Olivier Twist: Les voleurs de Londres

Part 7

Chapter 73,893 wordsPublic domain

Olivier le voyait en imagination aussi bien que si on ne l'eût pas changé de place; mais il pensa qu'il ferait mieux de ne pas chagriner la bonne dame, aussi il sourit gracieusement quand elle le regarda; et madame Bedwin, de son côté, contente de voir qu'il se trouvait plus à l'aise, sala son bouillon et y mit de petites croûtes de pain rôti avec tout l'apparat qui convient à un apprêt si solennel. Il l'expédia avec une promptitude extraordinaire; et il avait à peine avalé la dernière cuillerée, qu'on frappa doucement à la porte.

--Entrez! dit la bonne dame.

M. Brownlow (car c'était lui) entra aussi lestement que possible; mais il n'eut pas plus tôt haussé ses lunettes sur son front, et mis ses mains derrière les pans de sa robe de chambre pour bien examiner Olivier, que sa figure changea plusieurs fois d'expression, et qu'elle fit des contorsions toutes plus grotesques les unes que les autres. Olivier était affaibli par la maladie, et comme, par respect pour son bienfaiteur, il faisait des efforts inutiles pour se tenir debout, il finissait toujours par retomber en arrière sur sa chaise; de sorte que M. Brownlow, qui, à dire vrai, avait à lui seul plus de sensibilité qu'une demi-douzaine d'hommes comme lui, ne put retenir des larmes qui s'échappèrent de ses yeux comme par un procédé hydraulique que nous ne sommes pas assez philosophe pour pouvoir expliquer.

--Pauvre enfant! pauvre enfant! dit-il en éclaircissant sa voix. Je suis un peu enroué, ce matin, madame Bedwin, je crains d'avoir attrapé un rhume.

--Faut espérer que non, Monsieur, reprit celle-ci, tout le linge que je vous ai donné était bien sec.

--Je ne sais pas, Bedwin, je ne sais pas, poursuivit M. Brownlow, il me semble que la serviette que vous m'avez donnée hier, à dîner, était un peu humide. Mais n'importe! Comment vous trouvez-vous, mon ami?

--Très heureux, Monsieur, répondit Olivier, et très reconnaissant de vos bontés pour moi.

--Charmant enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous donné quelque nourriture, Bedwin? quelque bouillon, hein!

--Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit madame Bedwin se relevant de toute sa hauteur, et prononçant ces derniers mots avec emphase pour faire comprendre qu'entre un bouillon et un consommé, il n'y avait pas le moindre rapport.

--Pouah! fit M. Brownlow haussant les épaules, deux ou trois verres de vin de Porto lui auraient fait beaucoup plus de bien, n'est-il pas vrai, Tom White, hein?

--Je m'appelle Olivier, Monsieur, reprit le jeune convalescent d'un air étonné.

--Olivier! dit M. Brownlow; Olivier qui? Olivier White, hein?

--Non, Monsieur, Twist; Olivier Twist.

--Drôle de nom! dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au magistrat que vous vous nommiez White?

--Je ne lui ai jamais dit cela, Monsieur, répondit Olivier avec un surcroît d'étonnement.

Ceci ressemblait tellement à un mensonge, que le vieux monsieur regarda fixement Olivier. Il était impossible de ne pas le croire: le caractère de la vérité était empreint sur tous les traits fins et délicats de son visage.

C'est sans doute une erreur, dit M. Brownlow. Mais, quoique ce dernier n'eût plus de motif pour considérer attentivement Olivier, l'idée de ressemblance entre ses traits et quelque visage qui lui était connu le travaillait si fortement, qu'il ne pouvait détourner les yeux de dessus lui.

--Vous n'êtes pas fâché contre moi, n'est-ce pas, Monsieur? dit Olivier avec un regard suppliant.

--Non, non, répondit M. Brownlow. Dieu! voyez donc, Bedwin! regardez donc là!

--En parlant ainsi, il comparait du doigt le portrait et le visage de l'enfant. Il y avait une ressemblance parfaite. Les yeux, la bouche, les traits, la forme de la tête étaient absolument les mêmes. L'expression de la physionomie était tellement pareille en ce moment, que les moindres lignes y semblaient copiées avec une exactitude qui n'avait rien de terrestre.

