Olivier Twist: Les voleurs de Londres
Part 6
Il n'était pas le seul qui criât haro sur Olivier: le _fin Matois_ et Charlot Bates, craignant d'attirer sur eux l'attention en courant, s'étaient tout bonnement cachés sous la première porte-cochère qui s'offrit à eux; mais ils n'eurent pas plus tôt entendu le cri et vu courir l'enfant que, devinant ce que c'était, ils se mêlèrent aux poursuivants (comme de bons citoyens qu'ils étaient) en criant comme les autres:
--Au voleur! au voleur!
Olivier, élevé par des _philosophes_, ne connaissait pourtant pas par théorie leur maxime sublime que _le soin de soi-même est la première loi de la nature_. S'il l'eût connue, peut-être y eût-il été préparé; mais, comme il ne l'était pas, il n'en fut que plus effrayé: aussi il allait comme le vent, ayant le vieux monsieur et les deux garçons à ses trousses.
--Au voleur! au voleur!
Il y a quelque chose de magnétique dans ce cri. Le marchand quitte son comptoir et le charretier sa voiture; le boucher met là son panier, le boulanger sa corbeille, le laitier ses brocs, le commissionnaire ses paquets, l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa raquette; chacun court pêle-mêle, criant, hurlant, se culbutant, renversant les passants au détour des rues, agaçant les chiens, effarouchant les poules et faisant retentir les rues, les places et les carrefours de ce cri:
--Au voleur! au voleur!
Ce cri est répété par cent voix, et la foule grossit à chaque coin de rue. Elle l'éloigne en pataugeant dans la boue et en faisant résonner le bruit de ses pas sur les trottoirs. Les croisées s'ouvrent, le monde sort des maisons, les gens se précipitent; toute une audience déserte Polichinelle au moment le plus intéressant de la pièce, et, se joignant à la presse, augmente le bruit en prêtant une nouvelle vigueur aux cris répétés: _Au voleur_! _au voleur_!
--Au voleur! au voleur!
Il y a chez l'homme une passion fortement enracinée pour courir après quelque chose. Un malheureux enfant hors d'haleine et épuisé de fatigue, la terreur dans les yeux et l'agonie dans le cœur, ayant le visage couvert de sueur, redouble d'efforts pour conserver l'avance sur ceux qui le poursuivent et qui, à mesure qu'ils gagnent sur lui, saluent ses forces défaillantes par des huées et des vociférations de joie:
--Au voleur! au voleur! Arrêtez! arrêtez-le! Ne fût-ce que par pitié, arrêtez-le!
--Le voilà arrêté à la fin! C'est un fameux coup, ça! Il est étendu sur le trottoir, et la foule empressée s'assemble autour de lui; chaque nouveau venu coudoyant et se poussant pour l'entrevoir. Reculez-vous! --Donnez-lui un peu d'air! --C'te bêtise! Il ne mérite pas . . . --Où est le monsieur? --Le voilà qui vient. --Faites place au monsieur! --Est-ce bien là le garçon, Monsieur? --Oui.
Olivier était là, couvert de boue et de poussière, la bouche ensanglantée et regardant d'un air égaré toutes ces figures qui l'environnaient, lorsque le vieux monsieur fut introduit, pour ne pas dire porté dans le cercle, par l'avant-garde des poursuivants, et qu'il fit cette réponse.
--Oui, dit-il avec un air de bonté, j'ai bien peur que ce ne soit lui.
--Peur! murmura la foule. En v'là d'une bonne!
--Pauvre petit diable! dit le monsieur, il s'est fait mal!
--C'est moi qui l'ai arrangé comme ça, Monsieur, dit un grand flandrin en s'avançant, et je me suis joliment coupé la main contre ses dents. C'est moi qui l'ai arrêté, Monsieur.
Disant cela, l'individu porta alors la main à son chapeau, souriant bêtement et s'attendant sans doute à recevoir quelque chose pour sa peine; mais le monsieur, l'examinant avec un air de mépris, jeta un regard inquiet autour de lui comme s'il eût cherché à s'esquiver lui-même: ce qu'il eût fait sans doute, et il eût donné lieu par-là à une autre poursuite, si un agent de police (la dernière personne qui arrive toujours en pareil cas) n'eût percé la foule en ce moment et n'eût saisi Olivier au collet.
