Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 8
Olivier se lava les mains, selon que la bonne dame le lui avait dit; et, quoique celle-ci regrettât beaucoup de n'avoir seulement pas le temps de plisser la petite collerette de son jeune protégé, il avait vraiment si bonne mine qu'elle ne put s'empêcher de dire en le regardant des pieds à la tête, qu'elle ne savait réellement pas s'il lui aurait été possible, lors même qu'elle eût été prévenue longtemps d'avance, d'opérer en lui un plus grand changement en mieux.
Ainsi encouragé par ces paroles de la bonne dame, Olivier entra dans le cabinet de Brownlow, après avoir frappé doucement à la porte. C'était une jolie petite pièce remplie de livres, ayant vue sur des jardins superbes. À une table auprès de la croisée était assis ce monsieur avec un volume à la main. Il posa son livre sur la table à la vue d'Olivier, et lui dit de venir s'asseoir auprès de lui.
--Maintenant, dit M. Brownlow prenant un ton plus doux et plus sérieux cependant, j'ai besoin que vous prêtiez une oreille attentive à ce que je vais vous dire, mon ami. Je vous parlerai à cœur ouvert, persuadé que je suis que vous êtes aussi capable de me comprendre que bien des personnes plus âgées que vous.
--Oh! ne me parlez pas de me renvoyer, Monsieur, je vous en conjure! s'écria l'enfant effrayé du ton avec lequel M. Brownlow fit cet exorde. Ne m'exposez pas à errer de nouveau dans les rues! Gardez-moi ici comme domestique! Ne me renvoyez pas à l'affreux endroit d'où je viens! ayez pitié d'un pauvre enfant, Monsieur, je vous en supplie!
--Mon cher enfant, dit le vieux monsieur touché de l'accent avec lequel Olivier fit cet appel soudain à sa sensibilité, vous n'avez pas besoin de craindre que je vous abandonne, à moins que vous ne m'en donniez le sujet.
--Jamais, Monsieur! jamais, je vous assure! répliqua Olivier.
--J'ai tout lieu de le croire, reprit à son tour le vieux monsieur; j'espère bien que vous ne m'en donnerez jamais le sujet. J'ai déjà été trompé auparavant par des gens à qui j'ai voulu faire du bien malgré cela, je me sens tout disposé à vous accorder ma confiance, et je suis plus intéressé en votre faveur que je ne puis m'en rendre compte à moi-même. Les personnes qui ont possédé mon affection la plus tendre reposent en paix dans la tombe; mais, quoique la joie et le bonheur de ma vie les y aient suivies, je n'ai pas fait un cercueil de mon cœur, et je ne l'ai pas fermé pour toujours aux plus douces émotions. Une profonde affliction n'a fait que les rendre plus fortes, et cela doit être, car elle épure notre cœur. C'est bien, c'est bien, poursuivit-il d'un air enjoué; je dis cela, parce que vous avez un jeune cœur, et que, sachant que j'ai eu de grands chagrins, vous éviterez avec plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes orphelin, sans un seul ami sur la terre; toutes les recherches que j'ai faites à ce sujet confirment votre rapport; racontez-moi votre histoire, d'où vous venez, qui vous a élevé, et comment vous vous êtes trouvé en compagnie de ceux avec qui je vous ai vu. Dites-moi la vérité, et si je vois que vous n'ayez commis aucun crime, vous ne serez jamais sans ami tant que je vivrai.
Les sanglots d'Olivier lui ôtèrent la parole pendant quelques instants, et comme il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme, et, de là emmené par M. Bumble au dépôt de mendicité, deux coups de marteau qui partaient d'une main impatiente se firent entendre à la porte de la rue, et presque aussitôt la domestique vint annoncer M. Grimwig.
--Monte-t-il? demanda M. Brownlow.
--Oui, Monsieur, répondit celle-ci; il s'est informé s'il y avait des _muffins_ à la maison, et comme je lui ai répondu que oui, il a dit qu'il était venu pour prendre le thé avec vous.
M. Brownlow sourit, et se tournant vers Olivier:
--M. Grimwig, dit-il, est une vieille connaissance. Il ne faut pas faire attention s'il a les manières un peu brusques, c'est un digne homme, du reste, et que j'estime sincèrement.
--Faut-il que je descende, Monsieur? demanda Olivier.
