de pouvoir pour te faire repentir de ceci.

RODERIGO.--Modérez-vous, seigneur.

BRABANTIO.--Que me parles-tu de vol? C'est ici Venise: ma maison n'est pas une grange isolée.

RODERIGO.--Puissant Brabantio, c'est avec une âme droite et pure que je viens à vous...

JAGO.--Parbleu, seigneur, vous êtes un de ces hommes qui ne veulent pas servir Dieu quand c'est Satan qui le leur commande. Parce que nous venons vous rendre service, vous nous prenez pour des bandits. Vous voulez donc voir votre fille associée à un cheval de Barbarie[2]? Vous voulez donc que vos petits-enfants hennissent après vous? vous voulez avoir des coursiers pour cousins et des haquenées pour parents?

[Note 2: _Covered with a Barbary horse._]

BRABANTIO.--Quel impudent misérable es-tu?

JAGO.--Je suis un homme, seigneur, qui viens vous dire qu'à l'heure où je vous parle, dans les bras l'un de l'autre, votre-fille et le More ne font qu'un[3].

[Note 3: Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier: _Your daughter and the Moor are now making the beast with two backs._]

BRABANTIO.--Tu es un coquin.

JAGO.--Vous êtes un sénateur!

BRABANTIO.--Tu me répondras de ton insolence. Je te connais, Roderigo.

RODERIGO.--Seigneur, je consens à répondre de tout. Mais de grâce écoutez-nous; si (comme je crois le voir en partie) c'est selon votre bon plaisir et de votre aveu que votre belle fille, à cette heure sombre et bizarre de la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un coquin aux gages du public, un gondolier, et va se livrer aux grossiers embrassements d'un More débauché; si cela vous est connu, et que vous l'avez permis, alors nous vous avons fait un grand et insolent outrage; mais si vous ignorez tout cela, mon caractère me garantit que vous nous repoussez à tort. Ne croyez pas que, dépourvu de tout sentiment des convenances, je voulusse plaisanter et me jouer ainsi de Votre Excellence. Votre fille, je le répète, si vous ne lui en avez pas donné la permission, a commis une étrange faute en attachant ses affections, sa beauté, son esprit, sa fortune, au sort d'un vagabond, étranger ici et partout. Éclaircissez-vous sans délai. Si elle est dans sa chambre ou dans votre maison, déchaînez contre moi la justice de l'État, pour vous avoir ainsi abusé.

BRABANTIO.--Battez le briquet! Vite! donnez-moi un flambeau! Appelez tous mes gens! Cette aventure ressemble assez à mon songe: la crainte de sa vérité oppresse déjà mon coeur. De la lumière! de la lumière!

(Brabantio se retire de la fenêtre.)

JAGO, _à Roderigo_.--Adieu, il faut que je vous quitte. Il n'est ni convenable, ni sain pour ma place, qu'on me produise comme témoin contre le More, ce qui arrivera si je reste. Je sais ce qui en est; quoique ceci lui puisse causer quelque échec, le sénat ne peut avec sûreté le renvoyer. Il s'est engagé avec tant de succès dans la guerre de Chypre maintenant en train, que, pour leur salut, les sénateurs n'ont pas un autre homme de sa force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je le haïsse comme je hais les peines de l'enfer, la nécessité du moment me contraint à arborer l'étendard du zèle, et à en donner des signes; des signes, sur mon âme, rien de plus. Pour être sûr de le trouver, dirigez vers le Sagittaire[4] la recherche du vieillard; j'y serai avec le More. Adieu.

[Note 4: _C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise._]

(Jago sort.)

(Entrent dans la rue Brabantio et des domestiques avec des torches.)

BRABANTIO.--Mon malheur n'est que trop vrai! Elle est partie; et ce qui me reste d'une vie déshonorée ne sera plus qu'amertume. Roderigo, où l'as-tu vue?--O malheureuse fille!... Avec le More, dis-tu?--Qui voudrait être père?--Comment as-tu su que c'était elle?--Oh! tu m'as trompé au delà de toute idée.--Et que vous a-t-elle dit?--Allumez encore des flambeaux. Éveillez tous mes parents.--Sont-ils mariés, croyez-vous?

RODERIGO.--En vérité, je crois qu'ils le sont.