--Ce n'est pas moi, Monsieur, bien sûr, bien sûr! C'est deux autres garçons, dit Olivier joignant les mains d'un air suppliant et regardant autour de lui; ils doivent être là, quelque part.
--Oh! que non, ils ne sont pas là! reprit l'agent de police d'un air moqueur.
Il disait vrai sans le savoir. (Le _Matois_ et Charlot s'étaient faufilés dans la première cour qu'ils avaient rencontrée sur leur chemin.)
--Allons, lève-toi!
Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.
--Oh! je ne veux pas lui faire de mal, reprit l'autre arrachant la veste de l'enfant, en le forçant à se relever, pour preuve de ce qu'il avançait. Allons, viens! Je te connais; ça n'peut prendre avec moi, ces couleurs-là! Veux-tu bien te tenir sur tes jambes, petit vaurien!
XI. --De la manière dont M. Fang le magistrat rend la justice.
Le vol avait été commis dans la juridiction, et, de fait, dans le voisinage immédiat d'un bureau de police métropolitain très renommé. Les curieux eurent seulement la satisfaction d'accompagner Olivier un bout de chemin, c'est-à-dire jusqu'à un endroit nommé _Multon-Hill_, où on le fit passer sous une voûte sombre et basse qui conduisait à une cour malpropre sur le derrière de ce dispensaire de la prompte justice. Ils y rencontrèrent un fort gaillard ayant d'énormes favoris sur la figure et un gros trousseau de clefs à la main.
--Qu'y a-t-il de neuf? demanda-t-il avec insouciance.
--C'est un jeune _pègre_ (filou), reprit l'agent de police.
--Est-ce vous qui avez été volé, Monsieur? demanda le geôlier.
--Oui, dit le vieux monsieur, c'est moi, mais je ne suis pas sûr que ce soit cet enfant qui ait pris le mouchoir; c'est pourquoi je . . . j'aimerais mieux ne pas donner suite à l'affaire.
--Il est trop tard! Il faut qu'il aille devant le magistrat, reprit le geôlier. Il va être libre à l'instant.
Et s'adressant à Olivier:
--Voyons, toi, gibier de potence! à nous deux!
C'était pour l'enfant une invitation d'entrer dans une cellule dont l'homme ouvrit la porte et où il l'enferma, bien qu'après l'avoir fouillé il n'eût rien trouvé sur lui.
Le vieux monsieur parut presque aussi triste qu'Olivier, lorsque la clef cria dans la serrure, et il jeta les yeux en soupirant sur le livre qui était la cause innocente de tout ce tumulte.
--Il y a quelque chose dans la figure de cet enfant, se dit-il à lui-même en faisant quelques pas et en se frappant le menton avec le livre, absorbé qu'il était dans ses réflexions, quelque chose qui me touche et m'intéresse. Serait-il innocent? . . . Il ressemble . . . À propos, s'écria-t-il s'arrêtant tout court et regardant fixement les nuages, ou donc ai-je vu une figure semblable à la sienne?
Après avoir réfléchi quelques instants, le vieux monsieur s'avança d'un air pensif vers une petite salle qui donnait sur la cour; et là, retiré à l'écart, il passa en revue dans son esprit un grand nombre de visages qu'il avait perdus de vue depuis bien des années, et sur lesquels un voile sombre s'était étendu.
Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui, lui donnant un petit coup sur l'épaule, lui fit signe de le suivre. Il ferma aussitôt son livre et fut bientôt en la présence imposante du célèbre M. Fang. La salle d'audience, qui donnait sur la rue, était lambrissée. M. Fang était assis en-deçà d'une petite balustrade à l'extrémité; et d'un côté de la porte, sur une sellette placée à cet effet, se tenait le pauvre petit Olivier, effrayé de la gravité de cette scène.
Le vieux monsieur s'inclina respectueusement, et, s'avançant vers le bureau du magistrat, il dit en ajoutant l'action à la parole:
--Voici mon adresse, Monsieur. Et, faisant trois pas en arrière, il s'inclina de nouveau et attendit qu'on le questionnât.
