Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 9
Ils parcoururent pendant près d'une heure de petites rues sales et peu fréquentées, où les quelques personnes qu'ils rencontrèrent parurent, aux yeux de l'enfant, occuper le même rang que M. Sikes dans la société. À la fin, ils enfilèrent une rue plus étroite et plus sale encore que les autres, habitée en grande partie par des fripiers; et le chien alors courant en avant, comme s'il eût été certain que sa vigilance était maintenant inutile, s'arrêta devant une boutique qui était fermée et qui ne paraissait pas être occupée, car la maison menaçait ruine, et un écriteau annonçant qu'elle était à louer était cloué négligemment sur la porte comme s'il eût été là depuis bien des années.
--Nous y voilà! dit Sikes après avoir jeté un coup d'œil autour de lui.
Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit résonner une sonnette de l'intérieur. Ils allèrent se placer près d'un réverbère en face, et attendirent là quelques instants. Une fenêtre à châssis fut levée doucement, et, peu après, la porte s'ouvrit avec la même précaution. Sikes alors, sans plus de cérémonie, prit l'enfant par le collet, et en moins de rien ils furent tous trois dans la maison. Ils attendirent, dans l'obscurité la plus profonde, que la personne qui leur avait ouvert eût refermé la porte aux verrous et à la clef.
--Il n'y a personne ici? demanda Sikes.
--Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître.
--Le vieux y est-il? poursuivit le brigand.
--Oui, répliqua la voix; et il a été joliment sur les épines en vous attendant. Avec ça qu'y n's'ra pas content de vous voir! non, s'cusez! pu qu'ça d'satisfaction!
Le style de cette réponse et le ton avec lequel elle fut faite étaient familiers aux oreilles d'Olivier; mais il ne put apercevoir la figure de l'interlocuteur.
--Eclaire-nous un peu, dit Sikes, si tu ne veux pas que nous nous cassions l'cou, ou que nous marchions sur les pattes du chien. Prenez garde à vos jambes, d'abord, si vous lui marchez sur les pattes, je n'vous dis qu'ça!
--Attendez un moment, je m'en vais chercher de la lumière, reprit la voix.
Le bruit des pas d'une personne qui s'éloignait se fit entendre, et aussitôt après parut en personne M. Jack Dawkins, autrement le _fin Matois_, tenant à la main une chandelle plantée dans un bâton fendu. Il se contenta de faire une grimace à Olivier pour renouveler connaissance avec lui, et fit signe aux visiteurs de le suivre. Ils descendirent l'escalier, traversèrent une cuisine dépourvue d'ustensiles, et ouvrant la porte d'une chambre basse, d'où s'exhalait une odeur fétide, ils furent reçus au milieu d'éclats de rire et d'acclamations de joie.
--Oh! c'te bonne farce! s'écria maître Bates n'en pouvant plus de rire. C'est pourtant lui! Mais voyez donc, Fagin! Fagin, regardez-le donc! Ah! Dieu, quelle fameuse farce! Y a d'quoi en mourir de rire! Tenez-moi donc, quelqu'un, que je rie tout à mon aise!
Disant cela, maître Bates se laissa tomber à plat ventre par terre, et pendant plus de cinq minutes, donnant un libre cours à sa folle gaieté, il se frappait le dos avec ses talons; après quoi, se relevant, il prit la chandelle des mains du Matois, et, s'approchant d'Olivier, il tourna autour de lui pour l'examiner, tandis que le juif, ôtant son bonnet de coton, salua respectueusement et à diverses reprises le pauvre enfant qui les regardait d'un air effaré. Pendant ce temps-là, le Matois, qui était d'un caractère plus posé et qui compromettait rarement sa dignité quand il s'agissait d'_affaires sérieuses_ relatives à sa _profession_, vidait les poches du petit malheureux avec la plus scrupuleuse attention.
--Voyez donc sa _pelure_, Fagin! dit Charlot approchant la chandelle si près de l'habillement neuf d'Olivier, qu'il manqua y mettre le feu. Voyez donc sa _pelure_! Du drap _coq_ et la coupe dans le _chique_! S'cusez, pu qu'ça d'élégance! Et ses livres donc! ça lui donne tout à fait l'air _monsieur_, n'est-ce pas, Fagin?