Olivier ignora la cause de cette exclamation subite, car il était si faible, qu'il ne put supporter le tressaillement qu'elle lui causa, et il s'évanouit.

XIII. --Comment, par le moyen du facétieux vieillard, le lecteur intelligent va faire la connaissance d'un nouveau personnage. --Particularités et faits intéressants appartenant à cette histoire.

Quand le _Matois_ et son digne ami, maître Bates, se joignirent à ceux qui poursuivaient Olivier, en conséquence de leur attentat à la propriété de M. Brownlow, ils agissaient dans leur propre intérêt; car comme la liberté individuelle est la première chose dont se vante un Anglais de vraie race, je n'ai pas besoin de faire remarquer au lecteur que cette action doit les exalter aux yeux de tout bon patriote.

Ce ne fut que lorsque nos deux garçons eurent parcouru un labyrinthe de cours et de rues étroites qu'ils s'arrêtèrent d'un commun accord sous une voûte basse et sombre. Y étant restés en silence le temps juste qu'il leur fallait pour reprendre haleine, maître Bates poussa un cri de satisfaction et de joie; et, partant d'un grand éclat de rire, il se laissa tomber sur le seuil d'une porte et s'en donna à cœur joie.

--Qu'est-ce qu'y a? demanda le _Matois_.

--Ah! ah! ah! fit Charlot.

--Tu vas te taire, dit le _Matois_, regardant autour de lui avec précaution. As-tu envie de nous faire _pincer_, animal?

--C'est plus fort que moi, dit Charlot; j'peux pas m'en empêcher, quoi! Y m'semble encore le voir courir et s'rendre dans les poteaux au détour des rues, puis, comme s'il était de fer aussi bien qu'eux, de r'prendre ses jambes à son cou comme de plus belle, et moi, avec l'_blavin_ dans ma poche, criant après lui comme les autres; ah! Dieu, s'il est possible! . . .

L'imagination active de maître Bates lui représentait la scène sous des couleurs trop fortes; quand il en fut à ce point de son discours, il se roula sur le seuil de la porte, et se mit à rire encore plus fort qu'auparavant.

--Qu'est-ce que va dire Fagin? demanda le _Matois_, profitant pour cela du moment où son ami, n'en pouvant plus, gardait le silence.

--Quoi? reprit Charlot.

--Oui, quoi? dit le _Matois_.

--Eh bien! répliqua. Charlot un tant soit peu frappé de la manière avec laquelle le _Matois_ fit cette remarque, qu'est-ce qu'y peut dire?

Le _Matois_, en guise de réponse, s'amusa à siffler, puis il ôta son chapeau et se gratta la tête en faisant deux ou trois grimaces.

--Je n'te comprends pas, dit Charlot.

--Tra de ri de ra . . . c'est la mère Michel qu'a perdu son . . . fit le _Matois_ d'un air goguenard.

Ceci était explicatif, mais non pas satisfaisant. Maître Bates le sentit bien, et demanda à son ami ce qu'il voulait dire.

Le _Matois_ ne répondit rien; mais, donnant un léger coup de tête pour remettre son chapeau en place, et prenant sous ses bras les longs pans de son habit, il se fit une bosse à la joue avec sa langue, se donna quelques chiquenaudes sur le nez d'un air familier, mais expressif, et faisant une pirouette, il s'élança dans la cour. Maître Bates le suivit d'un air pensif. Le bruit de leurs pas sur les marches du vieil escalier attira l'attention du juif assis en ce moment devant le feu, un cervelas et un petit pain dans sa main gauche, un couteau dans sa droite et un pot d'étain sur le trépied. On eût pu apercevoir un ignoble sourire sur sa figure blême, quand il se détourna pour écouter attentivement, penchant l'oreille vers la porte, et jetant un regard fauve de dessous ses sourcils rouges.

--Comment cela se fait-il? murmura-t-il changeant de contenance, ils ne sont que deux maintenant! Où est le troisième? Leur serait-il arrivé quelque chose? Ecoutons!

Les pas se firent entendre plus distinctement. Les deux jeunes _messieurs_ atteignirent le palier, la porte s'ouvrit lentement et elle se referma derrière eux.

--Où est Olivier? dit le juif d'un air furieux, qu'avez-vous fait de cet enfant?