Il arriva que M. Fang était occupé à lire dans le _Morning Chronicle_ un article concernant un jugement qu'il avait rendu, lequel article le recommandait pour la mille et unième fois à l'attention particulière du ministre de l'intérieur. Il était de mauvaise humeur et il leva la tête d'un air rechigné.
--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
Le vieux monsieur montra du doigt sa carte avec quelque surprise.
--Officier de police! dit M. Fang secouant avec mépris la carte et le journal, quel est cet individu?
--Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec aisance, mon nom est Brownlow. Qu'il me soit permis, à mon tour, de demander le nom du magistrat qui, sous la protection de la loi, insulte gratuitement un homme respectable sans y être provoqué. Disant cela, M. Brownlow jeta un regard autour de lui comme pour chercher quelqu'un qui voulût bien répondre à sa question.
--Officier de police, dit M. Fang en jetant le journal de côté, de quoi cet individu est-il accusé?
Il n'est point accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit l'officier de police, il comparaît contre ce garçon.
Le magistrat savait bien cela; mais c'était un moyen tout comme un autre de vexer, les gens impunément.
--Ah! il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? répliqua M. Fang examinant M. Brownlow de la tête aux pieds avec un air de dédain. Recevez son serment.
--Avant de prêter serment, dit M. Brownlow, je me permettrai de dire un seul mot: c'est que, sans une preuve aussi convaincante, je n'aurais jamais voulu croire que . . .
--Taisez-vous, Monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire.
--Je ne me tairai pas, Monsieur! répliqua M. Brownlow.
--Taisez-vous à l'instant, si vous ne voulez que je vous fasse mettre à la porte! dit M. Fang. Vous êtes un impertinent, un drôle, d'oser ainsi braver un magistrat dans l'exercice de ses fonctions.
--Quoi! s'écria le vieux monsieur en rougissant.
--Faites prêter serment à cet homme, dit M. Fang au greffier: je n'en entendrai pas davantage. Faites-lui prêter serment.
L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais, réfléchissant qu'en y donnant cours, il pourrait faire du tort à l'enfant, il se retint et prêta serment sur-le-champ.
--Maintenant, dit M. Fang, de quoi ce garçon est-il accusé? Qu'avez-vous à déposer contre lui?
--J'étais à l'étalage d'un libraire, commença M. Brownlow.
--Taisez-vous, Monsieur, reprit M. Fang. Agent de police! Où est l'agent de police? Approchez. Faites-lui prêter serment, greffier. Maintenant parlez. Qu'avez-vous à dire?
L'agent de police raconta avec une bienséante soumission comment il avait arrêté l'enfant; comme quoi, l'ayant fouillé, il n'avait rien trouvé sur lui, ajoutant que c'était tout ce qu'il avait à dire.
--Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang.
--Non, Monsieur le magistrat, répondit l'agent de police.
M. Fang garda le silence pendant quelques instants; puis, se tournant vers la partie civile, il dit d'un air courroucé:
Voulez-vous expliquer le sujet de votre plainte contre ce garçon, ou ne le voulez-vous pas? Si vous refusez de donner des preuves, je m'en vais vous punir pour manquer de respect envers un _magistrat_. Je le ferai par . . .
Par qui ou par quoi, c'est ce que personne ne sait: car au même instant le greffier et le geôlier toussèrent bien fort et très à propos sans doute; et le premier ayant laissé tomber _par mégarde_ un gros livre sur le parquet, le reste ne put être entendu.
Au milieu des nombreuses interruptions et des insultes réitérées de M. Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; observant que, dans la surprise du moment, il avait couru après l'enfant, parce qu'il l'avait vu se sauver. Et, ajouta-t-il, oserai-je espérer que, dans le cas où M. le magistrat considérerait ce petit garçon, sinon comme voleur, du moins comme étant lié avec des voleurs, il voudra bien en agir avec lui aussi doucement que la justice le lui permet? D'ailleurs il est blessé, et je crains bien, poursuivit-il d'un air de compassion en se tournant vers la barre, je crains réellement qu'il ne soit pas bien du tout.
--Oh! sans doute, cela se comprend, observa Fang d'un air moqueur. Allons, toi, petit vagabond! Tes malices sont cousues de fil blanc. Ça ne prendra pas avec moi. Comment t'appelles-tu?