BRABANTIO.--O ciel!--Comment est-elle sortie?--O trahison de mon sang!--Pères, ne vous fiez plus au coeur de vos filles d'après la conduite que vous leur voyez tenir.--Mais n'est-il pas des charmes par lesquels on peut corrompre la virginité et les penchants de la jeunesse? Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles choses?

RODERIGO.--Oui, en vérité, seigneur, je l'ai lu.

BRABANTIO.--Appelez mon frère.--Oh! que je voudrais vous l'avoir donnée!--Que les uns prennent un chemin, et les autres un autre.--Savez-vous où nous pourrons la surprendre avec le More?

RODERIGO.--J'espère pouvoir le découvrir, si vous voulez emmener une bonne escorte et venir avec moi.

BRABANTIO.--Ah! je vous prie, conduisez-nous. A chaque maison je veux appeler: je puis demander du monde presque partout: Prenez vos armes, courons: rassemblez quelques officiers chargés du service de nuit. Allons! marchons.--Honnête Roderigo, je vous récompenserai de votre peine.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Une autre rue.

Les mêmes. _Entrent_ OTHELLO, JAGO et des SERVITEURS.

JAGO.--Quoique dans le métier de la guerre j'aie tué des hommes, cependant je tiens qu'il est de l'essence de la conscience de ne pas commettre un meurtre prémédité: je manque quelquefois de méchanceté quand j'en aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai été tenté de le piquer sous les côtes.

OTHELLO.--La chose vaut mieux comme elle est.

JAGO.--Soit. Cependant il a tant bavardé, il a vomi tant de propos révoltants, injurieux à votre honneur, qu'avec le peu de vertu que je possède, j'ai eu bien de la peine à me contenir. Mais, dites-moi, je vous prie, seigneur, êtes-vous solidement marié? Songez-y bien, le _magnifique_[5] est très-aimé; et sa voix, quand il le veut, a deux fois autant de puissance que celle du duc: il va vous forcer au divorce, ou il fera peser sur vous autant d'embarras et de chagrins que pourra lui en fournir la loi, soutenue de tout son crédit.

[Note 5: _Magnifiques_ était le terme d'honneur en usage pour les seigneurs vénitiens.]

OTHELLO.--Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services que j'ai rendus à la Seigneurie parleront plus haut que ses plaintes. On ne sait pas encore, et je le publierai si je vois qu'il y ait de l'honneur à s'en vanter, que je tire la vie et l'être d'ancêtres assis sur un trône, et mes mérites peuvent répondre, la tête haute, à la haute fortune que j'ai conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la charmante Desdémona, je ne voudrais pas pour tous les trésors de la mer, enfermer ni gêner ma destinée jusqu'ici libre et sans liens.--Mais vois, que sont ces lumières qui viennent là-bas?

(Entrent Cassio à distance et quelques officiers avec des flambeaux.)

JAGO.--C'est le père irrité avec ses amis. Vous feriez mieux de rentrer.

OTHELLO.--Mais, non: il faut qu'on me trouve. Mon caractère, mon titre, et ma conscience sans reproche me montreront tel que je suis.--Est-ce bien eux?

JAGO.--Par Janus, je pense que non.

OTHELLO.--Les serviteurs du duc et mon lieutenant!--Que la nuit répande ses faveurs sur vous, amis! quelles nouvelles?

CASSIO.--Général, le duc vous salue, et il réclame votre présence dans son palais en hâte, en toute hâte, à l'instant même.

OTHELLO.--Savez-vous pourquoi?

CASSIO.--Quelques nouvelles de Chypre, autant que je puis conjecturer; une affaire de quelque importance. Cette nuit même les galères ont dépêché jusqu'à douze messagers de suite sur les talons l'un de l'autre. Déjà nombre de conseillers sont levés, et rassemblés chez le duc. On vous a demandé plusieurs fois avec empressement; et, voyant qu'on ne vous trouvait point à votre demeure, le sénat a envoyé trois bandes différentes pour vous chercher de tous côtés.

OTHELLO.--Il est bon que ce soit vous qui m'ayez rencontré. Je n'ai qu'un mot à dire, ici dans la maison, et je vais avec vous.

(Othello sort.)

CASSIO.--Enseigne, que fait-il ici?