--Non pas, reprit M. Brownlow, je préfère que vous restiez.
En ce moment parut un gros individu boitant tout bas d'une jambe et s'appuyant sur une canne énorme. Il avait l'habitude, en parlant, de pencher sa tête d'un côté et de la tourner en manière de spirale, comme le fait un perroquet. C'est dans cette attitude, qu'ayant à la main un petit morceau d'écorce d'orange qu'il tenait à bras tendu, il s'écria d'une voix rauque et chagrine:
--Tenez! voyez-vous bien ceci? N'est-ce pas la chose la plus extraordinaire et la plus surprenante, que je ne puisse entrer dans aucune maison sans y trouver un morceau d'orange dans l'escalier! j'ai déjà été estropié une fois avec de l'écorce d'orange, et je sais que l'écorce d'orange sera ma mort; oui, j'en suis certain, l'écorce d'orange causera ma mort. J'en _mangerais ma tête_, que l'écorce d'orange sera ma mort!
C'était l'offre avec laquelle M. Grimwig appuyait presque toutes les assertions qu'il faisait. Ce qui rendait la chose d'autant plus extraordinaire en ce cas, c'est que, en admettant même (en faveur de l'argument) que les progrès scientifiques fussent portés à ce point de donner à un homme la facilité de manger sa propre tête, s'il était bien résolu à le faire, celle du susdit monsieur était tellement grosse, que l'homme le plus ardent à prouver cette possibilité physique n'eût jamais été assez téméraire pour espérer d'en venir à bout en un seul repas, abstraction faite d'une couche épaisse de poudre dont elle était garnie.
--J'en mangerais ma tête! répéta M. Grimwig frappant de son bâton sur le parquet en apercevant Olivier. Allons! qu'est-ce que c'est que ça? ajouta-t-il, faisant deux ou trois pas en arrière.
--C'est le petit Olivier Twist dont je vous ai parlé, dit M. Brownlow.
Olivier fit un salut.
--Vous ne voulez pas dire que c'est cet enfant qui a eu la fièvre, je pense? dit M. Grimwig reculant encore. Attendez un peu! ne dites rien! M'y voilà! ajouta-t-il brusquement, perdant toute crainte de la fièvre, enchanté qu'il était de sa découverte; c'est cet enfant qui a mangé une orange, et qui en aura jeté l'écorce dans l'escalier! Si ce n'est pas lui, je veux manger ma tête et la sienne par-dessus le marché!
--Non; vous vous trompez; il n'a pas mangé d'orange, dit en souriant M. Brownlow. Allons, posez là votre chapeau, et parlez à mon jeune ami.
--C'est là le garçon dont vous m'avez parlé, n'est-ce pas? dit enfin M. Grimwig.
--C'est lui-même, répondit M. Brownlow, faisant un signe de tête amical à Olivier.
--Eh bien! comment vous portez-vous, mon garçon? reprit Grimwig.
--Beaucoup mieux, Monsieur, je vous remercie, répondit Olivier.
M. Brownlow, craignant que son singulier ami ne dit quelque chose de désagréable à son jeune protégé, pria celui-ci d'aller dire à madame Bedwin qu'ils étaient prêts pour le thé, ce qui fit d'autant plus de plaisir à l'enfant, que les manières du nouveau venu ne lui revenaient qu'à moitié.
--Ne trouvez-vous pas que cet enfant est intéressant? demanda M. Brownlow.
--Je ne sais pas trop, reprit sèchement Grimwig.
--Vous ne savez pas?
--Non, en vérité. Je ne vois pas de différence dans les enfants; ne connais que deux espèces d'enfants: les uns pâles et fluets, et autres colorés et joufflus.
--Et dans quelle catégorie rangez-vous Olivier?
--Dans celle des fluets. J'ai un de mes amis qui a un gros garçon bouffi (un beau garçon qu'ils appellent ça), avec une tête comme une boule, des joues rouges et des yeux étincelants, un enfant horrible, quoi? dont le corps et les membres semblent forcer les coutures de ses habits, ayant avec tout cela une voix de pilote et un appétit de loup. Je le connais, le monstre!
--Allons! dit M. Brownlow, ce n'est pas là le défaut d'Olivier; ainsi il ne peut exciter votre courroux.
--Sans doute, il n'a pas ce défaut-là, mais il peut en avoir de pires.