Olivier essaya de répondre, mais sa langue resta attachée à son palais. Il était d'une pâleur effrayante et tout semblait tourner autour de lui.
--Comment t'appelles-tu, petit fripon? cria Fang d'une voix de tonnerre. Officier! quel est son nom?
Ceci s'adressait à un gros joufflu, au gilet rayé, qui se tenait près de la barre. Il se pencha vers l'enfant et répéta la question; mais, voyant qu'il était réellement incapable de comprendre, et sachant que son silence ne ferait qu'accroître la colère du magistrat, et, par conséquent, ajouter à la sévérité de la sentence, il répondit au hasard:
--Il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.
--Oh! il ne veut pas parler, n'est-ce pas? dit Fang. Fort bien! Où demeure-t-il?
--Où il peut, monsieur le magistrat, répondit ce brave homme feignant de recevoir la réponse d'Olivier.
--A-t-il des parents? demanda M. Fang.
--Il dit qu'ils sont morts depuis son enfance, répliqua l'autre de la même manière.
A cet endroit de la question, Olivier leva la tête, et, jetant autour de lui un regard suppliant, demanda, d'une voix mourante, qu'on voulût bien lui donner un verre d'eau.
--Grimaces que tout cela, dit Fang, ne pense pas me prendre pour dupe.
--Je crois qu'il n'est vraiment pas bien, monsieur le magistrat, dit l'officier de police.
--J'en sais plus long que vous là-dessus, dit Fang.
--Prenez garde, officier de police, dit le vieux monsieur levant les mains instinctivement, prenez garde, il va tomber.
--Retirez-vous de là, officier de police, s'écria Fang d'un air brutal, et qu'il tombe si cela lui plaît.
Olivier profita de l'obligeante permission, et tomba évanoui sur le plancher. Les hommes de service, dans la salle, se regardèrent les uns les autres, mais pas un seul n'osa bouger.
--Je savais bien qu'il le faisait exprès, dit Fang (comme si cet accident eût été pour lui la preuve incontestable de ce qu'il avançait), il en sera bientôt las.
--Qu'allez-vous prononcer, Monsieur? demanda à voix basse le greffier.
--Le condamner sommairement, dit Fang, à trois mois de prison, et au _tread-mill_, [5] bien entendu. Evacuez la salle!
La porte était déjà ouverte à cet effet, et deux hommes se préparaient à porter dans la prison le pauvre Olivier, qui n'avait pas encore repris ses sens, lorsqu'un homme d'un certain âge et d'un extérieur décent, quoique pauvre, à en juger par ses habits noirs un tant soit peu râpés, se précipita dans la salle; et s'approchant de la barre:
--Arrêtez! dit-il tout hors d'haleine, et sans se donner le temps de respirer, ne l'emmenez pas! suspendez le jugement!
Malgré la mauvaise humeur et les grossièretés du juge Fang, il lui fallut écouter le témoin. C'était le libraire; il avait tout vu, il raconta le fait, et Olivier fut remis en liberté. M. Brownlow était indigné de la conduite de Fang. Il voulut protester, mais on le jeta hors de la salle. Une pâleur mortelle couvrait les joues d'Olivier; à peine il pouvait se tenir. Le compatissant vieillard fit approcher un fiacre, et, ayant déposé l'enfant sur l'un des coussins, ils partirent.
XII. --Olivier est mieux traité qu'il ne l'a jamais été auparavant. --Particularité concernant un portrait.
Le fiacre roula le long de Mont-Plaisir, gagna la rue d'Exmouth, parcourant à peu près le même chemin qu'Olivier avait dû prendre la première fois qu'il entra à Londres en compagnie du _Matois_; et, prenant une route différente quand il eut atteint la taverne de l'Ange, à Islington, il s'arrêta enfin devant une petite maison de belle apparence, dans une rue bourgeoise et retirée de Pentonville. Là, sans perdre de temps, on prépara un lit dans lequel M. Brownlow fit placer le pauvre enfant, qui fut gardé avec une sollicitude et une tendresse sans égale.
Pendant plusieurs jours, Olivier demeura sans connaissance entre la vie et la mort. Il sortit enfin de cet état; il jeta un regard inquiet autour de lui:
--Quelle est cette chambre? Où m'a-t-on amené? dit Olivier.