--Charmé de vous voir si bien portant, mon cher! dit le juif saluant Olivier avec une humilité affectée. Le Matois vous donnera d'autres habits, mon cher, dans la crainte que vous ne gâtiez ceux-ci, qui sont pour les dimanches. Pourquoi n'avez-vous pas écrit que vous veniez, mon cher? Nous aurions eu quelque chose de chaud pour votre souper.
À ces mots maître Bates partit d'un éclat de rire si grand, que Fagin lui-même se dérida et que le Matois sourit. Mais comme ce dernier tira en ce moment le billet de banque de la poche d'Olivier, on ne saurait dire si c'est la bouffonnerie de Charlot, ou la découverte du billet, qui excita son sourire.
--Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? dit Sikes, s'avançant vers le juif en même temps que celui-ci s'emparait de la bank-note. Cela m'appartient, Fagin!
--Non, non, Guillaume, c'est à moi, mon cher! Vous aurez les livres.
--Si cela ne m'appartient pas, dit Sikes, mettant son chapeau d'un air déterminé, à moi et à Nancy (ce qui est la même chose), je vas remmener cet enfant!
Le juif tressaillit: ainsi fit Olivier, quoique pour un motif bien différent; car il espérait que sa liberté serait le résultat de la dispute.
--Allons! donnez-moi ça! voulez-vous? dit Sikes.
--Ce n'est pas bien, Guillaume! Ce n'est pas bien du tout; n'est-ce pas, Nancy? dit le juif.
--Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, j'vous dis encore une fois! Pensez-vous que Nancy et moi nous n'ayons rien autre chose à faire que de passer un temps précieux à aller à la découverte et à enlever tous les enfants qui se _feront pincer_ à cause de vous? Donnez-moi ça, vous! vieil avare, vieux squelette, vieux meuble!
En parlant ainsi, Sikes s'empara du billet de banque, que le juif tenait entre le pouce et l'index; et envisageant celui-ci avec le plus grand sang-froid, il le plia en cinq ou six et l'enferma dans un nœud qu'il fit au mouchoir qu'il portait autour de son cou.
--C'est pour la peine que nous nous sommes donnée, dit Sikes rattachant sa cravate; et c'n'est pas encore moitié de ce que ça vaut: et bien sûr encore! Vous pouvez garder les livres, si vous aimez la lecture; sinon, vous les vendrez.
--Ils sont bien écrits! dit Charlot, qui parcourut un des volumes en faisant mille grimaces. Beau style! Expressions élégantes! N'est-ce pas, Olivier? Et voyant la mine piteuse que faisait l'enfant en regardant ses persécuteurs, maître Bates, qui était doué d'un esprit caustique et qui avait un goût décidé pour le _burlesque_, se mit à rire aux éclats et à faire plus de bruit qu'auparavant.
--Ils appartiennent au vieux monsieur! dit Olivier se tordant les mains; à ce bon et respectable monsieur qui m'a emmené chez lui et qui a eu soin de moi quand j'étais malade et que j'allais mourir. Oh! je vous en supplie, envoyez-les-lui! Renvoyez-lui l'argent et les livres! Gardez-moi ici toute ma vie; mais, pour l'amour de Dieu, renvoyez-lui ce qui lui appartient! Il croira que je l'ai volé! La bonne dame et toutes les personnes de la maison, qui ont eu tant de bontés pour moi, me prendront pour un voleur! Oh! ayez pitié de moi! Renvoyez les livres et l'argent!
Ayant dit ces paroles avec l'accent du plus violent désespoir, Olivier se jeta aux pieds du juif en joignant les mains d'un air suppliant.
--L'enfant a raison, dit Fagin jetant un regard furtif autour de lui et fronçant ses sourcils rouges. Tu as raison, Olivier, tu as parfaitement raison. Ils penseront que tu as volé l'argent et les livres. Ah! ah! poursuivit-il en ricanant et en se frottant les mains, ça n'pouvait pas mieux s'trouver, quand même nous aurions pris nos mesures pour ça.
--Sans doute que ça n'pouvait pas mieux s'trouver, répliqua Sikes. C'est ce qui m'est venu tout de suite à l'idée, quand je l'ai vu traverser Clerkenwell avec ses livres sous le bras. Ce sont des gens pieux, sans quoi ils n'l'auraient pas reçu chez eux; et ils ne le réclameront pas, de peur d'être obligés de le poursuivre devant les tribunaux et de l'faire enfermer. Il est assez en sûreté comme ça.