Les jeunes filous se regardèrent l'un l'autre d'un air embarrassé, comme s'ils redoutaient la colère du juif; mais ils gardèrent le silence.

--Qu'est devenu Olivier? dit le juif saisissant le Matois au collet et le menaçant avec d'horribles imprécations. Parle, ou je t'étrangle! Parleras-tu, dit-il d'une voix de tonnerre, et le secouant d'une telle force qu'il était tout à fait surprenant qu'il pût tenir dans son habit, qui, comme on le sait, n'était pas des plus étroits.

--Eh bien! il _est pincé_ et voilà tout, dit enfin le Matois d'un air bourru. Voyons, lâchez-moi, voulez-vous? Il dit, et, d'un seul élan se dégageant de son habit qui resta entre les mains du juif, il saisit la fourchette à faire rôtir, et visa au gilet du facétieux vieillard une botte qui, si elle eût porté, l'aurait privé de sa gaieté pour six semaines ou deux mois pour le moins.

Le juif, en cette circonstance, recula avec plus d'agilité qu'on n'eût pu l'attendre d'un homme de son âge, et s'emparant du pot d'étain, il s'apprêtait à le lancer à la tête de son adversaire, quand Charlot Bates, détournant en ce moment son attention par un hurlement affreux, changea la destination du pot, et Fagin le jeta plein de bière à la tête de ce dernier.

--Allons, maintenant, que se passe-t-il ici? murmura une grosse voix: qui est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est bien heureux que je n'aie reçu que la bière et non pas le pot, sans quoi j'aurais fait l'affaire à quelqu'un. Il ne me serait jamais venu à l'idée qu'un vieux voleur de juif puisse jeter autre chose que de l'eau, et pas même encore ça, à moins qu'il ne fraude la compagnie des eaux filtrées. Qu'est-ce que tout ça, Fagin? Ma cravate pleine de bière!

--Venez-vous-en ici, vous! Quéqu'vous avez à rester là à c'te porte? Comme si vous aviez à rougir de vot'maître!

L'homme qui gronda ces mots était un fort gaillard de trente-cinq ans à peu près, portant une redingote de velours de coton noir, une culotte courte de gros drap brun tout usée, des brodequins et des bas de coton gris qui recouvraient des jambes massives surmontées de gros mollets; de ces jambes auxquelles il semble toujours manquer quelque chose, si elles ne sont garnies de chaînes.

--Venez ici, m'entendez-vous? dit-il d'un air qui n'était rien moins qu'engageant.

Un chien blanc au poil long et sale, ayant la tête déchirée en vingt endroits différents, entra en rampant dans la chambre.

--Vous vous faites bien prier, dit l'homme. Vous êtes devenu trop fier sans doute pour me reconnaître en compagnie, n'est-ce pas? . . . Couchez là!

Cet ordre fut accompagné d'un coup de pied qui envoya l'animal à l'autre bout de la chambre.

--Après qui en avez-vous donc? Vous maltraitez les garçons, vous, vieux ladre que vous êtes, vieux recéleur? dit l'homme s'asseyant d'un air délibéré. Je m'étonne qu'y n'vous assassinent pas. Si j'étais que d'eux je l'ferais. Si j'avais été votre apprenti, y a longtemps qu'ça s'rait fait, et que . . . mais non, j'aurais pas pu tirer un sou d'vot'peau après tout, car vous n'êtes bon à rien qu'à mettre en bouteille pour vous faire voir comme un phénomène de laideur; et j'pense bien qu'on n'en souffle pas d'assez grandes pour vous contenir.

--Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant. Ne parlez pas si haut.

--Pas tant de cérémonies s'il vous plaît, poursuivit le brigand, avec vot'air de m'appeler _monsieur_. Je sais bien où vous voulez en venir quand vous prenez c'ton-là; ça n'dénote rien de bon. Appelez-moi par mon nom, vous le connaissez bien. --Je ne le déshonorerai pas, allez, quand mon heure sera venue!

--C'est bon, c'est bon, Guillaume! dit le juif avec une abjecte humilité; vous me paraissez de mauvaise humeur, Guillaume?

--Peut-être bien, répliqua Sikes; vous n'faites pas l'effet vous-même d'être dans vos bons moments quand vous vous amusez à lancer des pots d'étain à la tête des gens, à moins que votre intention n'soit pas d'leur faire plus d'mal que quand vous les dénoncez, et que . . .