En ce moment M. Brownlow toussa avec impatience; ce qui parut faire grand plaisir à M. Grimwig.
--Oui, je le répète, dit ce dernier, il peut en avoir de pires. D'où vient-il? qui est-il? et quel est-il? . . .
Il a eu la fièvre. Qu'est-ce que cela prouve? La fièvre n'est pas particulière aux honnêtes gens, du moins que je sache. Les méchantes gens n'ont-ils pas aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu, dans la Jamaïque, un homme qui s'est fait pendre pour avoir assassiné son maître; il avait eu six fois la fièvre. On ne l'a pas recommandé pour cela à la clémence de la cour, pouah! c'te bêtise!
Le fait est que, dans le fond de son cœur, M. Grimwig était fortement disposé à convenir que l'air et les manières d'Olivier parlaient en sa faveur, mais il était disposé plus que jamais à contredire, excité qu'il était d'ailleurs par l'écorce d'orange; et comme il avait mis dans sa tête que personne ne lui ferait avouer si un enfant était bien ou non, il avait résolu dès l'abord de combattre l'opinion de son ami.
Aussi, lorsque celui-ci eut avoué qu'il ne pouvait répondre d'une manière satisfaisante à aucune de ses questions, et qu'il avait attendu, pour interroger Olivier sur ses antécédents, que ce dernier fût mieux portant, M. Grimwig ricana malicieusement, et demanda d'un air moqueur si la femme de chambre avait coutume de compter l'argenterie chaque soir; parce que si un de ces quatre matins il ne lui manquait pas deux ou trois cuillers, il mangerait, etc., etc.
--Et quand devez-vous entendre le récit fidèle et circonstancié de la vie et des aventures d'Olivier Twist? demanda Grimwig à M. Brownlow vers la fin du repas, lorgnant en même temps Olivier du coin de l'œil.
--Demain matin, répondit M. Brownlow. Je préfère qu'il soit seul avec moi pour cela. Venez me trouver demain matin à dix heures, mon ami, continua-t-il en s'adressant à Olivier.
--Oui, Monsieur, reprit l'enfant avec quelque hésitation, honteux de se voir observé si attentivement par M. Grimwig.
--Voulez-vous parier qu'il n'ira pas vous trouver demain matin? dit tout bas ce dernier à l'oreille de M. Brownlow. Je l'ai vu hésiter; il vous trompe, mon cher.
--Je jurerais que non, dit M. Brownlow avec chaleur.
--S'il ne vous trompe pas, reprit l'autre, je veux bien . . . (Et le bâton de retentir sur le parquet.)
--Je répondrais sur ma vie que cet enfant dit la vérité, dit M. Brownlow frappant du poing sur la table.
--Et moi, sur ma tête, qu'il vous trompe, reprit l'autre frappant aussi sur la table.
--Nous verrons bien, dit M. Brownlow cherchant à cacher son dépit.
--Oui, c'est ce que nous verrons, repartit Grimwig avec un sourire moqueur, c'est ce que nous verrons!
Comme si le sort l'eût fait exprès, madame Bedwin entra sur ces entrefaites, apportant un petit paquet de livres que M. Brownlow avait achetés le matin même du bouquiniste qui a déjà figuré dans cette histoire, et, l'ayant posé sur la table, elle se disposait à sortir de la chambre.
--Dites au garçon d'attendre, madame Bedwin, dit M. Brownlow, il y a quelque chose à remporter.
--Il est parti, Monsieur, reprit madame Bedwin.
--Rappelez-le, c'est important, répliqua M. Brownlow. Cet homme n'est pas riche, et ces livres ne sont pas payés: il y a aussi d'autres livres à remporter.
La porte de la rue fut ouverte; Olivier courut d'un côté et la bonne de l'autre, tandis que, du perron, madame Bedwin appelait le garçon; mais celui-ci était déjà bien loin, et Olivier, ainsi que la bonne, revinrent tout essoufflés sans avoir pu le rejoindre.
--J'en suis vraiment fâché, s'écria M. Brownlow; j'aurais désiré que ces livres fussent reportés ce soir.
--Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig avec malice; vous êtes sûr qu'il les remettra fidèlement.
--Oh! oui, Monsieur, laissez-moi les reporter, je vous en prie dit Olivier; je courrai tout le long du chemin; j'aurai bientôt fait.