Jusque-là Olivier les avait regardés l'un et l'autre alternativement d'un air égaré, sans trop, comprendre ce qu'ils voulaient dire; mais quand Sikes eut fini de parler, il se releva tout à coup, s'échappa de la chambre, sans savoir où il allait, appelant à son secours et faisant retentir toute la maison de ses cris.
--Appelle ton chien, Guillaume! s'écria Nancy, courant se placer devant la porte, et la refermant sur le juif et ses deux élèves qui s'étaient élancés à la poursuite d'Olivier, appelle ton chien! il va dévorer ce garçon!
--Il le mérite bien! cria Sikes, faisant tous ses efforts pour se dégager des mains de la fille. Ôte-toi de là, toi! Lâche-moi, j'te dis, ou j'te vas briser le crâne contre la muraille!
--Ça m'est égal, Guillaume! ça m'est bien égal! dit celle-ci se débattant pour conserver son poste. Cet enfant ne sera pas déchiré par le chien, que tu ne m'aies tuée auparavant!
--Ah! c'est comme ça! dit Sikes, grinçant des dents. Ça n'va pas tarder, si tu n'te r'tires pas!
Disant cela, le brigand jeta la fille de toute sa force à l'autre bout de la chambre, juste au moment où le juif et les deux garçons rentrèrent ramenant Olivier.
--Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Fagin.
--Elle est devenue folle, je pense, dit Sikes d'un air farouche.
--Non, elle ne l'est pas, dit Nancy pâle de colère et tout essoufflée par la lutte qu'elle venait de soutenir. Non, ne croyez pas qu'elle le soit, Fagin.
--Alors, tais-toi, veux-tu, dit le juif d'un air menaçant.
--Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy parlant très haut. Qu'est-ce que vous avez à dire à cela?
Le vieux Fagin connaissait trop bien Nancy, pour ne pas juger prudent de laisser là la jeune fille. C'est pourquoi, pour détourner l'attention de celle-ci, il s'adressa à Olivier.
--Vous vouliez donc vous sauver, vous, hein? dit-il prenant un gros gourdin, plein de nœuds, qui était dans un coin de la cheminée.
Olivier ne répondit rien; mais il épia les mouvements du juif et son cœur battit vivement.
--Oui, vous appeliez du secours! Vous vouliez faire venir la garde, n'est-ce pas? poursuivit l'autre ricanant et saisissant l'enfant par le bras. Nous vous guérirons de cette manie-là, jeune homme!
Disant cela, le juif lui appliqua un bon coup de son gourdin sur les épaules; et il avait la main levée pour lui en donner un second, quand la jeune fille, s'élançant avec la rapidité de l'éclair, lui arracha le bâton des mains et le jeta dans le feu avec une telle force, qu'elle fit voltiger des charbons ardents au milieu de la chambre.
--Je ne le souffrirai pas, tant que je serai là, Fagin! s'écria-t-elle. Vous avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Laissez-le tranquille, ou je vous donne ma parole que j'me porterai, envers l'un de vous, à des excès qui me conduiront à la potence avant le temps! (Et elle frappa du pied en faisant cette menace, tandis que, les lèvres serrées, les poings fermés et le visage pâle de colère, elle regardait Fagin et Sikes alternativement.)
--Comment donc, Nancy, dit le juif d'un air doucereux, après un moment de silence pendant lequel Sikes et lui échangèrent un regard où il était facile de deviner le trouble de leur âme, tu es plus sentimentale que jamais, ce soir! Ah! ah! ma chère, tu agis noblement!
--Vraiment, dit celle-ci. Prenez garde que je ne me surpasse! Vous n'en seriez pas le bon marchand, Fagin. Ainsi je vous préviens pour la dernière fois; laissez-moi en repos!
Il y a chez une femme irritée (surtout lorsqu'elle est poussée à bout) un certain sentiment que les hommes n'aiment pas provoquer. Le juif vit bien qu'il serait inutile de feindre de se méprendre au sujet de la colère de Nancy; c'est pourquoi, se retirant prudemment en arrière, il regarda Sikes d'un air lâche et suppliant tout à la fois, comme pour lui donner à entendre qu'il était plus capable que lui de poursuivre l'entretien.