--Avez-vous perdu la tête? dit le juif prenant l'autre par la manche et lui montrant du doigt les enfants.

Sikes pour toute réponse fit semblant de se passer un nœud coulant autour du cou, et laissa tomber sa tête en la secouant sur l'épaule droite, pantomime que le juif parut comprendre parfaitement; puis en termes d'argot dont sa conversation était remplie, mais qu'il est inutile de rapporter ici, puisqu'ils ne seraient pas compris, il demanda un verre de liqueur.

--Et n'allez pas y mettre du poison, au moins! dit Sikes posant son chapeau sur la table.

Ceci fut dit en plaisantant; mais s'il eût pu voir le sourire amer avec lequel le juif se mordit la lèvre en se dirigeant vers le buffet, il eût pensé que la précaution n'était pas tout à fait inutile, ou que le désir en tout cas d'enchérir sur l'art du distillateur n'était pas éloigné du cœur du facétieux vieillard.

Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueurs, Sikes voulut bien faire attention aux deux jeunes messieurs, condescendance de sa part qui amena une conversation dans laquelle la cause de l'arrestation d'Olivier fut racontée avec tels détails et changements que le Matois jugea plus convenable de faire selon les circonstances.

--J'ai bien peur, dit le juif, qu'il ne nous fasse de mauvaises affaires s'il vient à _jaser_.

--C'est encore possible, reprit Sikes avec un malin sourire; vous êtes _flambé_, Fagin!

--Et j'ai bien peur aussi, poursuivit le juif regardant l'autre fixement, sans paraître faire attention à la remarque qu'il venait de faire, j'ai bien peur que, si la mèche est découverte pour moi, elle ne le soit aussi pour bien d'autres, et ça deviendrait du _vilain_ pour vous encore plus que pour moi, mon cher Sikes.

--Il faut que quelqu'un aille savoir ce qui s'est passé au bureau de police, dit Sikes d'un ton plus bas que celui qu'il avait pris depuis qu'il était entré.

Le juif fit un signe d'approbation.

--S'il n'a pas _jasé_ et qu'il soit en prison, n'y a pas d'danger jusqu'à c'qu'y sorte, reprit Sikes, et alors y n'faut pas l'perdre de vue. Faut mettre la main dessus d'une façon ou d'autre.

Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.

La prudence de ce plan de conduite était évidente, sans aucun doute; mais malheureusement il y avait un obstacle à surmonter pour le mettre à exécution: c'est que le Matois, Charlot, Fagin et Sikes lui-même se trouvaient avoir l'antipathie la plus grande pour approcher d'un bureau de police, pour quelque cause et quelque prétexte que ce fût.

Combien de temps ils auraient pu être là à se regarder les uns les autres dans un état d'incertitude rien moins qu'agréable, c'est ce qu'on ne peut savoir. Il n'est pas nécessaire, d'ailleurs, de faire aucune conjecture à ce sujet, car l'entrée subite de deux jeunes demoiselles qu'Olivier avait déjà vues auparavant ranima la conversation.

--Voilà justement notre affaire! dit Fagin. Betty ira, n'est-ce pas, ma chère?

--Où donc? demanda celle-ci.

--Seulement jusqu'au bureau de police, ma chère, dit le juif d'un ton doucereux.

C'est une justice à rendre à celle-ci de dire qu'elle ne refusa pas positivement, mais qu'elle exprima simplement le désir _de se donner, au diable_ plutôt que d'y aller: excuse honnête et délicate qui prouve que la jeune _demoiselle_ était douée de cette politesse naturelle qui fait qu'on ne peut affliger son semblable par un refus formel.

Le juif, un tant soit peu décontenancé de la réponse de cette _demoiselle_, qui était _gaiement_ (pour ne pas dire _magnifiquement_) parée d'une robe rouge, avec des bottines vertes et des papillotes jaunes, s'adressa à l'autre.

--Nancy, ma chère, dit-il d'un air flatteur, qu'en dis-tu?

--Que ça ne me va pas, Fagin, répondit Nancy. Ainsi ce n'est guère la peine de m'en parler.

--Que veux-tu dire par là? dit Sikes levant brusquement la tête.

--C'est comme je l'dis, Guillaume, reprit la fille avec le plus grand sang-froid.