M. Brownlow allait dire qu'Olivier ne devait sortir pour quelque cause que ce fût, lorsqu'un coup d'œil malin de son vieil ami le détermina à laisser partir l'enfant qui, par un prompt retour, prouverait sur-le-champ à ce dernier l'injustice de ses soupçons, sur ce point du moins.
--Eh bien! oui, vous irez, mon ami, dit M. Brownlow. Les livres sont sur une chaise près de mon bureau; montez les chercher.
Olivier, enchanté de pouvoir se rendre utile, apporta les livres sous son bras avec beaucoup d'empressement, et attendit, la casquette à la main, qu'on lui expliquât ce qu'il avait à faire.
--Vous direz, ajouta M. Brownlow regardant fixement M. Grimwig, vous direz que vous venez porter ces livres et payer en même temps les quatre livres dix shillings que je dois. Voici un billet de banque de cinq livres; vous aurez dix shillings à me remettre.
--Je ne serai pas dix minutes, dit Olivier tout joyeux.
En même temps, il serra le billet de banque dans la poche de sa veste, qu'il boutonna jusqu'en haut, mit les livres sous son bras, et, ayant fait un salut respectueux, il sortit. Madame Bedwin le suivit jusqu'à la porte de la rue, lui donnant des renseignements sur le plus court chemin, sur le nom et l'adresse du libraire, toutes choses qu'Olivier dit très bien comprendre; et, lui ayant recommandé en outre de bien prendre garde de ne pas attraper un rhume, la bonne dame le laissa enfin partir.
--Que Dieu le bénisse! dit-elle en le regardant s'éloigner. Je ne sais pas pourquoi, mais je n'approuve pas qu'on le laisse ainsi partir.
En ce moment, Olivier tourna gaiement la tête et fit un signe gracieux avant que d'entrer dans une autre rue. Madame Bedwin lui rendit son salut en souriant; et ayant fermé la porte, elle se retira dans sa chambre.
Voyons un peu, dit M. Brownlow, tirant sa montre de son gousset et la posant sur la table. Il sera de retour dans vingt minutes au plus tard. Il fera nuit alors.
--Comptez-vous vraiment qu'il reviendra? demanda M. Grimwig.
--Et vous, ne le croyez-vous pas? dit en souriant M. Brownlow. M. Grimwig, déjà porté à la contradiction, le fut encore bien davantage, excité qu'il était par le sourire confiant de son ami.
--Non, dit-il en donnant un coup de poing sur la table; je ne le crois pas. Ce garçon a un habillement tout neuf sur le corps, un paquet de livres précieux sous le bras, et un billet de banque de cinq livres dans sa poche, il ira rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous. Si jamais il revient dans cette maison, je veux manger ma tête! Disant cela, il approcha sa chaise de la table, et les deux amis attendirent en silence, la montre devant eux.
XV. --Montrant jusqu'à quel point le vieux juif et mademoiselle Nancy aimaient Olivier.
Cependant Fagin, Sikes et Nancy déguisée en cuisinière s'étaient réunis dans un cabaret du plus sale quartier de Londres, et là ils tenaient conseil en compagnie du chien au long poil blanc et sale. Sikes toujours bourru, le juif plus obséquieux, et Nancy déterminée plus que jamais à se mettre à l'_affût_ pour surprendre Olivier.
--Allons, tu vas te mettre en chasse, n'est-ce pas, Nancy? dit Sikes en lui présentant un verre.
--Oui, Guillaume, répondit la fille après avoir avalé la liqueur d'un seul trait; et j'en ai bien assez, Dieu merci! Le pauv'p'tit a été malade et obligé de garder le lit; et . . .
--Ah! chère Nancy! dit Fagin levant la tête.
Soit qu'un coup d'œil significatif et un froncement des sourcils rouges du juif avertirent Nancy qu'elle allait être trop communicative, c'est ce qu'il nous importe peu de savoir; le fait seul est ce à quoi nous attachons de l'importance: qu'elle se tut, et, souriant gracieusement à Sikes, elle amena la conversation sur un autre sujet. Peu après, le vieux Fagin fut pris d'une toux si violente, que Nancy, jetant son châle sur ses épaules, déclara qu'il était temps de partir. Sikes, qui allait du même côté une partie du chemin, exprima son intention de l'accompagner; et ils sortirent ensemble, suivis, à peu de distance, du chien qui sortit d'une petite cour aussitôt que son maître fut hors de sa vue. Le vieux juif mit la tête à la porte de la salle aussitôt que Sikes fut parti, et, le regardant longer l'allée obscure et étroite, il lui montra le poing en proférant d'horribles imprécations et en grinçant les dents; après quoi il se rassit à la table, où il fut bientôt enseveli profondément dans les pages intéressantes de la _Gazette des Tribunaux_.