Il prononça ces mots d'une voix faible, étant épuisé lui-même; mais ils furent entendus dès l'abord, car le rideau de son lit fut tiré aussitôt, et une bonne dame âgée, décemment vêtue, se leva en même temps d'un fauteuil qu'elle occupait près du lit, et dans lequel elle tricotait.
--Chut! mon ami, dit la vieille dame avec douceur. Il faut être bien tranquille, ou vous retomberiez malade; et vous avez été bien mal,-- aussi mal qu'on peut être. Là! recouchez-vous comme un bon petit garçon. Disant cela, la bonne dame replaça doucement la tête d'Olivier sur l'oreiller; et, écartant les mèches de cheveux qui tombaient sur son front, elle le regarda d'un air si bon et si affectueux, qu'il ne put s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur la sienne et de l'attirer autour de son cou.
--Dieu! dit la vieille dame les larmes aux yeux, quel bon petit cœur! comme il est reconnaissant! Que dirait sa mère si, après l'avoir gardé nuit et jour, comme je l'ai fait, elle pouvait le voir à présent?
--Peut-être bien qu'elle me voit, chuchota Olivier en joignant les mains, peut-être bien qu'elle était assise auprès de moi, Madame; il me semble qu'elle était auprès de moi.
--C'est l'effet de la fièvre, mon ami, dit la bonne dame.
--C'est bien possible, reprit Olivier d'un air pensif, parce qu'il y a bien loin d'ici au ciel, et on y est trop heureux pour descendre près du lit d'un pauvre enfant. Pourtant, si elle a su que j'étais malade, elle m'aura plaint de là-haut, car elle a tant souffert elle-même avant de mourir! Elle ne peut rien savoir de ce qui m'arrive cependant, ajouta-t-il après un moment de silence; car, si elle m'avait vu battre, cela l'aurait rendue triste, et son visage était toujours si doux et si riant chaque fois que j'ai rêvé d'elle!
La vieille dame ne répondit rien; mais, essuyant ses yeux d'abord, puis ses lunettes, qui étaient sur la courtepointe, elle donna à l'enfant une boisson rafraîchissante, et, lui passant la main sur la joue, lui recommanda de rester bien tranquillement dans son lit, sans quoi il retomberait malade.
Olivier se tint coi; d'abord parce qu'il voulait obéir en tout à la bonne dame, et aussi, à dire le vrai, parce qu'il était tout à fait épuisé par ce qu'il venait de dire. Il se laissa bien aller à un sommeil réparateur dont il fut tiré par la lumière d'une chandelle qui, approchée de son lit, lui laissa voir un monsieur qui, lui tâtant le pouls tout en consultant une grosse montre d'or, à tic-tac fortement prononcé, qu'il tenait à la main, dit qu'il le trouvait beaucoup mieux.
--Vous êtes beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit ce dernier.
--Oui, Monsieur, je vous remercie, répliqua Olivier.
--Je sais bien que vous devez être mieux, reprit l'autre. Vous avez faim, n'est-il pas vrai?
--Non, Monsieur, répondit l'enfant.
--Hein! fit le monsieur. Non, je sais bien que vous ne devez pas avoir faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin, continua-t-il d'un air d'importance en se tournant vers la vieille dame.
Celle-ci fit un signe de tête respectueux qui semblait dire qu'elle croyait le docteur un très habile homme: celui-ci, de son côté, parut avoir de lui la même opinion.
--Vous avez sommeil, n'est-il pas vrai, mon ami? poursuivit le docteur.
--Non, Monsieur, répondit Olivier.
--Non, reprit l'autre d'un air de connaisseur, vous n'avez pas sommeil. Vous n'avez pas soif, non plus, n'est-ce pas?
--Si, Monsieur, je suis un peu altéré, répliqua l'enfant.
--C'est justement ce que je pensais, madame Bedwin, dit le docteur. C'est tout naturel, au fait, qu'il soit altéré; c'est tout à fait naturel. Vous pouvez lui donner un peu de thé et une rôtie sans beurre. Ne le tenez pas trop chaudement, madame Bedwin; cependant ayez bien soin qu'il n'ait pas trop froid. Vous comprenez, n'est-ce pas?