Sikes, ainsi interpellé, et pensant peut-être aussi qu'il y allait de son amour-propre à prouver l'ascendant qu'il avait sur Nancy en ramenant celle-ci à la raison, proféra cinq ou six menaces avec une facilité d'élocution qui fit honneur à sa fertilité d'invention. Mais comme cela ne parut produire aucun effet visible sur la personne qui en était l'objet, il eut recours à de plus solides arguments.
--Que veux-tu dire par là? s'écria-t-il. Voyons, dis! Qu'entends-tu par là? Sais-tu qui tu es et ce que tu es?
--Oh! que oui, je sais tout cela, dit la fille avec un rire convulsif et en secouant la tête d'un air d'indifférence.
--Eh bien! donc, tiens-toi tranquille, reprit l'autre aussi brutalement que s'il parlait à son chien; sans quoi je t'imposerais silence pour un bon bout de temps!
Celle-ci rit encore avec moins de retenue qu'auparavant; et lançant à Sikes un regard furtif, elle détourna la tête et se mordit la lèvre jusqu'au sang.
--Ah! oui, tu es une bonne fille, c'n est pas là l'embarras, ajouta Sikes la regardant avec un air de mépris, de te donner ainsi des airs de beaux sentiments. C'est un bien beau sujet pour _cet enfant_ (comme tu l'appelles) de se faire de toi _une amie_!
--Sans compter que je l'suis, s'écria Nancy avec colère; et que j'voudrais être à la place de ceux auprès de qui nous avons passé si près ce soir, plutôt que d'vous avoir aidé à retrouver ce pauvre petit malheureux! À partir d'aujourd'hui, c'est un menteur, un voleur, un escroc; que sais-je, tout ce qu'il y a de plus abominable! N'est-ce pas assez pour ce vieux brigand, sans qu'il lui donne encore des coups?
--Allons, allons, dit le juif s'adressant à Sikes, et lui faisant remarquer avec quelle attention ses jeunes élèves prêtaient l'oreille à tout ce qui se passait; il faut en venir à des paroles de paix, Guillaume, à des paroles de réconciliation.
--Des paroles de paix, s'écria la fille, affreuse à voir en ce moment, défigurée qu'elle était par la colère, des paroles de paix, vous, vieux scélérat! Oui, vous les méritez bien! J'ai volé pour vous, que je n'avais guère que la moitié de l'âge de cet enfant (dit-elle en montrant Olivier); j'ai toujours fait le même commerce, et toujours pour la même personne, depuis douze ans. N'est-ce pas vrai? dites! Pouvez-vous dire le contraire?
--Eh bien! eh bien! répliqua le juif cherchant à la calmer, si tu l'as fait, c'est pour exister.
--Oui, s'écria celle-ci de toute la force de ses poumons, c'est mon existence, comme la gelée, le brouillard et la boue des rues sont mon logis. Et vous êtes le vieux scélérat qui m'y avez exposée depuis mon enfance, et qui m'y exposerez jour et nuit, jusqu'à ce que je meure.
--Il t'arrivera malheur, reprit le juif excité par ces reproches. Quelque chose pire que cela, si tu dis un mot de plus.
La fille ne dit rien de plus; mais, s'arrachant les cheveux et déchirant ses habits dans un accès de rage, elle se précipita sur Fagin et lui aurait probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne se fut interposé à temps en lui prenant les poignets. Elle fit quelques efforts inutiles pour se dégager et s'évanouit.
--La voilà bien, maintenant, dit Sikes la posant par terre dans un coin de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras quand elle est irritée à ce point!
Le juif s'essuya le front et sourit de contentement de se voir délivré de cette scène tragique; cependant ni lui, ni Sikes, ni les garçons, ni le chien lui-même, ne parurent la considérer sous un autre point de vue que comme une chose inséparable des affaires.
--Je ne connais rien de pire que d'avoir à démêler avec les femmes, dit le juif remettant le gourdin à sa place. Elles ont bien des qualités aussi cependant, et elles nous sont bien utiles dans notre _profession_. Charlot, conduis Olivier se coucher.