Pendant ce temps-là, Olivier, ne se doutant guère qu'il était si près de la demeure du facétieux vieillard, se dirigeait vers la boutique du libraire. Quand il fut dans Clerkenwell, il prit par mégarde une rue qui, bien que parallèle, le détournait cependant un peu de son chemin; mais, ne s'apercevant de sa méprise que quand il l'eut parcourue aux deux tiers, et sachant d'ailleurs qu'elle le conduisait dans la même direction, il ne jugea pas à propos de revenir sur ses pas, et il avança bon train, avec ses livres sous son bras.
Tout en marchant, il pensait en lui-même combien il devait se trouver heureux et content, et ce qu'il ne donnerait pas pour voir: seulement le petit Richard qui, battu et manquant de pain, était peut-être bien en train de pleurer en ce moment même, lorsqu'il fut tiré de sa rêverie par la voix d'une femme, criant à tue-tête:
--O mon cher frère! Et à peine eut-il tourné la tête pour voir qui c'était, qu'il se sentit étroitement pressé par deux bras vigoureux lourdement passés autour de son cou.
--Laissez-moi tranquille! cria-t-il en se débattant. Laissez-moi aller! Qui êtes-vous? Pourquoi m'arrêtez-vous?
La réponse à ceci fut une foule de doléances et de lamentations de la part de la jeune fille qui l'embrassait avec transport, et qui avait un petit panier et une grosse clef à la main.
--Ah! grâce à Dieu, dit-elle, je l'ai enfin trouvé! Olivier! Olivier! méchant enfant que tu es de m'avoir rendue si malheureuse à ton sujet! Viens, viens avec moi à la maison. Dieu! c'est donc bien lui! O bonheur! je l'ai donc retrouvé!
Au milieu de ces exclamations incohérentes, la jeune fille tomba dans un accès qui fit tellement craindre pour ses jours, que quelques femmes, attirées par ses cris, demandèrent à un garçon boucher, à la chevelure luisante de suif, qui se trouvait là par hasard, s'il ne ferait pas bien d'aller chercher le médecin; ce à quoi celui-ci, qui était d'une nature assez lente (pour ne pas dire indolente), répondit qu'il ne pensait pas que ce fût nécessaire.
--Oh! non, non! Ne faites pas attention, dit Nancy saisissant la main d'Olivier; je me sens bien mieux maintenant. Allons! viens-t'en vite à la maison, toi, petit malheureux!
--Quoi qu'y n'y a, mam'zelle? demanda une des femmes.
--Oh! Madame, répondit la fille, il y a un mois qu'il s'est sauvé de chez son père et sa mère (personnes très respectables et de bons ouvriers), et il s'est joint à une bande de voleurs et de mauvais sujets; au point que sa pauv'mère en est presque morte de chagrin!
--Petit misérable! dit une femme.
--Veux-tu bien vite t'en retourner chez vous, toi, petit sauvage! reprit une autre.
--Ce n'est pas vrai! s'écria Olivier grandement alarmé. Je ne la connais pas! Je n'ai pas de sœur, ni de père, ni de mère! Je suis orphelin! Je demeure à Pentonville!
--Oh! faut-il être effronté pour soutenir des choses pareilles! dit Nancy.
--Quoi! c'est Nancy! s'écria Olivier, qui, la reconnaissant enfin, recula d'étonnement.
--Vous voyez bien qu'il me connaît! reprit Nancy, faisant un appel aux assistants: il ne peut pas faire autrement! Aidez-moi à le ramener chez nous, comme de braves gens que vous êtes, ou bien il tuera son père et sa mère, et j'en mourrai de chagrin!
--Qu'est-ce que c'est que ça? dit un homme sortant précipitamment d'un cabaret, suivi d'un chien blanc tout crotté. Oh! c'est le petit Olivier! Veux-tu bien vite retourner avec ta pauvre mère, toi, petit vaurien! et plus vite que ça!