La bonne dame fit une révérence, et le docteur, ayant goûté la potion rafraîchissante et fait une signe d'approbation, s'éloigna en faisant craquer ses bottes sur le parquet d'un air d'importance et de dignité. Olivier se rendormit peu après, et il était près de minuit quand il s'éveilla. Madame Bedwin alors lui souhaita une bonne nuit et le laissa aux soins d'une grosse vieille femme qui venait d'entrer apportant dans son ridicule un petit livre de prières et un large bonnet de nuit.
Il y avait déjà longtemps qu'il faisait jour quand Olivier s'éveilla frais et dispos. La crise du mal s'était passée sans danger, et il appartenait encore à ce monde. En moins de trois jours il fut capable de s'asseoir sur une chaise longue, appuyé sur des oreillers; et, comme il était encore trop faible pour marcher, madame Bedwin l'avait descendu dans sa propre chambre, où elle s'asseyait auprès de lui, au coin du feu, et, enchantée qu'elle était de voir en lui un mieux si sensible, elle versa des larmes d'attendrissement.
--Ne faites pas attention, mon ami, mais ça part malgré moi, dit-elle; là! voilà que c'est fini, maintenant, et je me sens tout à fait soulagée!
--Vous êtes bien bonne pour moi, Madame, en vérité, dit Olivier.
--C'est bon! n'parlons pas de ça, mon ami, reprit la bonne dame. Ça n'a rien à faire avec votre bouillon, et il est grandement temps que vous le preniez; car le docteur dit que M. Brownlow pourrait venir vous voir ce matin, et il faut que nous soyons sur notre _quarante-huit_: parce que meilleure mine nous aurons, plus il sera content.
Disant cela, la bonne dame fit chauffer dans une casserole un plein bol de bouillon assez fort (s'il eût été réduit à la force requise dans les dépôts de mendicité) pour fournir un copieux dîner à trois cent cinquante pauvres pour le moins.
--Aimez-vous les tableaux, mon ami? demanda la bonne dame voyant qu'Olivier avait les yeux fixés avec une attention toute particulière sur un portrait accroché à la muraille juste en face de lui.
--Je ne saurais vous dire, Madame! répondit celui-ci sans quitter les yeux de dessus le tableau. J'en ai vu si peu, que je ne sais vraiment pas . . . Quelle figure douce et belle elle a, cette dame!
--Ah! dit la bonne dame, les peintres font toujours les personnes plus jolies qu'elles ne sont; sans quoi ils n'auraient pas de pratiques, mon enfant. Celui qui a inventé la machine pour prendre des ressemblances aurait bien dû savoir que ça ne réussirait jamais: c'est beaucoup trop fidèle, beaucoup trop! reprit-elle en riant de tout son cœur de la malice avec laquelle elle avait dit cela.
--Est-ce que ça ressemble à quelqu'un, Madame? demanda Olivier.
--Oui, répliqua la bonne dame levant les yeux un instant; c'est ce qu'on appelle un portrait.
--À qui ressemble-t-il? demanda l'enfant avec curiosité.
--Ah! dame, je ne sais pas, mon ami, reprit-elle d'un air enjoué; ce n'est probablement pas à quelqu'un que ni vous ni moi connaissions, du moins que je sache. Vous avez l'air de prendre plaisir à le regarder, mon ami?
--Il est si joli! si beau! répliqua Olivier.
--Je pense que vous n'en avez pas peur? dit la bonne dame observant avec surprise l'air de respect avec lequel l'enfant regardait le portrait.
--Oh! bien sûr que non, répondit promptement celui-ci; mais les yeux de cette dame paraissent si tristes, et, d'où je suis, ils semblent fixés sur moi . . . Cela me fait battre le cœur, comme s'il était vivant (poursuivit-il d'un ton plus bas), et qu'il voulût me parler, mais qu'il ne pût pas.
--Que le bon Dieu vous bénisse! s'écria la bonne dame en tressaillant; ne parlez pas comme ça, enfant! vous êtes faible et nerveux après la maladie que vous venez de faire; laissez-moi tourner votre chaise de l'autre côté, et, alors, vous ne la verrez pas; là! dit-elle en joignant l'action à la parole; vous ne pouvez plus le voir maintenant, du moins!