--Je pense qu'il fera bien de ne pas mettre ses beaux habits demain, n'est-ce pas, Fagin? demanda Charlot tirant la langue avec malice.
--Comme de raison, repartit celui-ci faisant une grimace à son élève en signe d'intelligence.
Maître Bates, grandement satisfait en apparence de la mission dont il était chargé, prit le bâton fendu qui servait de chandelier, et conduisit Olivier dans une pièce voisine, où étaient deux ou trois lits sur lesquels le pauvre enfant avait déjà dormi. Là, avec des éclats de rire irrésistibles, il fit voir au jeune Twist les mêmes guenilles que celui-ci s'était flatté de ne plus jamais remettre; et il lui expliqua en même temps comment, par le juif qui les avait achetées, le vieux Fagin avait découvert le lieu de sa retraite.
--Ote ceux-ci, dit Charlot, que je les donne à Fagin pour qu'il en prenne soin. Dieu! c'te bonne farce!
Le malheureux orphelin se soumit de mauvaise grâce, et maître Bates, ayant roulé et mis sous son bras l'habillement neuf de ce dernier, s'en alla, emportant la chandelle et fermant la porte à clef.
Le bruit des éclats de rire de Charlot et la voix de Betsy, qui arriva fort à propos pour délacer son amie et lui jeter de l'eau sur les tempes, afin de la faire revenir à elle, auraient pu tenir éveillés bien des gens dans une position plus heureuse que celle dans laquelle se trouvait Olivier; mais il était malade et accablé de lassitude, et il s'endormit bientôt profondément.
XVII. --Arrivée à Londres d'un personnage illustre qui perd Olivier de réputation.
Un matin de très bonne heure, M. Bumble sortit du dépôt de mendicité, et monta la Grande-Rue d'un pas ferme et assuré. Il était dans toute la gloire et l'orgueil de sa dignité de bedeau: les galons de son tricorne et de son habit brillaient au soleil, et il serrait sa canne dans sa main avec toute la force de la santé et du pouvoir. M. Bumble portait toujours la tête haute, mais ce jour-là il la portait encore plus haut que de coutume. Il y avait une distraction dans son regard et une noblesse dans son maintien qui auraient pu faire présumer à l'observateur intelligent que des pensées d'une nature peu commune occupaient l'esprit du bedeau. Il ne daigna pas s'arrêter pour converser avec les petits boutiquiers et les autres personnes qui lui adressèrent la parole; il se contenta de répondre à leurs salutations par un signe de la main, et ne ralentit sa marche que quand il fut arrivé à la _ferme_, où madame Mann gardait les jeunes enfants du dépôt avec un soin _paroissial_.
--_Satané_ bedeau! n'est-ce pas lui qui nous arrive si matin, dit celle-ci entendant secouer avec impatience la porte du jardin. Eh! monsieur Bumble, je pensais bien que ce ne pouvait être que vous! C'est un vrai plaisir et une surprise agréable de vous voir si matin! Donnez-vous donc la peine d'entrer, je vous prie!
Les premiers mots furent adressés à Suzanne, et les derniers à M. Bumble, tout en lui ouvrant la porte et en l'introduisant dans la maison avec les plus grandes marques d'attention et de respect.
--Madame Mann! dit M. Bumble se laissant aller graduellement et lentement sur une chaise, au lieu de s'asseoir brusquement, comme le ferait un malotru; madame Mann, je vous souhaite le bonjour.
--Bien l'bonjour, monsieur Bumble, reprit celle-ci avec maints sourires gracieux. Comment va cette précieuse santé?
--Couci, couci, madame Mann, répliqua le bedeau. Une vie _paroissiale_ n'est pas un lit de roses, madame Mann!
--Bien sûr que non, poursuivit la dame. (Tous les enfants confiés à ses soins auraient pu répondre en chœur, s'ils l'eussent entendue.)
--Une vie _paroissiale_, madame Mann, continua le bedeau frappant la table avec sa canne, est une vie de travail, de vexations et de tourments! Mais tous les _personnages publics_, si je puis m'exprimer ainsi, doivent s'attendre à souffrir la persécution.
Madame Mann, ne devinant pas trop ce que le bedeau voulait dire, leva les mains au ciel avec un air de sympathie, et soupira.