JAGO.--Sur ma foi, il a abordé cette nuit une prise de grande valeur; si elle est déclarée légitime, il a jeté l'ancre pour toujours.

CASSIO.--Je ne comprends pas.

JAGO.--Il est marié.

CASSIO.--A qui?

JAGO.--Marié à... Allons, général, partons-nous?

(Othello rentre.)

OTHELLO.--Venez, amis.

CASSIO.--Voici une autre troupe qui vous cherche aussi.

(Entrent Brabantio et Roderigo, et des officiers du guet avec des flambeaux et des armes.)

JAGO.--C'est Brabantio! général, faites attention: il vient avec de mauvais desseins.

OTHELLO.--Holà! n'avancez pas plus loin.

RODERIGO.--Seigneur, c'est le More!

BRABANTIO, _avec furie_.--Tombez sur lui, le brigand!

(Les deux partis mettent l'épée à la main.)

JAGO.--A vous, Roderigo: allons, vous et moi.

OTHELLO.--Rentrez vos brillantes épées, la rosée de la nuit pourrait les ternir. Mon seigneur, vous commanderez mieux ici avec vos années qu'avec vos armes.

BRABANTIO.--O toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé ma fille? Damné que tu es, tu l'as subornée par tes maléfices; car je m'en rapporte à tous les êtres raisonnables: si elle n'était liée par des chaînes magiques, une fille si jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la maison paternelle pour fuir dans le sein basané d'un être tel que toi, fait pour effrayer, non pour plaire? Que le monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux qui affaiblissent l'intelligence?--Je veux que cela soit examiné. La chose est probable; elle est manifeste. Je te saisis donc, et je t'arrête comme trompant le monde, comme exerçant un art proscrit et non autorisé.--Mettez la main sur lui; s'il résiste, emparez-vous de lui au péril de sa vie.

OTHELLO.--Retenez vos mains, vous qui me suivez, et les autres aussi. Si mon devoir était de combattre, je l'aurais su connaître sans que personne m'en fît la leçon. (_A Brabantio._) Où voulez-vous que je me rende pour répondre à votre accusation?

BRABANTIO.--En prison, jusqu'à ce que le temps prescrit par la loi, et les formes du tribunal t'appellent pour te défendre.

OTHELLO.--Et, si j'obéis, comment satisferai-je aux ordres du duc dont les messagers sont ici, à côté de moi, réclamant ma présence auprès de lui pour une grande affaire d'État?

UN OFFICIER.--Rien n'est plus vrai, digne seigneur; le duc est au conseil, et, je suis sûr qu'on a envoyé chercher Votre Excellence.

BRABANTIO.--Comment! le duc au conseil? à cette heure de la nuit? Qu'il y soit conduit à l'instant. Ma cause n'est point d'un intérêt frivole. Le duc même, et tous mes frères du sénat ne peuvent s'empêcher de ressentir cet affront comme s'il leur était personnel. Si de tels attentats avaient un libre cours, des esclaves et des païens seraient bientôt nos maîtres.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

(Salle du conseil.)

_Le_ DUC _et les_ SÉNATEURS _assis autour d'une table, des_ OFFICIERS _à distance_.

LE DUC.--Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui les confirme.

PREMIER SÉNATEUR.--En effet, ils s'accordent peu: mes lettres disent cent sept galères.

LE DUC.--Et les miennes cent quarante.

SECOND SÉNATEUR.--Et les miennes deux cents: cependant quoiqu'elles varient sur le nombre, comme il arrive lorsque le rapport est fondé sur des conjectures, toutes cependant confirment la nouvelle d'une flotte turque se portant sur Chypre!

LE DUC.--Oui, il y en a assez pour asseoir une opinion; les erreurs ne me rassurent pas tellement que le fond du récit ne me paraisse fait pour causer une juste crainte.

UN MATELOT, _au dedans_.--Holà, holà! des nouvelles des nouvelles.

(Entre un officier avec un matelot.)

L'OFFICIER.--Un messager de la flotte.

LE DUC.--Encore! Qu'y a-t-il?

LE MATELOT.--L'escadre turque s'avance sur Rhodes: j'ai ordre du seigneur Angelo de venir l'annoncer au sénat.

LE DUC.--Que pensez-vous de ce changement?