--Pourquoi cela? répliqua Sikes. Tu es justement la personne qui convient; personne ne te connaît dans ce quartier.

--Avec ça que j'n'ai pas envie non plus qu'on me connaisse, continua Nancy sur le même ton; c'est plutôt _non_ que _oui_ avec moi, Guillaume.

--Elle ira, Fagin, dit Sikes.

--Non, elle n'ira pas, Fagin, s'écria Nancy.

--Je vous dis qu'elle ira, Fagin, répliqua Sikes.

Celui-ci avait raison: à force de menaces, de promesses et de présents alternativement, la demoiselle en question se laissa enfin persuader. Elle n'était pas retenue par les mêmes considérations que son aimable amie, ayant quitté récemment l'élégant faubourg de _Ratcliffe_ pour venir habiter le quartier _de Field-Lane_, qui lui est tout opposé; elle n'avait donc point la crainte d'être reconnue par aucune de ses nombreuses connaissances.

En conséquence, ayant mis un tablier blanc et enfoncé ses papillotes sous un chapeau de paille (deux articles de parure tirés du magasin inépuisable du juif), Nancy se disposa à remplir sa mission.

--Attends un instant, ma chère, dit le juif apportant un petit panier couvert. Prends cela, ça donne toujours un air plus respectable.

--Donne-lui aussi une grosse clef, pour porter de l'autre main, Fagin, dit Sikes, ça ressemble mieux à une cuisinière qui va au marché.

--C'est vrai, reprit le juif passant une grosse clef à l'index de la main droite de la jeune fille. Là! . . . c'est vraiment ça! continua-t-il en se frottant les mains.

--Oh! mon frère! mon frère bien-aimé! mon cher petit frère! s'écria Nancy feignant le chagrin, et se tordant les mains en signe de désespoir, qu'est-il devenu? Où l'a-t-on emmené? Ah! par pitié, Messieurs, dites-moi ce qu'est devenu cet enfant; je vous en supplie, Messieurs, dites-le-moi!

Ayant dit ces paroles du ton le plus lamentable, à la satisfaction indicible de ses auditeurs, Nancy se tut, jeta un regard à la compagnie, fit un sourire d'intelligence à chacun et disparut.

--Ah! c'est une fille bien adroite, mes enfants! dit le juif en secouant la tête d'un air grave comme un muet avertissement de suivre l'_illustre_ exemple qu'ils avaient devant les yeux.

--Elle est la gloire et l'honneur de son _sesque_, dit Sikes remplissant son verre et donnant un coup de son énorme poing sur la table.

--A sa santé! Dieu veuille que toutes les femmes lui ressemblent!

Tandis qu'en son absence on faisait ainsi son éloge, l'incomparable jeunesse se dirigeait de son mieux vers le bureau de police, où, malgré quelque peu de timidité naturelle à son sexe de marcher ainsi seule dans les rues, elle arriva peu de temps après en toute sûreté.

Prenant par les derrières du bâtiment, elle frappa doucement avec sa clef à la porte d'une des cellules et prêta l'oreille; comme elle n'entendit aucun bruit en-dedans, elle toussa et écouta encore, et, voyant qu'on ne répondait pas, elle appela.

--Olivier, dit Nancy d'une voix douce, Olivier! mon ami!

--Qui est là? répondit-on d'une voix faible et languissante.

--N'y a-t-il pas un petit garçon ici? demanda Nancy en soupirant.

--Non, fut-il répondu que Dieu l'en préserve!

Comme aucun de ces criminels ne répondit au nom d'Olivier et ne put en donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de la police (le gros joufflu au gilet rayé dont il a déjà été parlé), et, avec des lamentations et des cris qu'elle rendit encore plus pitoyables en agitant son panier et sa clef, elle demanda son frère chéri.

--Il n'est pas ici, ma chère, dit ce dernier.

--Où est-il? dit Nancy d'un air égaré.

--Le monsieur l'a emmené, reprit l'autre.

--Quel monsieur? oh! Dieu du ciel! quel monsieur? s'écria la fille.