--Ah! vous pouvez bien soupirer, madame Mann! dit Bumble.
Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci soupira de nouveau, à la grande satisfaction du _fonctionnaire public_, qui réprima un gracieux sourire en regardant fixement son tricorne.
--Je vais à Londres, madame Mann, dit-il.
--Vraiment, monsieur Bumble, reprit celle-ci, joignant les mains et faisant trois pas en arrière en signe d'étonnement.
--Oui, Madame, répliqua l'imperturbable bedeau, je vais à Londres par la diligence, madame Mann . . . moi et deux pauvres du dépôt. Nous avions un procès au sujet de ces deux pauvres, qui ne sont pas de notre paroisse, et que nous ne voulons pas garder, comme de raison . . . et c'est moi, madame Mann, que le conseil d'administration a choisi pour son représentant, et qui dois répondre en son nom, aux prochaines sessions de Clerkenwell [6] . . . Et je me demande à moi-même, continua-t-il en se redressant de toute sa hauteur, si les sessions de _Clerkenwell_ n'auront pas du fil à retordre, avant d'en avoir fini avec moi.
--Oh! n'allez pas les traiter trop sévèrement, dit madame Mann d'un air flatteur.
--Les _sessions de Clerkenwell_ m'y auront contraint, madame Mann, reprit M. Bumble; et si les sessions de Clerkenwell ne s'en retirent pas aussi bien qu'elles le pensent, elles ne devront s'en prendre qu'à elles-mêmes.
Ces paroles furent dites avec une expression si chaleureuse et d'un air si menaçant, que madame Mann en fut effrayée.
--Vous allez donc par la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que c'était l'habitude d'envoyer ces pauvres dans des charrettes?
--C'est lorsqu'ils sont malades, madame Mann, reprit l'autre. Nous les mettons dans des charrettes découvertes pour prévenir les vents coulis . . . dans la crainte qu'ils ne s'enrhument.
--Ah! c'est autre chose, reprit madame Mann.
--La concurrence se charge de ceux-là pour peu de chose, continua le bedeau. Ils sont tous deux dans un bien triste état; . . . et nous trouvons qu'à les changer il nous en coûtera deux livres sterling moins cher qu'à les enterrer; c'est-à-dire si nous parvenons à les faire recevoir dans une autre paroisse, ce qui ne nous sera pas difficile, je pense, à moins qu'en dépit de nous ils ne viennent à mourir en route; ah! ah! ah!
Quand M. Bumble eut bien ri, ses yeux rencontrèrent son tricorne, et il reprit sa gravité.
--Ah! ça, mais tout en causant nous oublions les affaires, dit-il. Madame Mann, voici votre _salaire paroissial_ du mois.
Disant cela, il tira de son portefeuille quelques pièces d'argent roulées dans du papier, et demanda un reçu que madame Mann écrivit aussitôt.
--C'est bien griffonné, dit celle-ci, mais ça passera tout d'même. Bien obligée, monsieur Bumble.
--C'est moi qui vous remercie.
Le bedeau fit un léger signe de tête en réponse à la courtoisie de la dame, et s'informa de la santé des enfants.
--Pauv'p'tits trésors, dit-elle avec émotion . . . ils sont aussi bien qu'on peut l'être. Ces chers enfants! . . . excepté pourtant les deux qui sont morts la semaine dernière . . . et puis l'petit Richard, qui jette un mauvais coton.
--Est-ce qu'il ne va pas mieux? demanda le bedeau.
Madame Mann secoua la tête.
Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, ayant changé son tricorne contre un chapeau rond, et empaqueté son individu dans une redingote bleue, prit place à l'extérieur de la diligence en compagnie des deux _criminels_ dont l'administration cherchait à se défaire, et qui étaient la cause bien innocente du procès qui appelait le bedeau à Londres. Celui-ci arriva à la capitale sans avoir éprouvé en route d'autre inconvénient que celui causé par la conduite _inconvenante_ des deux pauvres, qui persistèrent à se plaindre du froid, et à grelotter tout le temps que dura le voyage, d'une telle manière (à ce que dit M. Bumble) que les dents lui en claquèrent dans la tête, et qu'il se sentit tout à fait mal à son aise, quoiqu'il eût sa grosse redingote sur le corps.