PREMIER SÉNATEUR.--Cela ne peut soutenir le moindre examen de la raison. C'est un piége dressé pour nous donner le change. Quand on considère l'importance de Chypre pour le Turc, et si nous réfléchissons seulement que cette île, qui intéresse beaucoup plus le Turc que Rhodes, peut d'ailleurs être plus aisément emportée, car elle n'est pas dans un aussi bon état de défense, mais manque de toutes les ressources dont Rhodes est munie; si nous songeons à tout cela, nous ne pouvons croire le Turc assez malhabile pour laisser derrière lui la place qui lui importe d'abord, et négliger une tentative facile et profitable, pour courir après un danger sans profit.

LE DUC.--Non, il est certain que le Turc n'en veut point à Rhodes.

UN OFFICIER.--Voici d'autres nouvelles.

(Entre un autre messager.)

LE MESSAGER.--Les Ottomans, magnifiques seigneurs, gouvernant sur l'île de Rhodes, ont reçu là un renfort qui vient de se joindre à leur flotte.

PREMIER SÉNATEUR.--Oui, c'est ce que je pensais.--De quelle force, suivant votre estimation?

LE MESSAGER.--De trente voiles; et soudain virant de bord, ils retournent sur leurs pas et portent franchement leur entreprise sur Chypre. Le seigneur Montano, votre fidèle et brave commandant, avec l'assurance de sa foi, vous envoie cet avis, et vous prie de l'en croire.

LE DUC.--Nous voilà donc certains que c'est Chypre qu'ils menacent. Marc Lucchese n'est-il pas à Venise?

PREMIER SÉNATEUR.--Il est actuellement à Florence.

LE DUC--Écrivez-lui en notre nom, dites-lui de se hâter au plus vite. Dépêchez-vous.

PREMIER SÉNATEUR.--Voici Brabantio et le vaillant More.

(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.)

LE DUC.--Brave Othello, nous avons besoin de vous à l'instant, contre le Turc, cet ennemi commun. _(A Brabantio_.) Je ne vous voyais pas, seigneur, soyez le bienvenu: vos conseils et votre secours nous manquaient cette nuit.

BRABANTIO.--Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que Votre Grandeur me pardonne; ce n'est point ma place ni aucun avis de l'affaire qui vous rassemble, qui m'ont fait sortir de mon lit: l'intérêt public n'a plus de prise sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature si démesurée et si violente, qu'elle engloutit et absorbe tout autre chagrin, sans cesser d'être toujours la même.

LE DUC.--Quoi donc? et de quoi s'agit-il?

BRABANTIO.--Ma fille! ô ma fille!

SECOND SÉNATEUR.--Quoi! morte?

BRABANTIO.--Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est séduite, corrompue par des sortiléges et des philtres achetés à des charlatans. Car une nature qui n'est ni aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne pourrait s'égarer de la sorte si les piéges de la magie...

LE DUC.--Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres criminelles, ait privé votre fille de sa raison, et vous de votre fille, vous lirez vous-même le livre sanglant des lois; vous interpréterez à votre gré son texte sévère; oui, le coupable fût-il notre propre fils.

BRABANTIO.--Je remercie humblement Votre Grandeur: voilà l'homme, ce More, que vos ordres exprès ont, à ce qu'il paraît, mandé devant vous pour les affaires de l'État.

LE DUC ET LES SÉNATEURS.--Nous en sommes désolés.

LE DUC, _à Othello_.--Qu'avez-vous à répondre pour votre défense?

BRABANTIO.--Rien; sinon que le fait est vrai.

OTHELLO.--Très-puissants, très-graves et respectables seigneurs, mes nobles et généreux maîtres;--que j'aie enlevé la fille de ce vieillard, cela est vrai; il est vrai que je l'ai épousée: voilà mon offense sans voile et dans sa nudité; elle va jusque-là et pas au delà. Je suis rude dans mon langage et peu doué du talent des douces paroles de paix; car depuis que ces bras ont atteint l'âge de sept ans, à l'exception des neuf lunes dernières, ils ont trouvé dans les champs couverts de tentes leur plus chers exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers, grand'chose qui n'ait rapport à des faits de bataille et de guerre; en parlant pour moi-même j'embellirai donc peu ma cause. Cependant, avec la permission de votre bienveillante patience, je vous ferai un récit simple et sans ornement du cours entier de mon amour; je vous dirai par quels philtres, quels charmes et quelle magie puissante (car c'est là ce dont je suis accusé), j'ai gagné le coeur de sa fille.