En réponse à ces questions incohérentes, l'agent de police raconta à cette sœur affligée comme quoi Olivier s'était évanoui dans le bureau du magistrat, et comment, sur la déposition d'un témoin qui avait prouvé que le vol avait été commis par un autre enfant, qui s'était sauvé, il avait été acquitté et emmené par le plaignant à la demeure de ce dernier, quelque part du côté de Pentonville, d'après l'adresse que le monsieur avait donnée au cocher en montant dans le fiacre.

Dans un état affreux de doute et d'incertitude, l'éplorée se retira en chancelant; mais à peine eut-elle franchi le seuil de la porte, que, reprenant sa démarche ferme et assurée, elle se rendit en toute hâte à la demeure du juif par le chemin le plus long et le plus détourné.

Guillaume Sikes n'eut pas plus tôt connu le résultat de la démarche de Nancy, qu'appelant son chien brusquement et mettant son chapeau sur sa tête, il s'en alla sans dire adieu à la compagnie.

--Il faut que nous sachions où il est, mes enfants; il faut que nous le trouvions, dit le juif grandement troublé. Charlot, ne fais rien autre chose que d'aller à sa recherche, jusqu'à ce que tu nous aies rapporté de ses nouvelles. Nancy, ma chère, il faut que je le trouve, n'y a pas à dire. Je compte sur toi, ma chère; sur toi et sur le _Matois_, pour tout cela.

--Attendez! attendez! ajouta-t-il ouvrant un des tiroirs de la commode d'une main tremblante; voici de l'argent, mes amis. Je fermerai cette _boutique_ ce soir. Vous savez où me trouver; ne vous arrêtez pas ici un instant, pas un seul instant, mes amis. Disant cela, il les poussa hors de la chambre, et, fermant soigneusement la porte aux verrous et à la clef, il tira de sa cachette la boite qu'il avait, sans le vouloir, découverte aux yeux d'Olivier, il se mit en devoir de cacher les montres et les bijoux sous ses vêtements.

XIV. --Détails concernant le séjour d'Olivier chez M. Brownlow. --Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig au sujet d'un message dont l'enfant est chargé.

Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la brusque exclamation de M. Brownlow; et, le sujet du tableau ayant été évité avec soin, de même que ce qui pouvait avoir rapport à l'histoire ou à l'avenir de l'enfant, la conversation roula sur des choses capables de l'amuser sans exciter sa sensibilité. Il était encore trop faible pour se lever à l'heure du déjeuner; mais le lendemain, lorsqu'il descendit dans la chambre de la femme de charge, son premier soin fut de jeter un coup d'œil sur la muraille dans l'espoir de revoir la figure de la belle dame.

--Ah! fit la femme de charge suivant des yeux le regard d'Olivier, il est parti, comme vous le voyez.

--Je vois bien, Madame, reprit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a-t-on ôté de là?

--On l'a descendu dans le salon, mon enfant, parce que M. Brownlow dit que, comme la vue de ce portrait paraît vous faire mal, cela pourrait retarder votre guérison, poursuivit la bonne dame.

--Oh! que non, Madame! répliqua Olivier; cela ne me faisait pas de mal, je vous assure; j'avais tant de plaisir à le voir!

--C'est bon, c'est bon! dit la dame d'un air enjoué; rétablissez-vous le plus vite que vous pourrez, et on le remettra à sa place, c'est moi qui vous le dis. Maintenant, parlons d'autre chose.

Voilà tout ce qu'Olivier put savoir pour cette fois du tableau mystérieux; et comme la vieille dame s'était montrée si bonne envers lui pendant sa maladie, il essaya de porter son attention sur un autre objet: c'est pourquoi il prêta une oreille attentive aux récits nombreux qu'elle lui fit au sujet de sa fille, mariée à un grand bel homme, habitant tous deux la province.

M. Brownlow lui fit acheter un habillement neuf, et lui laissa la liberté de disposer à son gré de ses vieilles hardes. Il les donna à un domestique, qui les vendit le jour même à un juif.

Un soir qu'il était à causer avec madame Bedwin, quelques jours après l'aventure du portrait, M. Brownlow envoya dire que, si Olivier se sentait bien, il le priait de venir dans son cabinet pour causer un instant avec lui.

--Bonne Vierge Marie! s'écria madame Bedwin, lavez-vous bien vite les mains, et venez ensuite que je vous arrange un peu les cheveux. Si j'avais pu prévoir ça, je vous aurais mis un col blanc et je vous aurais fait propre comme un sou.