--Je ne leur appartiens pas! Je ne les connais pas! Au secours! au secours! cria l'enfant cherchant à se débarrasser des mains de l'homme.
--Ah! tu cries au secours! reprit celui-ci. Je m'en vas t'en donner du secours, petit drôle. Qu'est-ce que c'est que ces livres que tu as là? Tu les auras volés, sans doute? Donne-moi ça bien vite!
Disant cela, il lui arracha les volumes des mains, et lui donna un grand coup de poing sur la tête.
--C'est ça! dit un homme qui regardait par la fenêtre d'un grenier. C'est le seul moyen de lui faire entendre raison.
N'y a pas de doute! s'écria un menuisier à moitié endormi en jetant un regard approbateur à celui qui venait de parler.
--Ça lui fera du bien! dirent les deux femmes.
--Et c'est justement pour ça qu'je n'veux pas qu'y s'en passe, reprit le brigand saisissant Olivier au collet et lui assénant un autre coup de poing. Veux-tu avancer, toi, petit vaurien! À moi, César, à moi! poursuivit-il en s'adressant à son chien.
Affaibli par la maladie qu'il venait de faire, interdit par les coups et par une attaque si subite, épouvanté par l'affreux grognement du chien et la brutalité de l'homme, et accablé par la conviction des assistants qui le prenaient pour ce qu'il n'était pas, que pouvait ce pauvre enfant en cette occurrence? L'obscurité de la nuit, dans un tel quartier, rendait tout secours improbable et toute résistance inutile. En moins de rien, il fut entraîné dans un labyrinthe de cours sombres et étroites, avec une telle rapidité, que les quelques cris qu'il osa proférer ne furent point entendus; et l'eussent-ils été, d'ailleurs, qu'il n'y avait personne pour y faire attention . . .
Les réverbères étaient allumés partout; madame Bedwin attendait avec anxiété à la porte de la cour; la domestique avait couru vingt fois jusqu'au bout de la rue pour voir si elle ne rencontrerait pas Olivier, et les deux amis étaient dans le salon, sans lumière, ayant toujours la montre devant eux.
XVI. --De ce que devint Olivier, après avoir été réclamé par Nancy.
Après avoir traversé un certain nombre de cours et de ruelles, ils se trouvèrent enfin sur une grande place qui, à en juger par les claies et les parcs dont elle se trouvait garnie, devait être un marché aux bestiaux. Sikes alors ralentit le pas, la jeune fille étant incapable de le suivre plus longtemps, au train dont il les avait entraînés, et se tournant vers Olivier il lui ordonna brusquement de donner la main à Nancy.
--Entends-tu c'que j'te dis? gronda Sikes, s'apercevant que l'enfant hésitait et regardait autour de lui.
Ils étaient dans un endroit très sombre, tout à fait éloigné des passants, et Olivier ne devina que trop bien que la résistance serait inutile. Il tendit donc à Nancy sa main, que celle-ci tint étroitement serrée dans la sienne.
--Maintenant donne-moi celle-ci! continua Sikes, s'emparant de l'autre main.
--Ici, César! (Le chien leva la tête et se mit à grogner.) Tu vois bien ce garçon? poursuivit-il montrant du doigt le gosier de l'enfant et faisant d'horribles jurements, s'il a le malheur de remuer seulement les lèvres, mords-moi ça! tu comprends?
Le chien grogna de nouveau, et, léchant ses babines, il regarda Olivier comme s'il se réjouissait à l'avance de lui sauter à la gorge.
--Il le fera comme je le dis, reprit Sikes, jetant à l'animal un regard féroce en signe d'approbation. Maintenant, mon jeune camarade, ça te regarde, crie tant qu'y t'f'ra plaisir; le chien t'aura bientôt imposé silence! Allons, marche donc, petit vaurien!
César remua la queue, à ces paroles affectueuses de son maître, auxquelles il n'était pas accoutumé; et faisant un grognement en signe d'avertissement et dans l'intérêt d'Olivier, il prit les devants et ouvrit la marche.
C'était le marché de Smithfield qu'ils traversaient: c'eût été Grosvenor-Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était sombre et brumeuse, les lumières des boutiques avaient peine à se faire jour à travers l'épais brouillard qui grossissait à chaque instant, et qui ajoutait à la solitude et à la tristesse du lieu, en même temps qu'il rendait l'incertitude d'Olivier plus affreuse et plus accablante.