BRABANTIO.--Une fille si timide, d'un caractère si calme et si doux qu'au moindre mouvement, elle rougissait d'elle-même! Elle! en dépit de sa nature, de son âge, de son pays, de son rang, de tout enfin, se prendre d'amour pour ce qu'elle craignait de regarder!--Il faut un jugement faussé ou estropié pour croire que la perfection ait pu errer ainsi contre toutes les lois de la nature; il faut absolument recourir, pour l'expliquer, aux pratiques d'un art infernal. J'affirme donc encore que c'est par la force de mélanges qui agissent sur le sang, ou de quelque boisson préparée à cet effet, que ce More a triomphé d'elle.

LE DUC.--L'affirmer n'est pas le prouver: il faut des témoins plus certains et plus clairs que ces légers soupçons et ces faibles vraisemblances fondées sur des apparences frivoles, que vous fournissez contre lui.

PREMIER SÉNATEUR.--Mais, vous, Othello, parlez, avez-vous par des moyens iniques et violents soumis et empoisonné les affections de cette jeune fille? ou l'avez-vous gagnée par la prière, et par ces questions permises que le coeur adresse au coeur?

OTHELLO.--Envoyez-la chercher au Sagittaire, seigneurs, je vous en conjure, et laissez-la parler elle-même de moi devant son père. Si vous me trouvez coupable dans son récit, non-seulement ôtez-moi la confiance et le grade que je tiens de vous; mais que votre sentence tombe sur ma vie même.

LE DUC.--Qu'on fasse venir Desdémona.

(Quelques officiers sortent.)

OTHELLO.--Enseigne, conduisez-les: vous connaissez bien le lieu. (_Jago s'incline et part._) Et en attendant qu'elle arrive, aussi sincèrement que je confesse au ciel toutes les fautes de ma vie, je vais exposer à vos respectables oreilles comment j'ai fait des progrès dans l'amour de cette belle dame, et elle dans le mien.

LE DUC.--Parlez, Othello.

OTHELLO.--Son père m'aimait; il m'invitait souvent: toujours il me questionnait sur l'histoire de ma vie, année par année, sur les batailles, les siéges où je me suis trouvé, les hasards que j'ai courus. Je repassais ma vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au moment où il me demandait de parler. Je parlais de beaucoup d'aventures désastreuses, d'accidents émouvants de terre et de mer; de périls imminents où, sur la brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de l'épaisseur d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris par l'insolent ennemi et vendu en esclavage; comment je fus racheté de mes fers, et ce qui se passa dans le cours de mes voyages, la profondeur des cavernes, et l'aridité des déserts, et les rudes carrières, et les rochers et les montagnes dont la tête touche aux cieux: on m'avait invité à parler; telle fut la marche de mon récit. Je parlais encore des cannibales qui se mangent les uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Desdémona avait un goût très-vif pour toutes ces histoires; mais sans cesse les affaires de la maison rappelaient ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les expédier à la hâte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dévorait mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour une heure favorable, et trouvai le moyen de l'amener à me faire du fond de son coeur la prière de lui raconter tout mon pèlerinage, dont elle avait bien entendu quelques fragments, mais jamais de suite et avec attention. J'y consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je rappelais quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés ma jeunesse. Mon récit achevé, elle me donna, pour ma peine, un torrent de soupirs; elle s'écria: «Qu'en vérité tout cela était étrange! mais bien étrange! que c'était digne de pitié; profondément digne de pitié!--Elle eût voulu ne l'avoir pas entendu; et cependant elle souhaitait que le ciel eût fait d'elle un pareil homme.»--Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire, et que cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture, je parlai: elle m'aima pour les dangers que j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en avait pitié. Voilà toute la magie dont j'ai usé.--La voilà qui vient. Qu'elle en rende elle-même témoignage.

(Entrent Desdémona, Jago et des serviteurs.)

LE DUC.--Je crois que ce récit gagnerait aussi le coeur de ma fille. Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se peut cette mauvaise affaire. Avec leurs armes brisées, les hommes se défendent encore mieux qu'avec leurs seules mains.